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Quelques jours plus tard, Dal Sou
ayant repris ses forces rendit visite à la famille de
Chul Woo. Dal Sou qui ne semblait pas avoir trop souffert de
son aventure se prosterna devant maître Han.
- Je suis vraiment navré de ce qui arrive, dit-il, mais
le monde est devenu ainsi etje ne puis faire que ce qu'on me
demande...
Les membres de la famille des Han regardaient, sans sembler
vraiment le voir, leur ancien fermier. Dal Sou, en effet, expliqua
qu'une partie des terres de la propriété lui avait
été redistribuée. C'était une décision
irrévocable du Comité de la réforme agraire
et il ne pouvait que l'accepter. Mais en tant qu'ancien domestique,
Dal Sou se sentait gêné de la situation et profitait
de chaque occasion pour rendre service à son ancien maître.
- Camarade Chul Woo, quand mon père partira, il serait
bon que tu l'accompagnes à son pays natal, en compagnie
de tes parents, le camarade Han Man Gou et sa femme. Ici, vous
n'êtes pas en sécurité. Jae Kyu est un type
dangereux. Il serait mieux que vous vous mettiez en retrait.
Tu as vu comment fonctionne un tribunal populaire ? Qu'en penses-tu,
camarade Chul Woo?
- Oui, j'ai bien compris. C'est aussi l'avis de Tuck Seu. Je
ferai ce que vous me conseillez.
- Le plus tôt sera le mieux. Partez au plus vite...
- Je vais faire en sorte qu'on puisse partir demain.
- Parfait Quant à moi, je pense que le Parti va bientôt
me confier une responsabilité. En attendant je dois aller
à Pyongyang pour remercier le général Choi.
Je vous ferai parvenir des nouvelles à Sessoula, là
où vivent mes vieux parents. Je ne manquerai donc pas
de vous contacter Camarades Han, vous partirez avec Chul Woo,
j'en ai parlé avec Tuclt Seu et nous sommes convenus
que c'est la meilleure solution. Désormais c'est
notre tour de vous aider. Faites-nous confiance et suivez notre
conseil. Si vous restez pius longtemps dans ce village, la situation
de Tuck Seu deviendra très difficile.
Maître Han secoua la tête sans dire un mot. Lui
qui venait de perdre tous ses biens semblait avoir perdu également
l'usage de la parole. Quand Tuck Seu revint du travail, la nuit
était déjà bien avancée.
- Tu rentres toujours aussi tard ? démanda Dal Sou.
- Oui, on y passe même parfois la nuit entière.
As-tu parlé à maître... non, à...
au camarade Han ? Et à Chul Woo ?
- Oui, ils vont partir avec mon père. De toute manière,
ils n'ont pas le choix.
- Bien sûr, il faut survivre à tout prix. Ce n'est
pas le moment de se laisser aller ! dit Tuck Seu en avalant
son riz du soir. Puis il reprit :
- Eh bien, puisque nous sommes entre nous et qu'on en a déjà
parlé... camarade Chul Woo, tu devrais te marier avec
la fille de Dal Sou, Ga Young. Ton père est d'accord
avec nous, mais on aimerait entendre ton avis maintenant. C'est
une question très importante. Pourquoi ? Parce que sinon
tu ne t'en sortiras jamais. La nation va bientôt se fondre
dans le Parti des travailleurs et alors, ce sera le Parti qui
décidera du métier de chacun. Autrement dit, le
seul avenir des propriétaires qui auront survécu
aux coups des paysans et des ouvriers sera de devenir mineurs
de fond !
Ce propos ne surprit pas vraiment Chul Woo qui était
tenu au courant par Hiyae de l'évolution de la situation,
mais ses pensées étaient confuses. Dal Sou et
Tuck Seu pensaient avoir trouvé un moyen de le tirer
de sa situation embarrassante en le mariant avec Ga young, Cependant,
l'idée de se marier n'était jamais venue à
l'esprit de Chul Woo qui avait à peine vingt ans. Et
s'il devait vraiment se marier, il aurait préféré
épouser Hiyae. L'évocation de son mariage le rendait
perplexe.
- Tu sembles surpris, camarade Cbul Woo ? reprit Tuck Seu. Réfléchis
bien, pourtant ! On entend parler depuis quelque temps d'une
décoration que Dal Sou pourrait recevoir du Parti et
d'une importante responsabilité qui pourrait lui être
confiée. Si tu veux pouvoir continuer tes études,
il faut que tu épouses la fille d'un membre important
et reconnu du Parti... Nous en avons parlé Dal Sou et
moi... Ce n'est même pas tes études mais ta vie
qui est en question... Tu n'as aucune expérience du travail
physique. Tu ne résisterais pas plus d'une journée
au fond d'une mine ! Le Parti ne veut plus entendre parler des
propriétaires, capitalistes, collaborateurs... ni des
parents de ceux qui ont fui au Sud... Pour construire le communisme
il faut se débarrasser de tous ces gens-là. Tu
comprends, camarade Chul Woo ? La vie a changé... Il
faut se faire une raison ! conclut-il.
