Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 8

Quelques jours après la visite d'inspection qui vient d'être relatée, Chul Woo reçut une convocation auprès du Comité du village. Il s'y rendit et le président l'accueillit d'un air sévère en lui disant :
- Camarade Chul Woo, venez vous asseoir… Puis cherchant quelque chose dans le tiroir, il en tira une enveloppe. Voici un ordre du Comité populaire départemental. Vous allez travailler à la mine de Musan…
- Moi, travailler à la mine…
- On vous dira sur place ce que sera votre travail. On vous y attend après demain, c'est un ordre.
- Un ordre ? Qui peut bien me donner un ordre ?
- Il serait temps que vous preniez conscience de la situation ! Et que vous renonciez à votre arrogance d'étudiant en médecine. Méfiez-vous ! Vous vous souviendrez un jour de ce que je vous dis maintenant, j'en suis certain ! L'individu n'existe plus désormais. Nous sommes dans un pays socialiste où le peuple, uni, vit dans la masse et pour la masse, sans aucune distinction entre les classes !
Puis durcissant le ton :
- L'apprentissage de la vie collective à la mine te fera du bien ! Tu vas changer de mentalité et renoncer à ta façon de pensée, à ton individualisme pourri. Sinon tu ne pourras jamais vivre dans notre société. Notre pays est indulgent, il donne même à un fripon comme toi une chance de devenir un homme véritable ! Mais si tu ne te présentes pas à temps à ton poste de travail, tu ne t'échapperas pas une autocritique très sévère. La mine est maintenant réorganisée selon la discipline militaire. L'extraction du minerai de fer est devenue une activité stratégique, car les gens du Sud semblent vouloir s'amuser avec des fusils et des grenades ! Il n'y a pas que toi, camarade Chul Woo, qui pars pour la mine. D'autres rejoignent la mine de zinc de Gumduk et d'autres encore la mine de charbon d'Aosie pour permettre aux habitants de Pyongyang de se chauffer. Nous participons donc au grand effort de développement de notre pays et de notre peuple. Bon, tu peux disposer, camarade Chul Woo…
Chul Woo n'avait plus qu'à se lever et à préparer son départ pour Musan. Une envie soudaine de s'enfuir, en volant un bateau, lui traversa l'esprit mais il y renonça aussitôt. Il ne pouvait abandonner ses vieux parents et ses petits frère et sœur. Il lui fallait survivre pour aider sa famille. Comme il marchait pensif le long de la grève, il sentit soudain la présence d'une personne qui l'observait, cachée derrière un petit bateau, et il vit apparaître Ga Young.
- Jeune maître, vous ne vous sentez pas bien ? Vous êtes bien pâle… Asseyez-vous un moment avant de reprendre votre chemin.
- Ah, c'est toi Ga Young ? Que fais-tu ici ?
- Ce matin, quand vous êtes parti, vous aviez l'air tellement fatigué que j'ai décidé de vous suivre et de vous attendre. Venez par-là…
Et elle l'invita à s'asseoir sur le sable auprès du bateau. Chul Woo se laissa faire, il se sentait abattu. Comment pourrait-il abandonner ses parents affaiblis ou son frère et sa sœur qui n'avaient jusqu'alors jamais connu de difficultés ?
- Jeune maître, mangez un peu, dit-elle en sortant d'un paquet un œuf dur et quelques pommes de terre cuites à l'eau.
- Où as-tu trouvé tout cela ? lui répondit-il surpris, tout en la remerciant.
- Vous en avez besoin, reprenez des forces.
- Oui… merci.
Chul Woo remarqua pour la première fois que Ga Young parlait avec l'accent des gens de Séoul et cela lui apporta curieusement un certain réconfort.
- Où as-tu appris à parler avec cet accent ?
- A l'école, avant la libération, j'avais un instituteur qui venait de Séoul.
- Je vois… Il faut maintenant que tu cesses de t'intéresser à ce qui se passe autour de moi, as-tu compris ?
- Dites-moi, jeune maître. On ne vous a quand-même pas dit de vous jeter dans la mer, non ?
- Quelle idée !
- Peut-on savoir ce qui vous arrive ? Je suis assez grande pour comprendre mais si vous ne voulez pas me le dire, je n'insisterai pas. Je ne suis qu'une fille de rien, pourtant j'aimerais vous aider. Comprenez-vous cela ?
- Ga young, ne t'en fais pas ! Si je ne te dis rien, c'est parce que je ne veux pas que tu te fasses des soucis inutiles. Cela ne servirait à rien…
- J'aimerais quand-même savoir…
- Bon, si tu y tiens, je vais te le dire. J'ai reçu un ordre de partir pour la mine de Musan. A ce qu'on m'a dit, l'esprit du capitalisme et de l'individualisme m'a pénétré jusqu'à la moëlle, il me faut donc me transformer …
- Et vos études ?
- Mes études ? Qu'importe ? c'est maintenant ma vie qui est en jeu…
- Que voulez-vous dire ?
- Ceux qui vont à Musan ou à Aosie n'en reviennent pas… Voilà, la réalité. Les mineurs y sont traités comme des animaux et quand ils n'ont plus de forces, on les laisse mourir…
Chul Woo, se remit à manger tout en prenant tendrement la main de Ga Young. Il fut surpris soudain de sentir une larme chaude qui tombait sur sa peau. Elle ne pouvait se retenir de pleurer.
- Ne pleure pas, Ga Young, ne sois pas trop triste, je pars à Musan, mais tu verras, je survivrai, ne t'inquiète pas. Et toi, pense à te marier. Le Parti devrait s'occuper de te trouver un homme qui soit digne de toi… ajouta-t-il le coeur serré.
