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Quelques jours après la
visite d'inspection qui vient d'être relatée, Chul
Woo reçut une convocation auprès du Comité
du village. Il s'y rendit et le président l'accueillit
d'un air sévère en lui disant :
- Camarade Chul Woo, venez vous asseoir
Puis cherchant
quelque chose dans le tiroir, il en tira une enveloppe. Voici
un ordre du Comité populaire départemental. Vous
allez travailler à la mine de Musan
- Moi, travailler à la mine
- On vous dira sur place ce que sera votre travail. On vous
y attend après demain, c'est un ordre.
- Un ordre ? Qui peut bien me donner un ordre ?
- Il serait temps que vous preniez conscience de la situation
! Et que vous renonciez à votre arrogance d'étudiant
en médecine. Méfiez-vous ! Vous vous souviendrez
un jour de ce que je vous dis maintenant, j'en suis certain
! L'individu n'existe plus désormais. Nous sommes dans
un pays socialiste où le peuple, uni, vit dans la masse
et pour la masse, sans aucune distinction entre les classes
!
Puis durcissant le ton :
- L'apprentissage de la vie collective à la mine te fera
du bien ! Tu vas changer de mentalité et renoncer à
ta façon de pensée, à ton individualisme
pourri. Sinon tu ne pourras jamais vivre dans notre société.
Notre pays est indulgent, il donne même à un fripon
comme toi une chance de devenir un homme véritable !
Mais si tu ne te présentes pas à temps à
ton poste de travail, tu ne t'échapperas pas une autocritique
très sévère. La mine est maintenant réorganisée
selon la discipline militaire. L'extraction du minerai de fer
est devenue une activité stratégique, car les
gens du Sud semblent vouloir s'amuser avec des fusils et des
grenades ! Il n'y a pas que toi, camarade Chul Woo, qui pars
pour la mine. D'autres rejoignent la mine de zinc de Gumduk
et d'autres encore la mine de charbon d'Aosie pour permettre
aux habitants de Pyongyang de se chauffer. Nous participons
donc au grand effort de développement de notre pays et
de notre peuple. Bon, tu peux disposer, camarade Chul Woo
Chul Woo n'avait plus qu'à se lever et à préparer
son départ pour Musan. Une envie soudaine de s'enfuir,
en volant un bateau, lui traversa l'esprit mais il y renonça
aussitôt. Il ne pouvait abandonner ses vieux parents et
ses petits frère et sur. Il lui fallait survivre
pour aider sa famille. Comme il marchait pensif le long de la
grève, il sentit soudain la présence d'une personne
qui l'observait, cachée derrière un petit bateau,
et il vit apparaître Ga Young.
- Jeune maître, vous ne vous sentez pas bien ? Vous êtes
bien pâle
Asseyez-vous un moment avant de reprendre
votre chemin.
- Ah, c'est toi Ga Young ? Que fais-tu ici ?
- Ce matin, quand vous êtes parti, vous aviez l'air tellement
fatigué que j'ai décidé de vous suivre
et de vous attendre. Venez par-là
Et elle l'invita à s'asseoir sur le sable auprès
du bateau. Chul Woo se laissa faire, il se sentait abattu. Comment
pourrait-il abandonner ses parents affaiblis ou son frère
et sa sur qui n'avaient jusqu'alors jamais connu de difficultés
?
- Jeune maître, mangez un peu, dit-elle en sortant d'un
paquet un uf dur et quelques pommes de terre cuites à
l'eau.
- Où as-tu trouvé tout cela ? lui répondit-il
surpris, tout en la remerciant.
- Vous en avez besoin, reprenez des forces.
- Oui
merci.
Chul Woo remarqua pour la première fois que Ga Young
parlait avec l'accent des gens de Séoul et cela lui apporta
curieusement un certain réconfort.
- Où as-tu appris à parler avec cet accent ?
