Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 6

Quelques jours plus tard, Dal Sou ayant repris ses forces rendit visite à la famille de Chul Woo. Dal Sou qui ne semblait pas avoir trop souffert de son aventure se prosterna devant maître Han.
- Je suis vraiment navré de ce qui arrive, dit-il, mais le monde est devenu ainsi etje ne puis faire que ce qu'on me demande...
Les membres de la famille des Han regardaient, sans sembler vraiment le voir, leur ancien fermier. Dal Sou, en effet, expliqua qu'une partie des terres de la propriété lui avait été redistribuée. C'était une décision irrévocable du Comité de la réforme agraire et il ne pouvait que l'accepter. Mais en tant qu'ancien domestique, Dal Sou se sentait gêné de la situation et profitait de chaque occasion pour rendre service à son ancien maître.
- Camarade Chul Woo, quand mon père partira, il serait bon que tu l'accompagnes à son pays natal, en compagnie de tes parents, le camarade Han Man Gou et sa femme. Ici, vous n'êtes pas en sécurité. Jae Kyu est un type dangereux. Il serait mieux que vous vous mettiez en retrait. Tu as vu comment fonctionne un tribunal populaire ? Qu'en penses-tu, camarade Chul Woo?
- Oui, j'ai bien compris. C'est aussi l'avis de Tuck Seu. Je ferai ce que vous me conseillez.
- Le plus tôt sera le mieux. Partez au plus vite...
- Je vais faire en sorte qu'on puisse partir demain.
- Parfait Quant à moi, je pense que le Parti va bientôt me confier une responsabilité. En attendant je dois aller à Pyongyang pour remercier le général Choi. Je vous ferai parvenir des nouvelles à Sessoula, là où vivent mes vieux parents. Je ne manquerai donc pas de vous contacter Camarades Han, vous partirez avec Chul Woo, j'en ai parlé avec Tuclt Seu et nous sommes convenus que c'est la meilleure solution. Désormais c'est
notre tour de vous aider. Faites-nous confiance et suivez notre conseil. Si vous restez pius longtemps dans ce village, la situation de Tuck Seu deviendra très difficile.
Maître Han secoua la tête sans dire un mot. Lui qui venait de perdre tous ses biens semblait avoir perdu également l'usage de la parole. Quand Tuck Seu revint du travail, la nuit était déjà bien avancée.
- Tu rentres toujours aussi tard ? démanda Dal Sou.
- Oui, on y passe même parfois la nuit entière. As-tu parlé à maître... non, à... au camarade Han ? Et à Chul Woo ?
- Oui, ils vont partir avec mon père. De toute manière, ils n'ont pas le choix.
- Bien sûr, il faut survivre à tout prix. Ce n'est pas le moment de se laisser aller ! dit Tuck Seu en avalant son riz du soir. Puis il reprit :
- Eh bien, puisque nous sommes entre nous et qu'on en a déjà parlé... camarade Chul Woo, tu devrais te marier avec la fille de Dal Sou, Ga Young. Ton père est d'accord avec nous, mais on aimerait entendre ton avis maintenant. C'est une question très importante. Pourquoi ? Parce que sinon tu ne t'en sortiras jamais. La nation va bientôt se fondre dans le Parti des travailleurs et alors, ce sera le Parti qui décidera du métier de chacun. Autrement dit, le seul avenir des propriétaires qui auront survécu aux coups des paysans et des ouvriers sera de devenir mineurs de fond !
Ce propos ne surprit pas vraiment Chul Woo qui était tenu au courant par Hiyae de l'évolution de la situation, mais ses pensées étaient confuses. Dal Sou et Tuck Seu pensaient avoir trouvé un moyen de le tirer de sa situation embarrassante en le mariant avec Ga young, Cependant, l'idée de se marier n'était jamais venue à l'esprit de Chul Woo qui avait à peine vingt ans. Et s'il devait vraiment se marier, il aurait préféré épouser Hiyae. L'évocation de son mariage le rendait perplexe.
- Tu sembles surpris, camarade Cbul Woo ? reprit Tuck Seu. Réfléchis bien, pourtant ! On entend parler depuis quelque temps d'une décoration que Dal Sou pourrait recevoir du Parti et d'une importante responsabilité qui pourrait lui être confiée. Si tu veux pouvoir continuer tes études, il faut que tu épouses la fille d'un membre important et reconnu du Parti... Nous en avons parlé Dal Sou et moi... Ce n'est même pas tes études mais ta vie qui est en question... Tu n'as aucune expérience du travail physique. Tu ne résisterais pas plus d'une journée au fond d'une mine ! Le Parti ne veut plus entendre parler des propriétaires, capitalistes, collaborateurs... ni des parents de ceux qui ont fui au Sud... Pour construire le communisme il faut se débarrasser de tous ces gens-là. Tu comprends, camarade Chul Woo ? La vie a changé... Il faut se faire une raison ! conclut-il.