Tuck Seu qui, depuis quelque temps avait appris à s'exprimer,
se transformait peu à peu en un révolutionnaire
ardent. Son attitude envers la famille Han n'avait cependant
que peu changé. Il s'inquiétait pour la sécurité
de Chul Woo et de sa famille, ce qui était loin d'être
révolutionnaire...
- Camarade Chul Woo, reprit-il, si tu épouses Ga Young...
de toute façon il faut bien se marier un jour ou l'autre
I Tu deviendras le gendre de Park Dal Sou, grand héros
de la résistance, et tu pourras ainsi te débarrasser
une fois pour toutes de ton origine de classe. Dal Sou doit
recevoir bientôt une décoration. La décision
est prise mais la cérémonie est reportée
à cause des préparatifs liés à la
fondation de notre nouvelle nation. Il faut profiter de l'occasion
pour te déclarer! Ainsi tu pourras continuer tes études
à l'université et ton origine ne te causera plus
de problèmes ! Par la même occasion, tu protégeras
tes parents, tu comprends ? Réfléchis bien ! Il
n'y a pas que Jae Kyu qui soit ton ennemi. Tous ceux qui se
sont emparés du pouvoir sont des personnes d'origine
obscure. Imagine la haine qu'ils éprouvent envers les
anciens propriétaires, capitalistes, et autres sales
collaborateurs du Japon Ou pour ceux qui sont partis pour le
Sud avec leurs familles ! Ils n'ont qu'une seule envie: se venger
! Tu as vu ce qui se passe dans les tribunaux populaires 7 La
loi ? Il n'y en a pas ! On tue tous ceux que la foule réclame
! Tu ne pourras pas y échapper, toi qui es le fils du
plus grand propriétaire de notre village... Non, n'y
compte pas, camarade Chul Woo, fais ce que je te conseille.
C'est l'unique moyen de t'en sortir.
Chui Woo écoutait Tuck Seu en silence, puis après
un long moment il prit la parole.
- Camarade Tuck Seu, dit-il, je partirai à Sessoula,
mais en ce qui concerne mon mariage, je préfère
y réfléchir plus longuement.
- Partir sans te marier avec Ga Young, ne changera pas grand
chose. À Sessoula aussi, ils ont leur Comité populaire,
et ils feront une enquête sur ton origine. Ou ne peut
plus rien cacher. Si tu es reconnu comme un ennemi de classe,
c'est la fin ! Le Parti travailliste a d6jà commencé
à recenser tous les habitants du nord du pays selon leur
origine de classe. Le classement compte trente classes et quatre-vingts
espèces d'origines ! La plupart des habitants de ce pays
sont des paysans ou des ouvriers, ce sont donc les propriétaires
et les capitalistes qu'il faut maudire. Il faut que tu comprennes
cela si tu veux avoir une chance de continuer à vivre
comme un être humain, digne de ce nom ! conclut-il en
haussant la voix, tandis que sa femme Talie lui apportait un
cruchon d'eau froide pour se désaltérer.
On entendit soudain un gémissement vague qui provenait
de la couche où dormait la mère de Chul Woo. Ce
n'était pas un cri de douleur et Chul Woo crut deviner
la manifestation d'un conseil que sa mère lui donnait
à travers son sommeil. Il se tourna vers l'endroit où
elle était étendue et dit comme s'adressant à
elle
- Je partirai demain de bonne heure avec le père de Park
à Sessoula...
- Et le mariage?
- Il faut que j 'y réfléchisse encore un peu.
- Serait-ce que Ga Young ne te plaît pas ?
- Non, ce n'est pas ce que je voulais dire, seulement il me
faut encore du temps.
- Ne crois pas que j'ignore ce qui s'est passé. Le père
de Park qui a fait avec vous le voyage de Pyongyang m'a dit
que vous feriez un bon couple. N'est-il pas vrai que, pendant
le voyage, vous avez éprouvé l'un pour l'autre
de bons sentiments ? C'est ce qu'on m'a dit en tout cas.
- Comment cela ?
- Parlons franchement ! Si on pense à vous marier, c'est
parce qu'on vous a observés... Ou bien, on se trompe
tous ?