- A l'école, avant la libération, j'avais un instituteur
qui venait de Séoul.
- Je vois
Il faut maintenant que tu cesses de t'intéresser
à ce qui se passe autour de moi, as-tu compris ?
- Dites-moi, jeune maître. On ne vous a quand-même
pas dit de vous jeter dans la mer, non ?
- Quelle idée !
- Peut-on savoir ce qui vous arrive ? Je suis assez grande pour
comprendre mais si vous ne voulez pas me le dire, je n'insisterai
pas. Je ne suis qu'une fille de rien, pourtant j'aimerais vous
aider. Comprenez-vous cela ?
- Ga young, ne t'en fais pas ! Si je ne te dis rien, c'est parce
que je ne veux pas que tu te fasses des soucis inutiles. Cela
ne servirait à rien
- J'aimerais quand-même savoir
- Bon, si tu y tiens, je vais te le dire. J'ai reçu un
ordre de partir pour la mine de Musan. A ce qu'on m'a dit, l'esprit
du capitalisme et de l'individualisme m'a pénétré
jusqu'à la moëlle, il me faut donc me transformer
- Et vos études ?
- Mes études ? Qu'importe ? c'est maintenant ma vie qui
est en jeu
- Que voulez-vous dire ?
- Ceux qui vont à Musan ou à Aosie n'en reviennent
pas
Voilà, la réalité. Les mineurs
y sont traités comme des animaux et quand ils n'ont plus
de forces, on les laisse mourir
Chul Woo, se remit à manger tout en prenant tendrement
la main de Ga Young. Il fut surpris soudain de sentir une larme
chaude qui tombait sur sa peau. Elle ne pouvait se retenir de
pleurer.
- Ne pleure pas, Ga Young, ne sois pas trop triste, je pars
à Musan, mais tu verras, je survivrai, ne t'inquiète
pas. Et toi, pense à te marier. Le Parti devrait s'occuper
de te trouver un homme qui soit digne de toi
ajouta-t-il
le coeur serré.
- Pourquoi n'écoutez-vous pas les conseils de mon père
et de mon oncle ? C'est le seul moyen de vous en sortir
dit Ga Young en sanglotant.
- Ce n'est pas si simple
répondit Chul Woo. Crois-moi,
on ne me laissera quand-même pas mourir ! J'irai à
Musan et toi, il faut que tu retournes à Suck Mak. C'est
bientôt la rentrée du lycée, non ?
Puis Chul Woo se leva. L'horizon s'embrasait aux derniers feux
du soleil. La mer avait pris une teinte dorée et les
vagues mugissantes se couchaient aux pieds des deux jeunes gens.
Chul Woo, bouleversé par le spectacle de la nature, pensait
aux deux jeunes femmes, Ga Young et Hiyae. Peut-être aimait-il
plus Ga Young que Hiyae ?
- Ga Young, j'ai beaucoup d'affection pour toi et sans doute
plus encore
Mais il faut maintenant que je parte. Le destin
en a décidé ainsi
- Alors, je vous accompagne
Ga Young marchait dans les pas de Chul Woo. Le roulement des
vagues accompagnait leur marche hésitante. Chul Woo regarda
sa compagne et la trouva belle. Il fut ému par la blancheur
de son cou que dévoilaient ses tresses hautement nouées
sur la nuque. Elle était là désirable,
ardente, à la lumière du soleil couchant. Il ne
put résister à l'élan passionné
qui le portait vers elle. Malgré l'alliance que lui avait
offerte Hiyae et qu'il serrait convulsivement dans sa main,
il se porta vers Ga Young au moment où elle se tournait
vers lui et ils s'embrassèrent avec ferveur comme deux
flammes se mêlent dans l'âtre.
Le soir même, à la tombée de la nuit, Chul
Woo prit congé de sa famille et de ses amis. C'était
un départ sans promesse de retour et l'idée de
fuir l'occupait sans cesse.