Tuck Seu qui, depuis quelque temps avait appris à s'exprimer, se transformait peu à peu en un révolutionnaire ardent. Son attitude envers la famille Han n'avait cependant que peu changé. Il s'inquiétait pour la sécurité de Chul Woo et de sa famille, ce qui était loin d'être révolutionnaire...
- Camarade Chul Woo, reprit-il, si tu épouses Ga Young... de toute façon il faut bien se marier un jour ou l'autre I Tu deviendras le gendre de Park Dal Sou, grand héros de la résistance, et tu pourras ainsi te débarrasser une fois pour toutes de ton origine de classe. Dal Sou doit recevoir bientôt une décoration. La décision est prise mais la cérémonie est reportée à cause des préparatifs liés à la fondation de notre nouvelle nation. Il faut profiter de l'occasion pour te déclarer! Ainsi tu pourras continuer tes études à l'université et ton origine ne te causera plus de problèmes ! Par la même occasion, tu protégeras tes parents, tu comprends ? Réfléchis bien ! Il n'y a pas que Jae Kyu qui soit ton ennemi. Tous ceux qui se sont emparés du pouvoir sont des personnes d'origine obscure. Imagine la haine qu'ils éprouvent envers les anciens propriétaires, capitalistes, et autres sales collaborateurs du Japon Ou pour ceux qui sont partis pour le Sud avec leurs familles ! Ils n'ont qu'une seule envie: se venger ! Tu as vu ce qui se passe dans les tribunaux populaires 7 La loi ? Il n'y en a pas ! On tue tous ceux que la foule réclame ! Tu ne pourras pas y échapper, toi qui es le fils du plus grand propriétaire de notre village... Non, n'y compte pas, camarade Chul Woo, fais ce que je te conseille. C'est l'unique moyen de t'en sortir.
Chui Woo écoutait Tuck Seu en silence, puis après un long moment il prit la parole.
- Camarade Tuck Seu, dit-il, je partirai à Sessoula, mais en ce qui concerne mon mariage, je préfère y réfléchir plus longuement.
- Partir sans te marier avec Ga Young, ne changera pas grand chose. À Sessoula aussi, ils ont leur Comité populaire, et ils feront une enquête sur ton origine. Ou ne peut plus rien cacher. Si tu es reconnu comme un ennemi de classe, c'est la fin ! Le Parti travailliste a d6jà commencé à recenser tous les habitants du nord du pays selon leur origine de classe. Le classement compte trente classes et quatre-vingts espèces d'origines ! La plupart des habitants de ce pays sont des paysans ou des ouvriers, ce sont donc les propriétaires et les capitalistes qu'il faut maudire. Il faut que tu comprennes cela si tu veux avoir une chance de continuer à vivre comme un être humain, digne de ce nom ! conclut-il en haussant la voix, tandis que sa femme Talie lui apportait un cruchon d'eau froide pour se désaltérer.
On entendit soudain un gémissement vague qui provenait de la couche où dormait la mère de Chul Woo. Ce n'était pas un cri de douleur et Chul Woo crut deviner la manifestation d'un conseil que sa mère lui donnait à travers son sommeil. Il se tourna vers l'endroit où elle était étendue et dit comme s'adressant à elle
- Je partirai demain de bonne heure avec le père de Park à Sessoula...
- Et le mariage?
- Il faut que j 'y réfléchisse encore un peu.
- Serait-ce que Ga Young ne te plaît pas ?
- Non, ce n'est pas ce que je voulais dire, seulement il me faut encore du temps.
- Ne crois pas que j'ignore ce qui s'est passé. Le père de Park qui a fait avec vous le voyage de Pyongyang m'a dit que vous feriez un bon couple. N'est-il pas vrai que, pendant le voyage, vous avez éprouvé l'un pour l'autre de bons sentiments ? C'est ce qu'on m'a dit en tout cas.
- Comment cela ?
- Parlons franchement ! Si on pense à vous marier, c'est parce qu'on vous a observés... Ou bien, on se trompe tous ?