- Pourquoi n'écoutez-vous pas les conseils de mon père et de mon oncle ? C'est le seul moyen de vous en sortir… dit Ga Young en sanglotant.
- Ce n'est pas si simple… répondit Chul Woo. Crois-moi, on ne me laissera quand-même pas mourir ! J'irai à Musan et toi, il faut que tu retournes à Suck Mak. C'est bientôt la rentrée du lycée, non ?
Puis Chul Woo se leva. L'horizon s'embrasait aux derniers feux du soleil. La mer avait pris une teinte dorée et les vagues mugissantes se couchaient aux pieds des deux jeunes gens. Chul Woo, bouleversé par le spectacle de la nature, pensait aux deux jeunes femmes, Ga Young et Hiyae. Peut-être aimait-il plus Ga Young que Hiyae ?
- Ga Young, j'ai beaucoup d'affection pour toi et sans doute plus encore… Mais il faut maintenant que je parte. Le destin en a décidé ainsi…
- Alors, je vous accompagne…
Ga Young marchait dans les pas de Chul Woo. Le roulement des vagues accompagnait leur marche hésitante. Chul Woo regarda sa compagne et la trouva belle. Il fut ému par la blancheur de son cou que dévoilaient ses tresses hautement nouées sur la nuque. Elle était là désirable, ardente, à la lumière du soleil couchant. Il ne put résister à l'élan passionné qui le portait vers elle. Malgré l'alliance que lui avait offerte Hiyae et qu'il serrait convulsivement dans sa main, il se porta vers Ga Young au moment où elle se tournait vers lui et ils s'embrassèrent avec ferveur comme deux flammes se mêlent dans l'âtre.
Le soir même, à la tombée de la nuit, Chul Woo prit congé de sa famille et de ses amis. C'était un départ sans promesse de retour et l'idée de fuir l'occupait sans cesse.
- Père, mère, ne pleurez pas ! Je ne pars pas pour la guerre ! Ne vous faites pas de soucis !
- Sans doute, oui, mais fais attention à toi et reviens vite… répondit son père en sanglotant.
- Grand-père Park, merci de tout ce que vous m'avez appris. Je suis vraiment navré de partir en vous laissant le soin de mes parents. Portez-vous bien et toi aussi, Ga Young, je te dis au revoir…
Ga Young fondit en larmes tandis que Chul Woo tournait le dos et s'éloignait vivement de la maison. En chemin vers la gare, Chul Woo pensait à Hiyae et découvrait avec surprise que ses sentiments envers elle s'étaient affaiblis. Cette relation amoureuse était sans avenir. Il ne pouvait d'ailleurs pas même prévoir ce qui allait lui arriver le lendemain.
Si Hiyae avait pris connaissance de son départ pour la mine, elle aurait sans doute insisté pour l'accompagner, compte tenu de son tempérament ardent. Il décida de donc de ne rien faire savoir aux habitants de son village natal, qui n'était d'ailleurs désormais plus qu'un pays étranger. Il y avait tout perdu. Mais devait-il également oublier la belle Hiyae ?
Arrivé à la gare, il s'installa dans la salle d'attente et ferma les yeux en espérant s'assoupir un moment. Mais la salle était bondée de voyageurs et d'enfants qui jouaient, de ci, de là, en criant ou pleuraient de toute leur voix. Il y avait même un vieil homme qui gémissait, couché dans un coin. La foule était traversée de temps à autre par des miliciens en armes qui parlaient à haute voix. Il était impossible de s'endormir.
A coté de Chul Woo, un jeune homme, au visage blême, un étudiant sans doute, semblait plongé dans de profondes pensées.
- Pardonnez-moi de vous déranger, dit Chul Woo en se tournant vers lui, est-ce que vous entreprenez un long voyage ?
Mais l'homme qui semblait contrarié ne lui répondit pas tout de suite. Après un long silence, il dit cependant :
- En quoi cela vous concerne-t-il ?
- Je pensais tout simplement bavarder avec vous pour tuer le temps, en attendant le train…
- Eh bien, je ne suis pas d'humeur à bavarder, reprit le jeune homme avec froideur et il se cala contre la banquette en fermant les yeux.
- Moi, j'attends le train pour Musan… poursuivit cependant Chul Woo.
Cette fois le jeune homme tressauta et fixant son compagnon, il lui dit :
- Vous allez à Musan, à la mine ?
- Oui.
- Eh bien, moi aussi. Je m'appelle Hu Gapbo.
- Moi, Han Chul Woo.
Ils se serrèrent les mains qu'ils avaient tous deux petites et soignées. Il était manifeste qu'ils n'appartenaient ni l'un ni l'autre à des familles d'ouvriers ou de paysans mais bien à la classe ennemie des propriétaires. Ils décidèrent de faire route ensemble et montèrent dans le même compartiment. Lors du voyage Hu montra à Chul Woo les tuyaux qui couraient le long de la voie et lui demanda s'il en connaissait l'usage.
- Vous ne savez pas ?
- Non, à quoi ça sert ?
- C'est un pipe-line qui relie Chong Jin à Musan et permet de faire circuler le minerai à faible teneur vers les usines sidérurgiques de transformation. Cela représente une longueur de cent kilomètres.
- Je me demandais à quoi cela pouvait servir…
- Celui qui endommagerait ces tuyaux le paierait de sa vie ! reprit Chul Woo.
- J'ai entendu dire cela moi aussi. Il paraît qu'à Susung, un villageois trop curieux a tenté d'y faire un trou… et il a été immédiatement fusillé.
