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La maison des parents de Park Dal
Sou était située au bord de la mer, loin de tout
village. Chul Woo et son jeune frère Chul Sik ne pouvaient
y rester sans rien faire. Pour survivre, il leur fallait trouver
de quoi manger. Quant au père Park, il entreprit, tout
d'abord, de réparer ses filets de pêche après
les avoir méticuleusement étendus au soleil.
- C'est la première saison de pêche, dit-il, depuis
le départ des Japonais. Leurs chalutiers étaient
tellement puissants qu'on avait peine à rivaliser avec
eux...
- Mon oncle, tu avais donc un bateau ? demanda Chul Woo.
- J'en avais un, oui... mais je ne l'ai plus.
- Qu'est ce que tu en as fait ?
- Je l'ai confié à la coopérative... Désormais,
c'est le syndicat qui s'occupe des bateaux. Je l'ai acheté
pendant l'occupation. C'est un bon bateau avec un moteur solide,
il marche bien mais je n'en dispose plus
c'est comme cela.
Maintenant je suis obligé de sortir ma barque et de hisser
la voile pour pêcher quelques rares poissons. Ca ressemble
plus à un passe-temps qu'à un métier. On
m'a proposé d'installer un moteur à ma barque,
mais je ne peux pas le payer
Chul Woo ne révéla pas qu'il possédait
une certaine somme d'argent, reliquat de ce que lui avait donné
son oncle pour voyager à Pyongyang. Il jugea préférable
de se conserver cette réserve, à toutes fins utiles.
La vie à Sessoula s'organisa peu à peu. Chul Woo
accompagnait le père Park à la pêche et
l'aidait à réparer ses filets. Ils peinaient à
longueur de journées pour une bien maigre pitance. Chul
Sik, le frère de Chul Woo, partait tôt le matin
avec Chul Hee, sa petite sur, pour ramasser du bois de
chauffage mais les collines avoisinantes étaient à
peu près chauves et leur maigre récolte comprenait
même des épines et des pommes de pin.
Talie restait à la maison pour s'occuper du ménage
et prendre soin de sa belle-mère et du couple des parents
Han. C'était la première fois qu'elle partageait
la vie domestique de ses beaux-parents. Son mari, Dal Sou l'ayant
emmenée dans son périple aventureux, par-delà
les fleuves Amnok et Tuman, elle n'avait jamais eu l'occasion
de s'occuper d'eux auparavant. La mère de Dal Sou ne
pouvait cacher son contentement de cette situation. Elle regardait
sa belle-fille à longueur de journée et hochait
la tête à tout propos pour manifester sa satisfaction.
Talie servait ses beaux-parents avec tant de dévouement
que ses anciens maîtres se sentaient gênés.
- Allons, maman de Ga Young, repose-toi un peu et laisse nous
préparer le repas
disait parfois monsieur Han.
- Mais non, répondait Talie, vous êtes les invités
de mes beaux-parents, il est bien normal que je m'occupe de
vous
Un jour le président du Comité du peuple de Sessoula
leur rendit visite.
- Qui sont les nouveaux venus, d'où viennent-ils ? demanda-t-il.
- C'est un certain Han et sa famille. Ils viennent de Chong
Jin et souhaitent vivre dans un village tranquille
répondit
Talie.
- Et toi qui es-tu, reprit le visiteur, je ne te connais pas
non plus.
- Tiens, vous ne m'avez jamais vue ! Je suis la belle-fille
de cette maison. Connaissez-vous Park Dal Sou ? Je suis sa femme.
- Bien sûr que je sais qui est Park Dal Sou
reprit
vivement l'homme. C'est un grand héros de notre peuple,
la fierté de notre village ! Le président du Comité
populaire du canton m'a beaucoup parlé de lui
Ainsi
vous êtes sa femme ?
- Comme vous le dites !
- Très bien, mais qui sont ces gens-là au juste
? Ce ne serait pas d'anciens propriétaires en fuite ?
insista l'homme soupçonneux. En tous cas, je vous attends
dès ce soir au village, vous et les jeunes gens, pour
participer à la réunion politique
Et faites
en sorte que je ne me retrouve pas dans une situation délicate.
- Une situation délicate ? Que voulez-vous dire ?
- Essayez de comprendre ! Le Comité cantonal m'a chargé
de prendre soin de la famille de notre héros, Park Dal
Sou. Le Parti nous a recommandé de protéger ses
parents. La réforme foncière est terminée,
tout est en place ! On peut donc s'occuper de vous. Venez demain
au Comité populaire du village pour vous déclarer
et recevoir votre carte d'identité
Il faut obtenir
cette carte si vous voulez recevoir les rationnements.