- Père, mère, ne pleurez pas ! Je ne pars pas
pour la guerre ! Ne vous faites pas de soucis !
- Sans doute, oui, mais fais attention à toi et reviens
vite
répondit son père en sanglotant.
- Grand-père Park, merci de tout ce que vous m'avez appris.
Je suis vraiment navré de partir en vous laissant le
soin de mes parents. Portez-vous bien et toi aussi, Ga Young,
je te dis au revoir
Ga Young fondit en larmes tandis que Chul Woo tournait le dos
et s'éloignait vivement de la maison. En chemin vers
la gare, Chul Woo pensait à Hiyae et découvrait
avec surprise que ses sentiments envers elle s'étaient
affaiblis. Cette relation amoureuse était sans avenir.
Il ne pouvait d'ailleurs pas même prévoir ce qui
allait lui arriver le lendemain.
Si Hiyae avait pris connaissance de son départ pour la
mine, elle aurait sans doute insisté pour l'accompagner,
compte tenu de son tempérament ardent. Il décida
de donc de ne rien faire savoir aux habitants de son village
natal, qui n'était d'ailleurs désormais plus qu'un
pays étranger. Il y avait tout perdu. Mais devait-il
également oublier la belle Hiyae ?
Arrivé à la gare, il s'installa dans la salle
d'attente et ferma les yeux en espérant s'assoupir un
moment. Mais la salle était bondée de voyageurs
et d'enfants qui jouaient, de ci, de là, en criant ou
pleuraient de toute leur voix. Il y avait même un vieil
homme qui gémissait, couché dans un coin. La foule
était traversée de temps à autre par des
miliciens en armes qui parlaient à haute voix. Il était
impossible de s'endormir.
A coté de Chul Woo, un jeune homme, au visage blême,
un étudiant sans doute, semblait plongé dans de
profondes pensées.
- Pardonnez-moi de vous déranger, dit Chul Woo en se
tournant vers lui, est-ce que vous entreprenez un long voyage
?
Mais l'homme qui semblait contrarié ne lui répondit
pas tout de suite. Après un long silence, il dit cependant
:
- En quoi cela vous concerne-t-il ?
- Je pensais tout simplement bavarder avec vous pour tuer le
temps, en attendant le train
- Eh bien, je ne suis pas d'humeur à bavarder, reprit
le jeune homme avec froideur et il se cala contre la banquette
en fermant les yeux.
- Moi, j'attends le train pour Musan
poursuivit cependant
Chul Woo.
Cette fois le jeune homme tressauta et fixant son compagnon,
il lui dit :
- Vous allez à Musan, à la mine ?
- Oui.
- Eh bien, moi aussi. Je m'appelle Hu Gapbo.
- Moi, Han Chul Woo.
Ils se serrèrent les mains qu'ils avaient tous deux petites
et soignées. Il était manifeste qu'ils n'appartenaient
ni l'un ni l'autre à des familles d'ouvriers ou de paysans
mais bien à la classe ennemie des propriétaires.
Ils décidèrent de faire route ensemble et montèrent
dans le même compartiment. Lors du voyage Hu montra à
Chul Woo les tuyaux qui couraient le long de la voie et lui
demanda s'il en connaissait l'usage.
- Vous ne savez pas ?
- Non, à quoi ça sert ?
- C'est un pipe-line qui relie Chong Jin à Musan et permet
de faire circuler le minerai à faible teneur vers les
usines sidérurgiques de transformation. Cela représente
une longueur de cent kilomètres.
- Je me demandais à quoi cela pouvait servir
- Celui qui endommagerait ces tuyaux le paierait de sa vie !
reprit Chul Woo.
- J'ai entendu dire cela moi aussi. Il paraît qu'à
Susung, un villageois trop curieux a tenté d'y faire
un trou
et il a été immédiatement
fusillé.
