Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 7

La maison des parents de Park Dal Sou était située au bord de la mer, loin de tout village. Chul Woo et son jeune frère Chul Sik ne pouvaient y rester sans rien faire. Pour survivre, il leur fallait trouver de quoi manger. Quant au père Park, il entreprit, tout d'abord, de réparer ses filets de pêche après les avoir méticuleusement étendus au soleil.
- C'est la première saison de pêche, dit-il, depuis le départ des Japonais. Leurs chalutiers étaient tellement puissants qu'on avait peine à rivaliser avec eux...
- Mon oncle, tu avais donc un bateau ? demanda Chul Woo.
- J'en avais un, oui... mais je ne l'ai plus.
- Qu'est ce que tu en as fait ?
- Je l'ai confié à la coopérative... Désormais, c'est le syndicat qui s'occupe des bateaux. Je l'ai acheté pendant l'occupation. C'est un bon bateau avec un moteur solide, il marche bien mais je n'en dispose plus… c'est comme cela. Maintenant je suis obligé de sortir ma barque et de hisser la voile pour pêcher quelques rares poissons. Ca ressemble plus à un passe-temps qu'à un métier. On m'a proposé d'installer un moteur à ma barque, mais je ne peux pas le payer…
Chul Woo ne révéla pas qu'il possédait une certaine somme d'argent, reliquat de ce que lui avait donné son oncle pour voyager à Pyongyang. Il jugea préférable de se conserver cette réserve, à toutes fins utiles.
La vie à Sessoula s'organisa peu à peu. Chul Woo accompagnait le père Park à la pêche et l'aidait à réparer ses filets. Ils peinaient à longueur de journées pour une bien maigre pitance. Chul Sik, le frère de Chul Woo, partait tôt le matin avec Chul Hee, sa petite sœur, pour ramasser du bois de chauffage mais les collines avoisinantes étaient à peu près chauves et leur maigre récolte comprenait même des épines et des pommes de pin.
Talie restait à la maison pour s'occuper du ménage et prendre soin de sa belle-mère et du couple des parents Han. C'était la première fois qu'elle partageait la vie domestique de ses beaux-parents. Son mari, Dal Sou l'ayant emmenée dans son périple aventureux, par-delà les fleuves Amnok et Tuman, elle n'avait jamais eu l'occasion de s'occuper d'eux auparavant. La mère de Dal Sou ne pouvait cacher son contentement de cette situation. Elle regardait sa belle-fille à longueur de journée et hochait la tête à tout propos pour manifester sa satisfaction. Talie servait ses beaux-parents avec tant de dévouement que ses anciens maîtres se sentaient gênés.
- Allons, maman de Ga Young, repose-toi un peu et laisse nous préparer le repas… disait parfois monsieur Han.
- Mais non, répondait Talie, vous êtes les invités de mes beaux-parents, il est bien normal que je m'occupe de vous…
Un jour le président du Comité du peuple de Sessoula leur rendit visite.
- Qui sont les nouveaux venus, d'où viennent-ils ? demanda-t-il.
- C'est un certain Han et sa famille. Ils viennent de Chong Jin et souhaitent vivre dans un village tranquille… répondit Talie.
- Et toi qui es-tu, reprit le visiteur, je ne te connais pas non plus.
- Tiens, vous ne m'avez jamais vue ! Je suis la belle-fille de cette maison. Connaissez-vous Park Dal Sou ? Je suis sa femme.
- Bien sûr que je sais qui est Park Dal Sou… reprit vivement l'homme. C'est un grand héros de notre peuple, la fierté de notre village ! Le président du Comité populaire du canton m'a beaucoup parlé de lui… Ainsi vous êtes sa femme ?
- Comme vous le dites !
- Très bien, mais qui sont ces gens-là au juste ? Ce ne serait pas d'anciens propriétaires en fuite ? insista l'homme soupçonneux. En tous cas, je vous attends dès ce soir au village, vous et les jeunes gens, pour participer à la réunion politique… Et faites en sorte que je ne me retrouve pas dans une situation délicate.
- Une situation délicate ? Que voulez-vous dire ?
- Essayez de comprendre ! Le Comité cantonal m'a chargé de prendre soin de la famille de notre héros, Park Dal Sou. Le Parti nous a recommandé de protéger ses parents. La réforme foncière est terminée, tout est en place ! On peut donc s'occuper de vous. Venez demain au Comité populaire du village pour vous déclarer et recevoir votre carte d'identité… Il faut obtenir cette carte si vous voulez recevoir les rationnements.