- Fabriquer des fusils et des grenades, c'est le sens de notre mobilisation, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est ce qu'ils veulent… dit Chul Woo qui venait d'apercevoir au loin son village natal. Il éprouva soudain une violente tristesse de ne pouvoir s'y rendre alors qu'il en était si près.
Peu avant onze heures, Chul Woo et son compagnon atteignirent la gare de Gomusan où ils devaient prendre la correspondance pour Hoeryong. Ils restèrent ainsi un long moment à attendre sur le quai la venue du train, observant à l'horizon la région montagneuse, escarpée et sauvage, qui constituait le plateau de Musan. On était à deux mille mètres d'altitude et les feuilles commençaient à prendre les teintes de l'automne. Le vent sec, déjà frais, soufflait inlassablement.
Quand le train à destination de Musan se mit à quai les deux jeunes gens purent constater que les voitures ressemblaient plus à des wagons de marchandises qu'à des wagons de voyageurs. Quoiqu'il ait vécu toute sa jeunesse dans la région, Chul Woo n'avait jamais emprunté cette ligne et il découvrait comme son compagnon le vaste plateau sauvage et désertique envahi d'herbes folles, entouré de hautes montagnes escarpées qui culminaient à plus de trois mille cinq cents mètres. Au crépuscule, Chul Woo et Hu Gapbo débarquèrent à Musan et, quittant la gare, ils se rendirent dans une taverne qui était déjà bondée de voyageurs : c'étaient les familles de tous ceux qui travaillaient à la mine ainsi que quelques petits commerçants.
L'organisation administrative des cinq départements de Chosun du nord n'était pas encore achevée et de nombreuses faiblesses s'y manifestaient un peu partout. Dans les régions frontalières, et en particulier dans la région des mines, l'exode des populations avait continué de croître et tout contrôle était quasiment impossible.
Chul Woo et Hu Gapbo, qui devaient se présenter le lendemain à midi, se résolurent à passer la nuit dans l'auberge. Ils furent logés tant bien que mal avec une dizaine d'autres voyageurs dans une chambre piteuse. Certains étaient déjà couchés, l'un avait une jambe bandée et semblait souffrir, d'autres encore étaient assis sur le sol où ils discutaient ivres. Aucun d'entre eux ne se donna la peine de leur jeter un regard, sauf un ivrogne, tout excité qui se mit à parler en apercevant Chul Woo et Hu Gapbo.
- Voyons jeunes gens, venez par ici. Prenez un verre avec moi, ce sera peut-être le dernier par les temps qui courent. Quand on entre à la mine, personne ne peut savoir ce qui va se passer le lendemain. Allons, enivrons-nous. Cette bouteille de Mou-Taï qu'un Chinois, venu en bateau courir les filles, m'a offerte discrètement, est une chose rarissime. Je l'ai gardée précieusement, mais je sens que le moment est venu de la boire…
Il avait en effet devant lui une bouteille à l'étiquette étrangère. Il en buvait en gobant de temps à autre de gros grains de sel posés sur sa main. L'homme, à la face hideuse, tendit son verre à Chul Woo qui en but une gorgée. C'était si fort qu'il grimaça sous l'effet de la brûlure.
- Alors, qu'est ce que tu en dis ? Ca se boit, non ? Allez, buvez, puisqu'on vous l'offre, profitez-en ! Entre nous, ajouta-t-il, si vous ne supportez pas le fond de la mine, fuyez en profitant de la nuit. Hâtez-vous jusqu'au bord du fleuve Tuman, et là, si vous disposez de quelques billets, vous trouverez bien un Chinois disposé à vous transporter sur son bateau de l'autre côté de la rivière. On en trouve toutes les nuits qui viennent s'étourdir dans les bras des femmes de Chosun… Vous négocierez votre passage en Mandchourie. Sinon je ne donne pas cher de votre peau, pas plus que de celle du bonhomme là-bas qui a la jambe cassée et qu'on laisse pourrir sans soin. Vous ne sentez pas l'odeur de la gangrène ?
Il se dégageait en effet de la blessure une odeur pestilentielle qui envahissait toute la pièce et semblait se porter au-delà, sur tout le village, jusqu'à la mine.
- Mais, surtout soyez prudents si vous ne voulez pas vous faire trouer le dos. Il y a de partout des gardes armés et chaque nuit on ramasse des dizaines de victimes. On m'a jeté au fond de cette mine pour y creuser la roche parce que je ne suis qu'un voyou… Mais les pires des fripons ce sont les sentinelles postées au bord du fleuve. Ils tuent, violent et pillent sans façon. Ce sont des chiens, des chacals… Le Parti communiste ? conclut-il en élevant la voix, c'est un parti de bourreaux !
- Qu'on le fasse taire, cria un voyageur du fond de la pièce. Il n'y a pas que vous dans cette pièce. Ça pue, c'est vrai, mais laissez dormir ceux qui en ont envie !
- Désolé mon vieux, mais ça ne m'empêche pas d'avoir raison ! continua l'autre. On n'est pas dans un monastère ici ! Et on ne s'endort pas tranquillement tout simplement parce que c'est la nuit. Ici, c'est le bout du monde, la fin du voyage pour tout le monde !
- Alors, c'est vrai, reprit une voix, il existe réellement, au bord du fleuve, des maisons de prostitution pour les Chinois ?
- Plus maintenant, il y en avait pendant l'occupation japonaise mais depuis qu'on a affaire à cette espèce de communisme, ou je ne sais quoi, toutes les filles ont disparu ! Le Parti communiste serait-il encore plus terrible que les Japonais ? Mais je vais vous dire moi. Si vous voulez des femmes gratis, il faut venir chez moi, je suis originaire de Hoeryong. Si vous vous rendez dans mon pays, vous pourrez avoir des femmes gratis… Alors pourquoi payer des prostituées ?