- Fabriquer des fusils et des grenades, c'est le sens de notre
mobilisation, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est ce qu'ils veulent
dit Chul Woo qui venait
d'apercevoir au loin son village natal. Il éprouva soudain
une violente tristesse de ne pouvoir s'y rendre alors qu'il
en était si près.
Peu avant onze heures, Chul Woo et son compagnon atteignirent
la gare de Gomusan où ils devaient prendre la correspondance
pour Hoeryong. Ils restèrent ainsi un long moment à
attendre sur le quai la venue du train, observant à l'horizon
la région montagneuse, escarpée et sauvage, qui
constituait le plateau de Musan. On était à deux
mille mètres d'altitude et les feuilles commençaient
à prendre les teintes de l'automne. Le vent sec, déjà
frais, soufflait inlassablement.
Quand le train à destination de Musan se mit à
quai les deux jeunes gens purent constater que les voitures
ressemblaient plus à des wagons de marchandises qu'à
des wagons de voyageurs. Quoiqu'il ait vécu toute sa
jeunesse dans la région, Chul Woo n'avait jamais emprunté
cette ligne et il découvrait comme son compagnon le vaste
plateau sauvage et désertique envahi d'herbes folles,
entouré de hautes montagnes escarpées qui culminaient
à plus de trois mille cinq cents mètres. Au crépuscule,
Chul Woo et Hu Gapbo débarquèrent à Musan
et, quittant la gare, ils se rendirent dans une taverne qui
était déjà bondée de voyageurs :
c'étaient les familles de tous ceux qui travaillaient
à la mine ainsi que quelques petits commerçants.
L'organisation administrative des cinq départements de
Chosun du nord n'était pas encore achevée et de
nombreuses faiblesses s'y manifestaient un peu partout. Dans
les régions frontalières, et en particulier dans
la région des mines, l'exode des populations avait continué
de croître et tout contrôle était quasiment
impossible.
Chul Woo et Hu Gapbo, qui devaient se présenter le lendemain
à midi, se résolurent à passer la nuit
dans l'auberge. Ils furent logés tant bien que mal avec
une dizaine d'autres voyageurs dans une chambre piteuse. Certains
étaient déjà couchés, l'un avait
une jambe bandée et semblait souffrir, d'autres encore
étaient assis sur le sol où ils discutaient ivres.
Aucun d'entre eux ne se donna la peine de leur jeter un regard,
sauf un ivrogne, tout excité qui se mit à parler
en apercevant Chul Woo et Hu Gapbo.
- Voyons jeunes gens, venez par ici. Prenez un verre avec moi,
ce sera peut-être le dernier par les temps qui courent.
Quand on entre à la mine, personne ne peut savoir ce
qui va se passer le lendemain. Allons, enivrons-nous. Cette
bouteille de Mou-Taï qu'un Chinois, venu en bateau courir
les filles, m'a offerte discrètement, est une chose rarissime.
Je l'ai gardée précieusement, mais je sens que
le moment est venu de la boire
Il avait en effet devant lui une bouteille à l'étiquette
étrangère. Il en buvait en gobant de temps à
autre de gros grains de sel posés sur sa main. L'homme,
à la face hideuse, tendit son verre à Chul Woo
qui en but une gorgée. C'était si fort qu'il grimaça
sous l'effet de la brûlure.
- Alors, qu'est ce que tu en dis ? Ca se boit, non ? Allez,
buvez, puisqu'on vous l'offre, profitez-en ! Entre nous, ajouta-t-il,
si vous ne supportez pas le fond de la mine, fuyez en profitant
de la nuit. Hâtez-vous jusqu'au bord du fleuve Tuman,
et là, si vous disposez de quelques billets, vous trouverez
bien un Chinois disposé à vous transporter sur
son bateau de l'autre côté de la rivière.