- Quels rationnements ?
- Vous n'êtes pas au courant ? Le Parti distribuera bientôt
gratuitement des céréales à la population.
Quelle bonne décision ! Jusqu'à présent
nous autres, gens du peuple, étions désarmés
face à la famine. Maintenant notre nation socialiste
va tout prendre en charge ! L'État nous donnera des rations
pour nous sauver de la famine ! C'est pourquoi vous devez demander
votre carte de citoyens pour obtenir cette faveur. Dépêchez-vous
de vous déclarer. Mais avant, vous devez avoir un entretien
avec un agent de la police et l'inspecteur en chef du Comité
populaire du village. Demain, je vous les enverrai ici, compte
tenu de l'âge de certains membres de la maisonnée.
Le lendemain de la visite du président du Comité
populaire de village, en effet, un agent de la police et le
chef de l'inspection du Comité populaire du village se
présentèrent à la maison. Le policier portait
un fusil sur l'épaule et l'autre un chapeau sur la tête.
C'était un jeune homme qui soignait son allure. Il était
bien mis et soigné de sa personne, vêtu d'un costume
à l'occidentale selon la mode qui régnait pendant
l'occupation japonaise.
- Bonjour camarades
dit-il en arrivant, c'est toi Han
Chul Woo ? poursuivit-il en tutoyant le jeune homme sans façon.
Chul Woo s'emporta devant cette attitude. Il avait été
forcé de quitter son village en y laissant tout ce qu'avaient
possédé ses parents et soudain sa patience était
à bout. Il n'en pouvait plus d'être méprisé.
- Oui, c'est moi. Et alors ? Qu'est ce que vous me voulez ?
- Eh bien, voyons voir, n'es-tu pas d'une famille de propriétaires
? On dit même que tu étais étudiant à
l'université.
- Et quoi encore ! On se tutoie ? Pour qui te prends-tu ? Où
as-tu appris la politesse ? Certainement pas dans notre beau
pays de Chosun ! s'écria Chul Woo, indigné.
- Eh alors, mon gars, on se croit tout permis parce qu'on a
un héros dans la maison ? Quoi d'extraordinaire ? C'est
un honneur, pas un privilège ! Ca ne donne aucun pouvoir
! Notre patrie, c'est le Parti. Tout dépend de la décision
du Parti, as-tu compris ? Ne serais-tu pas, par hasard, un espion
venu du Sud ? rétorqua l'inspecteur qui, comprenant soudain
qu'il perdait son sang-froid, se tut précipitamment.
- C'est tout ce que tu trouves à dire ? répondit
Chul Woo. Toi qui es chargé d'une mission dans la maison
d'un héros du peuple, tu n'as que l'injure à la
bouche ? Et tu crois qu'on va te laisser faire ?
- Je n'ai injurié personne. Je vous ai seulement demandé
d'où vous venez et qui vous êtes ! Où est
le mal ? C'est mon rôle d'inspecteur
ajouta-t-il
prudemment, conscient que la situation pouvait se retourner
contre lui.
Il ne savait pas exactement quel pouvoir pouvait conférer
une médaille de héros mais il se méfiait
d'autant plus qu'on entendait dire que ce serait Kim Il Sung,
en personne, qui remettrait les décorations.
- Je m'appelle Han Chul Woo, je suis originaire de Chong Jin
et je viens avec ma famille profiter de l'hospitalité
de la famille de Park Dal Sou, héros du peuple. Cela
suffit comme cela ? Mon père s'appelle Han Man Gou et
en tout nous sommes cinq, d'accord ?
- A Chong Jin, vous viviez de quoi, au juste ?
- Nous étions propriétaires terriens. Mais, avant
de venir ici, nous avons confié nos biens au Comité
de la réforme, puisqu'on ne peut plus ni acheter ni vendre
les propriétés, n'est-ce pas ?
- Bon, on va voir tout cela
dit l'inspecteur puis, se
tournant vers le garde qui attendait l'arme à la bretelle,
il ajouta : allons-nous-en ! Et ils s'en allèrent vivement.
Le printemps finit par arriver, même en ce pauvre hameau
de pêcheurs. Ce fut la période la plus difficile
à vivre pour les habitants du village qui manquaient
de tout et d'abord de nourriture. C'est alors qu'un soir au
coucher du soleil, on put voir une ombre se profiler à
contre-jour le long du littoral. C'était Ga Young qui
s'en venait rejoindre de son long pas tranquille la famille
exilée.
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