- Non, non... Il ne s'agit pas de cela, mais le mariage est une décision très importante à prendre dans la vie et j'ai besoin de temps.
- Camarade Chul Woo, si tu penses un peu à tes parents, tu ne peux pas hésiter ! Tu sais combien ils ont souffert de la perte de leur fils aîné. S'il t'arrive quelque chose, que deviendront-ils ?
- Je ne peux pas me décider tout de suite. Pour moi. Ga Young et Hiyae sont toutes deux comme mes petites soeurs. Elles n'ont d'ailleurs pas encore l'âge de se marier, n'est-ce pas ? Je ne dis pas qu'elles n'ont pas de mérite, mais elles sont encore trop jeunes pour se marier. Oncle Tuck Seu, n'y a-t-il vraiment pas d'autre moyen d'en sortir ?
- Décidément tu ne veux pas comprendre ! C'est une question d'origine de classe, tu sais ce que cela signifie ? Tu seras toujours l'ennemi de classe, sauf si tu te maries à une femme d'origine ouvrière ou résistante. Si la République nous demande de changer, il faux k faire ! Dal Sou est un grand héros et moi je suis agent de police... Si on te donne un conseil, ce n'est pas sans raison ! Tu te comportes comme un enfant...
- Entendu, je prendrai ma décision en arrivant à Sessoula, finit par dire Chul Woo pour gagner un peu de temps.
Il savait bien que les conseils de Tuck Seu n'étaient pas sans fondement mais comment pouvait-on décider de se marier aussi brusquement ? Et s'il devait vraiment se marier par nécessité, il lui semblait plus naturel d'épouser Hiyae. Non paree que Ga Young ne lui plaisait pas mais parce qu'il s'était déjà engagé auprès de Hiyae. Il était vrai que Tuck Seu n'était pas un grand héros de la résistance comme l'était Dal Sou, mais c'était un agent de police de bonne origine paysanne et cela devait suffire pour changer d'identité. Ou bien Tuck Seu pensait-il que ce ne serait pas suffisant ?
Ils se quittèrent tard dans la nuit. Chul Woo prépara le départ en rassemblant le peu d'affaires qu'il leur restait. À l'aube, toute la famille de Chul Woo quitta le village pour rejoindre Sessoula en compagnie du père de Dal Sou. Ils prirent la route en silence, attentifs à ne réveiller personne, comme une troupe de soldats en opération. Talie, soucieuse de la santé de son vieux beau-père, décida de les accompagner. Ga Young, malgré son envie d'en faire autant, dut rester près de Dal Sou qui n'était pas encore tout à fait rétabli de sa blessure. Quand le train apparut dans l'épaisseur de la nuit, Chul Woo et ses compagnons s'approchèrent du quai.
- Tenez, jeune maître...
Au bruit de la voix, Chul Woo se retourna et aperçut Hiyae qui lui tendait un petit objet. Il le prit sans le regarder, mais devina à la froideur du métal qu'il s'agissait d'une petite bague...
- Merci, Hiyae. Porte-toi bien. Je reviendrai, lorsque les choses iront mieux. Prends bien soin de toi, et de ton amie Ga Young aussi, hein ?
- Oui, ne vous faites pas de soucis pour nous. Au revoir, j'essaierai d'aller vous voir, vous tous.
- Très bien, merci...
Les deux jeunes gens restaient immobiles, sous le regard des autres, et n'osaient pas même se prendre les mains. Dal Sou se chargea de porter dans le train le père de Chul Woo, et Tuck Seu souleva la mère tandis que Chul Wou lui-même s'occupait de son petit frère. Talie et Punyeo portaient de grands sacs bourrés de vêtements. Chul Hee, la petite sœur de Chul Woo, pleurait en serrant les mains de Hiyae. Tous avaient observé le geste de Hiyae envers Chul Woo mais personne ne se doutait de sa véritable signification. Chul Woo, le fils du maître, ne chérissait-il pas, tout comme son père, Hiyae et Ga Young. les filles des domestiques ? A chaque occasion, ne bavardaient-ils pas ensemble en toute simplicité ?
Chul Woo se sentit ému par le geste de Hiyae. Elle avait su, malgré la situation difficile, penser à lui offrir un tel cadeau. Hiyae, qui rêvait de devenir danseuse, était une fille intelligente, innocente et ardente. Que deviendraient Ga Young et Hiyae ? Peut-être, grâce à leurs pères la nouvelle société leur réserverait-elle une vie meilleure ?