- Gratis, explique-toi !
- Dans mon pays, il y a un village où vit depuis toujours une caste de bouchers qui entretient une étrange coutume. Quand ils reçoivent un visiteur, ils lui confient habituellement leur femme pour passer la nuit. Ce que je dis là, c'est la pure vérité ! Et on dit que c'est un vrai régal ! Normal, non ? Une femme qui ne fait ça pendant des années qu'avec son mari… elle doit se faire une joie de recevoir un hôte ! On dit que certaines se plaignent du manque de visiteurs et qu'elles en font le reproche à leur mari ! Les Chinois qui ont entendu parler de cette tradition rêvent d'y être conviés et c'est pourquoi on les voit franchir le fleuve à la queue leu leu, comme des papillons de nuit qui se jettent vers la flamme...
Dans quelle sinistre aventure suis-je précipité ? se demanda Chul Woo avant de sombrer dans le sommeil, mort de fatigue. Mais il lui sembla être aussitôt réveillé par quelqu'un qui le secouait brutalement en hurlant :
- Debout tout le monde !
- Qu'est ce qui se passe, on ne peut pas dormir ?
- Contrôle des papiers, cartes d'identité, autorisations de voyage ! criait un homme en civil debout au milieu de la pièce. Il était flanqué de deux soldats, deux militaires menaçants, chargés de faire la police dans les villages de frontière, qui braquaient leurs fusils vers les voyageurs mal réveillés, prêts à faire feu au moindre incident.
- Toi, tu n'as pas d'autorisation de voyage ? Approche-toi !
- J'en avais une, mais je l'ai perdue !
- La ferme ! Ce doit être un espion du Sud. Avance-toi plus vite que ça ! Lève les mains, vite ! Sinon on tire !
On fit sortir le voyageur, affolé comme tous ceux qui assistaient à la scène. L'atmosphère était tendue, et chacun s'attendait à tout moment à des coups de feu. Soudain, l'homme en civil se précipita en criant vers un homme qui était resté couché.
- Bougre de fainéant ! C'est quoi ces pansements ? Allez, lève-toi ! Elle a quoi, ta jambe ? Tire-au-flanc, simulateur, salopard ! dit-il en envoyant un coup de pied sur la jambe malade.
- Ah ! hurla le malheureux.
- Comment, ah ! On joue la comédie, on veut se faire plaindre ? On pousse des cris ! Allons, enlève moi ce pansement…
- Chef, c'est vrai. Je me suis coincé la jambe dans la courroie de l'excavateur… elle est brisée. Je ne peux même pas me lever, soyez indulgent ! On m'a donné l'autorisation de rentrer chez moi et j'attends mon fils qui va venir me chercher. Croyez-moi…
- Non, ce fumier ment, cela se voit sur son visage ! Tu mens, tu es un espion à la solde des gens du Sud. Tu es là pour organiser le sabotage ! On va voir ça. Camarade, ôte-lui le pansement et toi, garde-le en joue. Attache ses mains et fouille-le d'abord, ordonna-t-il aux deux militaires.
Il n'avait pas fini de donner ses ordres que soudain l'homme blessé fit un bond en avant, comme un chien de chasse, frappa violemment au visage le soldat qui s'était approché de lui, saisit l'inspecteur, le souleva et le jeta contre l'autre soldat qui braquait toujours son fusil… On entendit l'ampoule éclater et la pièce fut plongée dans l'obscurité. Deux coups de feu furent tirés et des cris jaillirent dans le noir tandis qu'on entendait quelqu'un se précipiter vers l'extérieur.
- Arrêtez-le, arrêtez-le immédiatement ! Attrapez-le, c'est un espion ! criait le soldat, en courant derrière le fuyard.
Quand les voyageurs eurent retrouvé leur sang-froid, ils demandèrent à l'aubergiste de changer l'ampoule, ce qui fut fait séance tenante. La lumière revenue révéla un spectacle inattendu et stupéfiant : l'inspecteur et l'un des deux soldats gisaient, morts, par terre, abattus par erreur par leur compagnon. Le voyageur blessé avait bien sûr disparu et on s'étonna de son agilité.
- C'est sûrement un espion du Sud …
- Non, c'est un certain Pum Daewuk qui travaillait à la raffinerie. Il a joué la comédie pour s'évader.
- Ne touchez à rien ! Les gens de la Sûreté vont venir inspecter les lieux, il faut tout laisser en place…
Les voyageurs furent interrogés jusqu'à l'aube. Dans la rue les gens regroupés commentaient l'événement. Certains disaient que le fuyard avait réussi à disparaître, d'autres qu'il s'était certainement caché dans les environs du col de Musan.
La zone minière se trouvait éloignée d'une vingtaine de minutes, en bus, du centre de la ville. A la descente du bus, on voyait fort bien l'affleurement du minerai de fer qui colorait la roche sur toute son étendue. La mine remplissait tout l'espace et la vallée était couverte de toutes sortes d'usines à perte de vue. Les baraquements des ouvriers se trouvaient vers le sud. On comptait alors plus de huit mille mineurs.
On désigna à Chul Woo et à son compagnon Hu Gapbo leurs places dans un dortoir. Puis on leur confia une tenue de travail et on les envoya tout de suite au chantier. Leur arrivée fut saluée par des cris et des injures :
- Approche-toi, petit salopard, montre-nous ton teint de satin et tes mains de jeune-fille. Tu me donnes envie de vomir ! Tiens, mets-toi à plat ventre, là, devant moi ! Bougre d'imbécile ! Tu va voir ce que tu vas voir. On va te faire passer ton arrogance !