- Quels rationnements ?
- Vous n'êtes pas au courant ? Le Parti distribuera bientôt gratuitement des céréales à la population. Quelle bonne décision ! Jusqu'à présent nous autres, gens du peuple, étions désarmés face à la famine. Maintenant notre nation socialiste va tout prendre en charge ! L'État nous donnera des rations pour nous sauver de la famine ! C'est pourquoi vous devez demander votre carte de citoyens pour obtenir cette faveur. Dépêchez-vous de vous déclarer. Mais avant, vous devez avoir un entretien avec un agent de la police et l'inspecteur en chef du Comité populaire du village. Demain, je vous les enverrai ici, compte tenu de l'âge de certains membres de la maisonnée.
Le lendemain de la visite du président du Comité populaire de village, en effet, un agent de la police et le chef de l'inspection du Comité populaire du village se présentèrent à la maison. Le policier portait un fusil sur l'épaule et l'autre un chapeau sur la tête. C'était un jeune homme qui soignait son allure. Il était bien mis et soigné de sa personne, vêtu d'un costume à l'occidentale selon la mode qui régnait pendant l'occupation japonaise.
- Bonjour camarades… dit-il en arrivant, c'est toi Han Chul Woo ? poursuivit-il en tutoyant le jeune homme sans façon.
Chul Woo s'emporta devant cette attitude. Il avait été forcé de quitter son village en y laissant tout ce qu'avaient possédé ses parents et soudain sa patience était à bout. Il n'en pouvait plus d'être méprisé.
- Oui, c'est moi. Et alors ? Qu'est ce que vous me voulez ?
- Eh bien, voyons voir, n'es-tu pas d'une famille de propriétaires ? On dit même que tu étais étudiant à l'université.
- Et quoi encore ! On se tutoie ? Pour qui te prends-tu ? Où as-tu appris la politesse ? Certainement pas dans notre beau pays de Chosun ! s'écria Chul Woo, indigné.
- Eh alors, mon gars, on se croit tout permis parce qu'on a un héros dans la maison ? Quoi d'extraordinaire ? C'est un honneur, pas un privilège ! Ca ne donne aucun pouvoir ! Notre patrie, c'est le Parti. Tout dépend de la décision du Parti, as-tu compris ? Ne serais-tu pas, par hasard, un espion venu du Sud ? rétorqua l'inspecteur qui, comprenant soudain qu'il perdait son sang-froid, se tut précipitamment.
- C'est tout ce que tu trouves à dire ? répondit Chul Woo. Toi qui es chargé d'une mission dans la maison d'un héros du peuple, tu n'as que l'injure à la bouche ? Et tu crois qu'on va te laisser faire ?
- Je n'ai injurié personne. Je vous ai seulement demandé d'où vous venez et qui vous êtes ! Où est le mal ? C'est mon rôle d'inspecteur… ajouta-t-il prudemment, conscient que la situation pouvait se retourner contre lui.
Il ne savait pas exactement quel pouvoir pouvait conférer une médaille de héros mais il se méfiait d'autant plus qu'on entendait dire que ce serait Kim Il Sung, en personne, qui remettrait les décorations.
- Je m'appelle Han Chul Woo, je suis originaire de Chong Jin et je viens avec ma famille profiter de l'hospitalité de la famille de Park Dal Sou, héros du peuple. Cela suffit comme cela ? Mon père s'appelle Han Man Gou et en tout nous sommes cinq, d'accord ?
- A Chong Jin, vous viviez de quoi, au juste ?
- Nous étions propriétaires terriens. Mais, avant de venir ici, nous avons confié nos biens au Comité de la réforme, puisqu'on ne peut plus ni acheter ni vendre les propriétés, n'est-ce pas ?
- Bon, on va voir tout cela… dit l'inspecteur puis, se tournant vers le garde qui attendait l'arme à la bretelle, il ajouta : allons-nous-en ! Et ils s'en allèrent vivement.
Le printemps finit par arriver, même en ce pauvre hameau de pêcheurs. Ce fut la période la plus difficile à vivre pour les habitants du village qui manquaient de tout et d'abord de nourriture. C'est alors qu'un soir au coucher du soleil, on put voir une ombre se profiler à contre-jour le long du littoral. C'était Ga Young qui s'en venait rejoindre de son long pas tranquille la famille exilée.


Chapitre 8