Le train prit enfin son départ et les larmes se mirent à couler le long des joues du vieux Han qui quittait, les mains vides, le village de Suck Mack où sa famille avait vécu depuis des générations. Sa femme, qui ne semblait pas avoir retrouvé une pleine conscience, pleurait, elle aussi. Comprenait-elle vraiment la situation ? Le père Park, assis près du vieux couple, ne put retenir ses larmes devant le spectacle de ces deux vieux dont la société communiste attendait la disparition.
Les frères Chil Kyu et Jae Kyu avaient été les hérauts de l'explosion de violence qui avait précipité la chute de la famille Han mais ils n'étaient que les marionnettes d'une secte étrange qui s'était emparée de la société et condamnait, au nom du peuple, tous ceux qui lui faisaient obstacle.
Talie serrait précieusement contre elle un sac de farine de blé que Tuck Seu lui avait confié. Le printemps, la période la plus difficile avant la récolte de l'orge, s'approchait. Chaque année, la population éprouvait sévèrement le manque de nourriture. Pour nourrir tous les habitants du nord du pays, il aurait fallu cinquante millions de tonnes de céréales alors qu'on n'en récoltait que trente millions. Les deux grandes nations communistes, la Chine et la Russie apportaient leur aide, mais leur situation n'était guère plus brillante...
Le train s'arrêta, quelques minutes à la gare de Susung. Des voyageurs montèrent et descendirent dans l'obscurité. On ne voyait d'eux que la vapeur de leur haleine figée par le froid. À l'approche de Chong Jin, le ciel commença à s'éclaircir et la mer à l'horizon devint pourpre. Le train, essoufflé, s'arrêta enfin à la gare. L'idée traversa soudain la tête de Chul Woo qu'il aurait pu ne plus jamais revoir Chong Jin. Il pensa aux deux filles. Il était évident qu'il épouserait Hiyae. Ga Young était aussi bien que Hiyae, mais le choix était déjà fait. Comment pourrait-il trahir Hiyae ? L'aube éclairait peu à peu les bâtiments, sinistres, de son université. Reprendrait-il un jour ses études ? Il sentit un pincement de coeur.
Le train reprit sa route. La mer reflétait la lumière fraîche de la matinée. Elle étendait jusqu'aux voyageurs du train une sorte de tapis lumineux, doré. Plus loin, à la lisière des montagnes, la lumière des neiges était éblouissante. J'aimerais toujours mon pays ! pensa Chul Woo. Je ne le quitterai jamais. Il n'existe nulle part au monde une terre si magnifique !
Chul Woo assoupi somnolait accoudé à la fenêtre du train. Il se mit à rêver de Talie et Ga Young. Ils se retrouvaient tous trois dans le train pour Pyongyang et ses deux compagnes protestaient vivement: pourquoi Chul Woo n'emmenait-il pas Ga Young à Sessoula ?
Mais tu sais bien que je vais chez tes grands-parents, répondait Chul Woo. Tu pourras nous y rejoindre plus tard.
- Mais je voudrais y aller maintenant.
- Ce n'est pas possible. Il faut que tu t'occupes de ton père, afin qu'il se rétablisse.
- Quand alors ?
- Je ne saurais pas le dire... Mais tu viendras un jour, avec Hiyae... d'accord ?
- Non, je viendrai toute seule. Nous ne sommes plus des petites filles ! Ce sera moi, toute seule...
- Chacun doit trouver sa place...
Pourquoi, jeune maître, avez-vous refusé à mon oncle Tuck Seu l'annonce de nos fiançailles ?
- Ecoute-moi. Je t'aime beaucoup... Ne le prends pas mal mais il est possible que je me sois déjà engagé... Tu comprends ? J'ai fait une promesse à Hiyae. C'est comme ça et je ne peux pas me fiancer à deux femmes ?
- Et qu'est-ce que je vais devenir, moi ?
- Rassure-toi.., le Parti, bien sûr, le Parti te présentera un homme, il te trouvera un époux digne de la fille d'un grand héros.
- Non, je ne veux pas, je ne veux que mon maître Chul Woo.
- Calme-toi... tu verras, bientôt tu m'oublieras. Entre nous, il ne s'est rien passé, il n'y a pas eu de promesse...
Chul Woo se réveilla en sursaut. Le soleil qui montait peu à peu sur l'horizon se faisait éblouissant. C'était le printemps. À travers la lumière dorée, il aperçut au loin l'ombre d'une petite île, où il avait l'habitude, enfant, de passer l'été. Il se souvint avec nostalgie du sable chaud.


Chapitre 7