Chul Woo fut alors roué de coups si violemment qu'il ne réussit pas à se relever. C'était, comme dans l'armée, un bizutage en règle des nouvelles recrues, avec plus de brutalité et de mépris. Tout ressemblait d'ailleurs à l'armée, y compris les titres et appellations. Au lieu de l'ingénieur, du contremaître et du chef d'équipe, il y avait l'adjudant, l'officier et le capitaine. En face des dortoirs attribués aux mineurs, s'étendaient les logements destinés aux cadres. La superficie du camp était aussi importante que celle de la ville de Musan. A voir dans la rue des enfants avec leurs cartables, on devinait qu'il y avait aussi des écoles. Toute une communauté vivait ainsi cachée sur un plateau désert, loin du monde. Il régnait dans le camp une curieuse atmosphère, faite d'effort et de méfiance.
Chul Woo se vit confier un marteau piqueur pour extraire le minerai sans qu'on lui demandât s'il savait s'en servir. Comme il n'avait jamais mis les pieds dans une mine, il ne savait évidemment quoi faire de la lourde machine.
- Camarade capitaine, dit-il, je n'ai jamais touché ce genre de machine.
- Il y a un début à tout. Ne t'en fais pas, on va te montrer !
On le conduisit à son poste de travail et un contremaître lui donna de brèves explications sur le maniement de l'engin. Il se mit au travail mais l'outil lui échappait sans cesse et il se mit à transpirer à grosses gouttes. La sueur voilait son regard et trempait sa chemise mais comme il faisait partie d'un groupe de cinq ouvriers il ne pouvait s'arrêter de travailler, même en déjouant la surveillance des gardes. Ce travail forcé devint vite insupportable. Il fallait tenir le rythme des autres travailleurs et des autres groupes. Le plus dur était de supporter le lourd casque de protection en fer, les gants, les bottes, le masque et la veste en caoutchouc. Le chef d'équipe jetait sans cesse des coups d'œil à Chul Woo qui faisait, lui, semblant de ne pas voir son manège. C'est ainsi que commença la vie à Musan. Chul Woo avait dès le premier jour perdu de vue son compagnon Hu Gappo qui avait été envoyé à quelque autre poste de travail forcé.
Il devait participer, en plus de son travail, à un certain nombre d'activités annexes : les réunions du Comité du Parti de la mine, celles de la Ligue des mineurs et de la Formation technique, les cours de l'Académie de la mine et les projections de films de propagande qui se succédaient sans relâche dans la salle de la culture.
Ce qu'on appelait le rassemblement du Comité de la Mine n'était en fait qu'une occasion de faire subir un lavage de cerveau aux participants. La réunion était consacrée à la rénovation de l'esprit humain afin de le conformer aux exigences du communisme. Les éléments peu sûrs étaient conduits à faire leur auto-critique sans que leur soient pour autant épargnées les critiques de leurs compagnons.
Tous les mineurs devaient s'inscrire à la Ligue qui était une sorte de syndicat maison étroitement soumis au contrôle du Comité du Parti communiste. Le but était d'éduquer les membres pour que chacun se donne entièrement à son travail et dépasse autant que possible les objectifs de production. On faisait donc rivaliser d'effort les groupes de travail tout en systématisant le lavage des cerveaux qui renforçait la discipline. Ainsi le syndicat des mineurs n'avait-il pas pour objet de défendre les droits des travailleurs mais, au contraire, de renforcer leur soumission aux ordres du Comité de la mine et, par-delà, à ceux du Comité central du Parti.

*

Chul Woo passa l'été à la mine, puis vint l'automne et le haut plateau enfin plongea dans l'hiver. La neige se mit à tomber abondamment et la température chuta jusqu'à moins trente degrés. La neige s'accumulait peu à peu et chaque matin il fallait dégager, non sans peine, les congères entassées pendant la nuit sur les affleurements de filons. Des groupes étaient spécialement organisés pour assurer cette tâche.

Les nuits de tempête et de fortes chutes de neige les tentatives de fuite se faisaient plus nombreuses et les détonations de fusils se multipliaient dans la nuit. Elles éclataient de tous côtés, alors que les mineurs prenaient la fuite et allaient se perdre dans les montagnes proches. Lorsque les détonations venaient du nord Chul Woo pensait à la nuit qu'il avait passée dans l'auberge en arrivant à Musan, et à ce qu'avait dit l'homme qu'il y avait rencontré.
Au Nord se trouvait la ville de Hoeryong, où les Chinois se rendaient pour avoir des femmes sans même les payer. A l'époque de la dynastie Chosun, le métier de boucher, le plus méprisé de tous, se transmettait de père en fils. Ces villageois étaient-ils les descendants d'une tribu venue de l'est de la Mandchourie au début de la dynastie précédente ?
Cela intriguait Chul Woo d'autant plus qu'il se rappelait ce que lui avait dit un jour Dal Sou. Selon lui, Tuck Seu était originaire de Hoeryong, et ils portaient, lui et sa femme Punyeo, d'étranges robes semblables à celles des moines bouddhistes. Était-ce donc là le pays natal de Hiyae ? Un pays où les Chinois se précipitaient pour une nuit d'aventure ? La coutume dont on parlait existait-elle encore ? Chul Woo aurait aimé en savoir d'avantage et lorsque les détonations provenaient de la direction du fleuve Tuman, il tressaillait comme si les balles venaient s'enfoncer dans son dos.