- Non, non... Il ne s'agit pas de cela, mais le mariage est
une décision très importante à prendre
dans la vie et j'ai besoin de temps.
- Camarade Chul Woo, si tu penses un peu à tes parents,
tu ne peux pas hésiter ! Tu sais combien ils ont souffert
de la perte de leur fils aîné. S'il t'arrive quelque
chose, que deviendront-ils ?
- Je ne peux pas me décider tout de suite. Pour moi.
Ga Young et Hiyae sont toutes deux comme mes petites soeurs.
Elles n'ont d'ailleurs pas encore l'âge de se marier,
n'est-ce pas ? Je ne dis pas qu'elles n'ont pas de mérite,
mais elles sont encore trop jeunes pour se marier. Oncle Tuck
Seu, n'y a-t-il vraiment pas d'autre moyen d'en sortir ?
- Décidément tu ne veux pas comprendre ! C'est
une question d'origine de classe, tu sais ce que cela signifie
? Tu seras toujours l'ennemi de classe, sauf si tu te maries
à une femme d'origine ouvrière ou résistante.
Si la République nous demande de changer, il faux k faire
! Dal Sou est un grand héros et moi je suis agent de
police... Si on te donne un conseil, ce n'est pas sans raison
! Tu te comportes comme un enfant...
- Entendu, je prendrai ma décision en arrivant à
Sessoula, finit par dire Chul Woo pour gagner un peu de temps.
Il savait bien que les conseils de Tuck Seu n'étaient
pas sans fondement mais comment pouvait-on décider de
se marier aussi brusquement ? Et s'il devait vraiment se marier
par nécessité, il lui semblait plus naturel d'épouser
Hiyae. Non paree que Ga Young ne lui plaisait pas mais parce
qu'il s'était déjà engagé auprès
de Hiyae. Il était vrai que Tuck Seu n'était pas
un grand héros de la résistance comme l'était
Dal Sou, mais c'était un agent de police de bonne origine
paysanne et cela devait suffire pour changer d'identité.
Ou bien Tuck Seu pensait-il que ce ne serait pas suffisant ?
Ils se quittèrent tard dans la nuit. Chul Woo prépara
le départ en rassemblant le peu d'affaires qu'il leur
restait. À l'aube, toute la famille de Chul Woo quitta
le village pour rejoindre Sessoula en compagnie du père
de Dal Sou. Ils prirent la route en silence, attentifs à
ne réveiller personne, comme une troupe de soldats en
opération. Talie, soucieuse de la santé de son
vieux beau-père, décida de les accompagner. Ga
Young, malgré son envie d'en faire autant, dut rester
près de Dal Sou qui n'était pas encore tout à
fait rétabli de sa blessure. Quand le train apparut dans
l'épaisseur de la nuit, Chul Woo et ses compagnons s'approchèrent
du quai.
- Tenez, jeune maître...
Au bruit de la voix, Chul Woo se retourna et aperçut
Hiyae qui lui tendait un petit objet. Il le prit sans le regarder,
mais devina à la froideur du métal qu'il s'agissait
d'une petite bague...
- Merci, Hiyae. Porte-toi bien. Je reviendrai, lorsque les choses
iront mieux. Prends bien soin de toi, et de ton amie Ga Young
aussi, hein ?
- Oui, ne vous faites pas de soucis pour nous. Au revoir, j'essaierai
d'aller vous voir, vous tous.
- Très bien, merci...
Les deux jeunes gens restaient immobiles, sous le regard des
autres, et n'osaient pas même se prendre les mains. Dal
Sou se chargea de porter dans le train le père de Chul
Woo, et Tuck Seu souleva la mère tandis que Chul Wou
lui-même s'occupait de son petit frère. Talie et
Punyeo portaient de grands sacs bourrés de vêtements.
Chul Hee, la petite sur de Chul Woo, pleurait en serrant
les mains de Hiyae. Tous avaient observé le geste de
Hiyae envers Chul Woo mais personne ne se doutait de sa véritable
signification. Chul Woo, le fils du maître, ne chérissait-il
pas, tout comme son père, Hiyae et Ga Young. les filles
des domestiques ? A chaque occasion, ne bavardaient-ils pas
ensemble en toute simplicité ?
Chul Woo se sentit ému par le geste de Hiyae. Elle avait
su, malgré la situation difficile, penser à lui
offrir un tel cadeau. Hiyae, qui rêvait de devenir danseuse,
était une fille intelligente, innocente et ardente. Que
deviendraient Ga Young et Hiyae ? Peut-être, grâce
à leurs pères la nouvelle société
leur réserverait-elle une vie meilleure ?