C'est à cette époque que le Parti entreprit d'inscrire les individus dans divers services populaires et autres organisations de cellule, inventant du même coup toutes sortes de cartes d'identité pour mieux contrôler le moindre mouvement de chacun. Cela faisait des mois que Chul Woo travaillait à la mine. Quelques jours après le Nouvel An, il participa à un rassemblement du Comité de la mine du Parti. Au milieu de la grande salle était installée l'estrade à la gauche de laquelle s'installèrent les dirigeants du Parti de la mine, autour du secrétaire général tandis que les responsables de la mine prenaient place à droite. Puis un groupe d'une cinquantaine de mineurs s'installèrent dans la salle dont le chef prit bientôt la parole.
- Nous remercions tout d'abord le camarade Lee, secrétaire général du Comité de la mine, et le camarade Whang, directeur général de la mine, d'être spécialement venus aujourd'hui parmi nous malgré leurs nombreuses occupations officielles. Nous venons de recevoir l'ordre du Comité central de doubler l'extraction de minerai de fer dans notre mine. A l'usine sidérurgique de Chong Jin, on est en train d'installer des procédés de transformation qui permettront de produire deux fois plus d'acier. La mine de Musan, comme vous le savez, est leur seul fournisseur de minerai de fer. Notre responsabilité devient donc très lourde. La parole est maintenant au camarade Lee, le secrétaire général du Comité de la mine du Parti.
Le chef du groupe retourna alors à sa place et le secrétaire général du Comité du Parti de la mine s'avança d'une allure prétentieuse vers le milieu de l'estrade. On remarquait dans son attitude le mépris qu'il manifestait à l'égard du directeur général de la mine. Il régnait entre les deux hommes une sorte de rivalité qui n'était pas propre à la mine de Musan. Le Parti avait pénétré tous les secteurs d'activité, les usines, les mines, les entreprises et en contrôlait systématiquement les directions.
- Comme vous l'a déjà souligné le camarade chef du groupe, notre pays a besoin d'une grande quantité de fonte et d'acier pour organiser la défense du pays face aux attaques incessantes du Sud. Il nous faut nous équiper, nous aussi, cela va de soi ! Et répondre aux attaques ! Et il nous faut également des bus, des trains et des rails pour que le peuple puisse voyager dans le confort. Il nous faut donc de la fonte et de l'acier. Il nous faut doubler la production et pour ce faire, changer notre système actuel de travail en groupes. Je ne peux vous dire exactement ce que sera la réforme et c'est pourquoi je suis venu écouter vos avis.
Après un temps de silence il reprit :
- Les hauts plateaux de Musan et de Kaema ont servi de bases d'appui aux partisans pendant la guerre contre l'occupant, menée par notre grand dirigeant Kim Il Sung. Musan est un haut lieu de résistance et je crois savoir que dans les jours qui viennent on y dressera un monument à la gloire de notre grand général. C'est tout ce que je voulais vous dire pour aujourd'hui.
Le directeur général prit alors la parole :
- La solution est de travailler douze heures par jour ! Évidemment, cela peut sembler beaucoup, mais je suis sûr de votre collaboration… Voilà c'est tout ! ajouta-t-il d'un ton bourru.
Les gens du Parti qui étaient installés dans le campement n'avaient aucune connaissance du travail de la mine mais cela ne les empêchait pas d'adopter une attitude hautaine vis-à-vis de la direction. Le directeur Whang ne pouvait manifester son mécontentement devant ceux qui le traitaient comme leur subalterne. Il lui était en effet impossible de rivaliser avec le secrétaire général du Comité de la mine qui était désigné par le Parti…
- La parole est au directeur du service de la formation, déclara alors le chef d'équipe.
- Je vous salue, camarades. Je ne doute point que vous soyez très fiers de contribuer au développement de notre pays en produisant de l'acier. Plus on en produit, plus on contribue à la gloire de notre pays. En tant que directeur du service de la formation, je voudrais vous parler d'une campagne de mobilisation générale qu'entreprend le Comité central du Parti. On prévoit d'abord la création de l'Armée populaire pour le début de l'an prochain et ensuite la fondation de la République populaire de Chosun pour septembre. Notre Parti s'engage donc, en attendant ces événements fondamentaux, à développer une campagne qui inspire au peuple un enthousiasme idéologique, notamment dans les usines, les entreprises et les mines de notre pays. Comme vous le savez, actuellement au Sud, les valets de l'impérialisme américain font tous leurs efforts pour empêcher la réunification de notre pays. Leur intention n'est pas de construire un pays pour la nation coréenne, mais d'utiliser le Sud comme base militaire afin de conquérir non seulement le Nord mais aussi nos deux grands voisins, la Chine et l'Union soviétique ! Ainsi ils nous envoient leurs espions pour se livrer à des activités de sabotage et n'hésitent pas à noyauter nos industries pour perturber l'esprit révolutionnaire des travailleurs. Notre volonté de construire ici le plus grand pays socialiste au monde, cette volonté doit être plus forte que jamais ! Quand on réfléchit à l'histoire de l'humanité on voit combien on aimerait vivre dans une société où n'existerait aucune inégalité, aucune différence de classes, et combien on désire construire un pays socialiste ! Lorsqu'on examine le processus de la socialisation qui se réalise dans les deux grands pays voisins que sont la Chine et l'Union soviétique, on ne peut que constater combien les capitalistes aveugles se sont acharnés à semer des obstacles à tout rapprochement. Qu'est-ce que le capitalisme ? Un monde où les riches se nourrissent jusqu'à en mourir et où les pauvres meurent de faim, c'est cela le capitalisme ! Ceux qui ont de l'argent peuvent vivre comme des princes… mais au centre de Séoul s'entassent les cadavres des affamés ! Je m'arrête là pour aujourd'hui.