Le train prit enfin son départ et les larmes se mirent
à couler le long des joues du vieux Han qui quittait,
les mains vides, le village de Suck Mack où sa famille
avait vécu depuis des générations. Sa femme,
qui ne semblait pas avoir retrouvé une pleine conscience,
pleurait, elle aussi. Comprenait-elle vraiment la situation
? Le père Park, assis près du vieux couple, ne
put retenir ses larmes devant le spectacle de ces deux vieux
dont la société communiste attendait la disparition.
Les frères Chil Kyu et Jae Kyu avaient été
les hérauts de l'explosion de violence qui avait précipité
la chute de la famille Han mais ils n'étaient que les
marionnettes d'une secte étrange qui s'était emparée
de la société et condamnait, au nom du peuple,
tous ceux qui lui faisaient obstacle.
Talie serrait précieusement contre elle un sac de farine
de blé que Tuck Seu lui avait confié. Le printemps,
la période la plus difficile avant la récolte
de l'orge, s'approchait. Chaque année, la population
éprouvait sévèrement le manque de nourriture.
Pour nourrir tous les habitants du nord du pays, il aurait fallu
cinquante millions de tonnes de céréales alors
qu'on n'en récoltait que trente millions. Les deux grandes
nations communistes, la Chine et la Russie apportaient leur
aide, mais leur situation n'était guère plus brillante...
Le train s'arrêta, quelques minutes à la gare de
Susung. Des voyageurs montèrent et descendirent dans
l'obscurité. On ne voyait d'eux que la vapeur de leur
haleine figée par le froid. À l'approche de Chong
Jin, le ciel commença à s'éclaircir et
la mer à l'horizon devint pourpre. Le train, essoufflé,
s'arrêta enfin à la gare. L'idée traversa
soudain la tête de Chul Woo qu'il aurait pu ne plus jamais
revoir Chong Jin. Il pensa aux deux filles. Il était
évident qu'il épouserait Hiyae. Ga Young était
aussi bien que Hiyae, mais le choix était déjà
fait. Comment pourrait-il trahir Hiyae ? L'aube éclairait
peu à peu les bâtiments, sinistres, de son université.
Reprendrait-il un jour ses études ? Il sentit un pincement
de coeur.
Le train reprit sa route. La mer reflétait la lumière
fraîche de la matinée. Elle étendait jusqu'aux
voyageurs du train une sorte de tapis lumineux, doré.
Plus loin, à la lisière des montagnes, la lumière
des neiges était éblouissante. J'aimerais toujours
mon pays ! pensa Chul Woo. Je ne le quitterai jamais. Il n'existe
nulle part au monde une terre si magnifique !
Chul Woo assoupi somnolait accoudé à la fenêtre
du train. Il se mit à rêver de Talie et Ga Young.
Ils se retrouvaient tous trois dans le train pour Pyongyang
et ses deux compagnes protestaient vivement: pourquoi Chul Woo
n'emmenait-il pas Ga Young à Sessoula ?
Mais tu sais bien que je vais chez tes grands-parents, répondait
Chul Woo. Tu pourras nous y rejoindre plus tard.
- Mais je voudrais y aller maintenant.
- Ce n'est pas possible. Il faut que tu t'occupes de ton père,
afin qu'il se rétablisse.
- Quand alors ?
- Je ne saurais pas le dire... Mais tu viendras un jour, avec
Hiyae... d'accord ?
- Non, je viendrai toute seule. Nous ne sommes plus des petites
filles ! Ce sera moi, toute seule...
- Chacun doit trouver sa place...
Pourquoi, jeune maître, avez-vous refusé à
mon oncle Tuck Seu l'annonce de nos fiançailles ?
- Ecoute-moi. Je t'aime beaucoup... Ne le prends pas mal mais
il est possible que je me sois déjà engagé...
Tu comprends ? J'ai fait une promesse à Hiyae. C'est
comme ça et je ne peux pas me fiancer à deux femmes
?
- Et qu'est-ce que je vais devenir, moi ?
- Rassure-toi.., le Parti, bien sûr, le Parti te présentera
un homme, il te trouvera un époux digne de la fille d'un
grand héros.
- Non, je ne veux pas, je ne veux que mon maître Chul
Woo.
- Calme-toi... tu verras, bientôt tu m'oublieras. Entre
nous, il ne s'est rien passé, il n'y a pas eu de promesse...
Chul Woo se réveilla en sursaut. Le soleil qui montait
peu à peu sur l'horizon se faisait éblouissant.
C'était le printemps. À travers la lumière
dorée, il aperçut au loin l'ombre d'une petite
île, où il avait l'habitude, enfant, de passer
l'été. Il se souvint avec nostalgie du sable chaud.
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