- La parole est maintenant au chef du service de la Sûreté...
Le directeur du service de la Sûreté s'approcha alors du pupitre, c'était un bonhomme ventripotent qui portait un revolver à sa ceinture.
- Bonjour camarades, nous allons enfin avoir un pays socialiste dont nous serons fiers et pour lequel nous pourrons travailler avec joie. Plus on travaille, plus vite le jour approche où on pourra délivrer le Sud de l'impérialisme américain. Je vous informe en passant que ceux qui, depuis la libération, ont tenté de s'évader de la mine de Musan se comptent actuellement au nombre de mille deux cents. C'est-à-dire cent personnes par mois en gros. Parmi eux, deux cents ont été emprisonnés, huit cents ont été fusillés sur le champ, et deux cents sont morts pendant leur fuite de la faim, de noyade ou dévorés par les fauves dans la montagne. Ceux qui sont portés disparus ne sont que deux. Cela ne veut pas dire que ces deux ingrats ont réussi, mais seulement qu'on n'a pas encore retrouvé leurs cadavres. Si je vous en parle, c'est pour vous faire part du travail remarquable de nos camarades du service et pour vous rassurer en ce qui concerne la sécurité de la mine et la vôtre. Vous pouvez consacrer toute votre énergie au travail ! Les opérations d'espionnage venues du Sud devraient s'intensifier. Ils vont tenter de détruire nos installations d'usines, de dépôts et de mines. Comme ils ne possèdent aucune usine véritable, aucune mine exploitable et n'ont rien pour se nourrir ils sont à l'affût de nos ressources. C'est pourquoi nous avons décidé, à l'occasion du changement de postes, de trois à deux par jour, de recruter de nouveaux membres pour protéger la mine. A Musan, on peut dire que la réserve de minerai de fer est infinie. On la chiffre à un milliard trois cents millions de tonnes ! Le Comité central prévoit un énorme investissement pour encourager la production. La capacité actuelle d'extraction ne suffit pas, un projet d'installations supplémentaires est en cours. Bien sûr, ces nouvelles technologies nous sont fournies par notre voisin l'Union soviétique, le grand pays socialiste !
Il nous faut cependant souligner que les espions du Sud ne sont pas les seuls obstacles à la construction du socialisme. Tous ceux qui parmi nous ont collaboré à l'occupation japonaise, les bourgeois, les propriétaires fonciers, les capitalistes et les familles de ceux qui ont choisi d'aller vivre au Sud, tous ces gens là forment un obstacle majeur à la réussite de notre projet. Quand on aura fini de les balayer de notre sol, on pourra enfin créer un véritable pays socialiste au Nord. Le service de Sûreté du Parti a pris toutes les dispositions nécessaires pour faire face à toute éventualité. La mine de Musan, compte tenu de son importance, est classée à part. Dans cette perspective, la force et la mobilité du service de Sûreté ne manquent de rien pour qu'il soit digne de son nom. Chers camarades ! j'ai tenu à vous parler, en tant que directeur, responsable de votre sécurité, pour que vous puissiez travailler sans crainte. Merci, camarades… conclut-il.
Le chef d'équipe reprit alors la parole :
- Nous venons d'entendre les discours des responsables et, à présent, on va discuter librement, la parole est à vous maintenant, camarades. Il y a-t-il quelqu'un qui veuille prendre la parole ? ajouta-t-il en manifestant du regard qu'il souhaitait tout le contraire.
Les mineurs semblaient comprendre le regard du chef, et tous restèrent silencieux. Si bien qu'on fut étonné quand soudain une personne leva la main et réclama la parole. C'était Chul Woo.
- On nous a dit tout à l'heure que le seul moyen de doubler la production est de changer de système de poste actuel, c'est-à-dire de faire deux équipes par jour au lieu de trois. Pourtant, j'imagine mal le résultat. Il nous faudra alors travailler douze heures d'affilée. Supposons qu'on dorme huit heures, il nous en reste quatre pour la douche, le lavage du linge, les déplacements sans compter le contrôle du travail et les diverses réunions. Il me semble impossible de vivre ainsi. Où puisera-t-on le temps d'écrire une lettre à sa famille ou de discuter avec les camarades ? Comment accepter une vie pareille, nous qui ne sommes ni prisonniers, ni soldats ? Je pense qu'il faut maintenir le système actuel. Travailler douze heures par jour est irréalisable, non seulement au niveau de l'emploi du temps mais aussi physiquement, compte tenu de la dureté du travail. Il est impossible de travailler douze heures sans se reposer. Même un bœuf ne saurait supporter une telle charge. En maintenant les trois postes par jour, on peut essayer de trouver d'autres solutions. Par exemple, on peut chercher à importer des machines plus efficaces, et faire venir des ingénieurs spécialisés ou recruter plus de mineurs, que sais-je encore ? Il serait bon de réexaminer le problème, conclut Chul Woo sous les applaudissements des autres mineurs.
- Oui, il a raison… C'est excellent… Sommes-nous des bêtes ? Nous ne sommes pas des taupes ? C'en est trop ! Il a tout dit, il a absolument raison !
Des cris fusaient de tous côtés. Le chef intervient en toute hâte.
- Camarades, calmez-vous. Ce n'est pas ainsi qu'on discute, cela ne sert à rien de crier. Y a-t-il d'autres personnes qui veulent prendre la parole ?
À sa question, un homme aux yeux exorbités, bâti comme un taureau, se leva brusquement et se mit à parler.
- Je veux dire quelque chose, moi aussi. Savez-vous qui est celui qui vient de parler ? N'est-ce pas par hasard, un certain étudiant en médecine de l'université de Chong Jin ? Tu viens à peine de commencer à travailler, poursuivit-il en s'adressant à Chul Woo, et tu racontes déjà n'importe quoi. Tiens, tiens ! On dirait que tes sympathies vont vers les gens du Sud et les chacals Américains, leurs amis, je me trompe ? Réponds-moi, gibier de potence ! Espèce de chien, n'as-tu pas entendu ce qu'ont dit ces messieurs ? Cela sert à quoi d'avoir des trous dans les oreilles ? Tu es de la chair à fusil, hurla-t-il. Tu ne vaux pas plus de six balles… dans la poitrine.
Il criait si fort que personne n'osait plus prendre la parole. Même les responsables du Parti et de la direction gardaient prudemment le silence. Tous, impressionnés par l'attitude de cet homme, sentaient sa présence comme un danger. L'homme appartenait de fait au service de propagande et dès qu'il se tut la porte de la salle s'ouvrit brutalement laissant pénétrer une troupe de jeunes gens. Chacun tenait à la main un bâton ou une barre de fer et portait au front un bandeau rouge sur lequel on pouvait lire les inscriptions : " Tous ensemble pour le socialisme ", " Construisons-nous un grand pays socialiste " ou encore " Un pays pour le peuple des travailleurs ". Sur un signal de l'homme qui venait de parler, ils s'approchèrent de Chul Woo qui était assis au milieu de la salle et lui donnèrent des coups sur la tête et sur les épaules. Chul Woo se mit à crier avant de s'effondrer par terre. Autour de lui, les gens effrayés abandonnaient leur place.
- Ecrasez-le qu'on en finisse ! dit l'homme et les coups recommencèrent à pleuvoir sur Chul Woo.
- Sale type ! poursuivit-il, je t'observe depuis ton arrivée à la mine. C'est un mauvais sujet, qui faisait ses études à l'université de Chong Jin, le fils d'un ennemi de classe, grand propriétaire foncier. C'est un individualiste, un capitaliste pourri jusqu'à la moelle ! Soit on l'envoie en enfer, soit on lui fait un sérieux décrassage de cerveau. Ce type est bouché, il a besoin d'apprendre à vivre. On va lui expliquer ! Emmenez-le et enfermez-le dans une cellule ! Tous mes respects, camarades ! Quant à vous, messieurs du Parti et de la mine, vous m'excuserez de cet petit incident, mais il fallait agir.
Et il quitta la salle avec ses hommes. Tout le monde les suivit du regard sans pouvoir prononcer un seul mot. Un lourd silence régnait dans la salle. La réunion fut close.
Chul Woo fut enfermé dans une petite cellule glaciale au sous-sol du bâtiment. Il devinait à certains bruits la présence d'autres prisonniers autour de lui mais pendant des jours personne ne lui rendit aucune visite sinon pour lui fournir une maigre pitance. Il souffrit cruellement de la faim jusqu'à ce que, la faiblesse aidant, il perdit conscience de son corps, convaincu qu'il allait mourir de faim. Au bout d'une semaine, il fut extrait de sa cellule et conduit dans une salle d'interrogatoire. Il était dans un état pitoyable.
- Petit crétin, ! Tu croyais vraiment qu'on allait te laisser faire ton numéro ?
- Qu'est ce que j'ai fait de mal ? J'ai seulement émis l'idée qu'on pourrait envisager d'autres solutions.
- Triple imbécile ! Tu es vraiment borné, tu ne comprendras jamais rien ! On a consulté ton dossier à l'université et on a appris que tu t'étais rendu à Séoul où tu as séjourné deux mois. Tu es de la graine de social-traître.
- C'est vrai, je suis allé à Séoul, mais ce n'était pas à mon initiative. C'était un voyage organisé pour les étudiants de première année. Je ne pouvais pas faire autrement.
- Je vois que tu es encore loin d'être raisonnable. On va s'occuper de toi et te faire avaler ta morgue. Emmenez-le et occupez-vous de lui sérieusement !
Il fut conduit dans une autre pièce où il fut battu jusqu'à ce qu'il s'évanouisse. Lorsqu'il revint à lui, Chul Woo s'aperçut qu'il avait fait ses besoins à son insu, et il était incapable de faire le moindre mouvement, comme si son système nerveux était paralysé. Le temps passait et Chul Woo semblait avoir été oublié de ses gardiens. Un jour il vit par la lucarne de sa cellule son compagnon Hu Gappo se faire traîner dans le couloir par les gardiens de la prison. On avait dû le torturer jusqu'à ce qu'il perde conscience. On l'enferma dans la cellule voisine. Chul Woo essaya pendant plusieurs jours de déceler des signes de la présence de son compagnon mais en vain. Une dizaine de jours plus tard il vit qu'on emmenait son corps sans vie : les mauvais traitements avaient eu raison de lui.
L'hiver fut long mais il finit peu à peu par céder la place aux beaux jours et le froid se retira des recoins de la prison. C'était un miracle que Chul Woo ait pu résister à la faim et au froid. Il était amaigri et sentait ses os affleurer sous sa peau mais il avait conservé le goût et l'espoir de vivre. Il pensait souvent à sa famille. Il aurait aimé avoir des nouvelles de ses parents, de ses frères et sœurs et des gens du village et plus encore de Hiyae et Ga Young. Cela faisait presque un an que Chul Woo les avait quittés pour venir à Musan. Les gens du Parti s'attendaient-ils à le voir mourir ? Chul Woo se promit de résister à toutes les épreuves mais il aurait aimé savoir ce que l'avenir lui réservait. A vrai dire, malgré toute sa volonté, il s'affaiblissait à vue d'œil.


Chapitre 9