On en trouve toutes les nuits qui viennent s'étourdir
dans les bras des femmes de Chosun
Vous négocierez
votre passage en Mandchourie. Sinon je ne donne pas cher de
votre peau, pas plus que de celle du bonhomme là-bas
qui a la jambe cassée et qu'on laisse pourrir sans soin.
Vous ne sentez pas l'odeur de la gangrène ?
Il se dégageait en effet de la blessure une odeur pestilentielle
qui envahissait toute la pièce et semblait se porter
au-delà, sur tout le village, jusqu'à la mine.
- Mais, surtout soyez prudents si vous ne voulez pas vous faire
trouer le dos. Il y a de partout des gardes armés et
chaque nuit on ramasse des dizaines de victimes. On m'a jeté
au fond de cette mine pour y creuser la roche parce que je ne
suis qu'un voyou
Mais les pires des fripons ce sont les
sentinelles postées au bord du fleuve. Ils tuent, violent
et pillent sans façon. Ce sont des chiens, des chacals
Le Parti communiste ? conclut-il en élevant la voix,
c'est un parti de bourreaux !
- Qu'on le fasse taire, cria un voyageur du fond de la pièce.
Il n'y a pas que vous dans cette pièce. Ça pue,
c'est vrai, mais laissez dormir ceux qui en ont envie !
- Désolé mon vieux, mais ça ne m'empêche
pas d'avoir raison ! continua l'autre. On n'est pas dans un
monastère ici ! Et on ne s'endort pas tranquillement
tout simplement parce que c'est la nuit. Ici, c'est le bout
du monde, la fin du voyage pour tout le monde !
- Alors, c'est vrai, reprit une voix, il existe réellement,
au bord du fleuve, des maisons de prostitution pour les Chinois
?
- Plus maintenant, il y en avait pendant l'occupation japonaise
mais depuis qu'on a affaire à cette espèce de
communisme, ou je ne sais quoi, toutes les filles ont disparu
! Le Parti communiste serait-il encore plus terrible que les
Japonais ? Mais je vais vous dire moi. Si vous voulez des femmes
gratis, il faut venir chez moi, je suis originaire de Hoeryong.
Si vous vous rendez dans mon pays, vous pourrez avoir des femmes
gratis
Alors pourquoi payer des prostituées ?
- Gratis, explique-toi !
- Dans mon pays, il y a un village où vit depuis toujours
une caste de bouchers qui entretient une étrange coutume.
Quand ils reçoivent un visiteur, ils lui confient habituellement
leur femme pour passer la nuit. Ce que je dis là, c'est
la pure vérité ! Et on dit que c'est un vrai régal
! Normal, non ? Une femme qui ne fait ça pendant des
années qu'avec son mari
elle doit se faire une
joie de recevoir un hôte ! On dit que certaines se plaignent
du manque de visiteurs et qu'elles en font le reproche à
leur mari ! Les Chinois qui ont entendu parler de cette tradition
rêvent d'y être conviés et c'est pourquoi
on les voit franchir le fleuve à la queue leu leu, comme
des papillons de nuit qui se jettent vers la flamme...
Dans quelle sinistre aventure suis-je précipité
? se demanda Chul Woo avant de sombrer dans le sommeil, mort
de fatigue. Mais il lui sembla être aussitôt réveillé
par quelqu'un qui le secouait brutalement en hurlant :
- Debout tout le monde !
- Qu'est ce qui se passe, on ne peut pas dormir ?
- Contrôle des papiers, cartes d'identité, autorisations
de voyage ! criait un homme en civil debout au milieu de la
pièce. Il était flanqué de deux soldats,
deux militaires menaçants, chargés de faire la
police dans les villages de frontière, qui braquaient
leurs fusils vers les voyageurs mal réveillés,
prêts à faire feu au moindre incident.
- Toi, tu n'as pas d'autorisation de voyage ? Approche-toi !
- J'en avais une, mais je l'ai perdue !
- La ferme ! Ce doit être un espion du Sud. Avance-toi
plus vite que ça ! Lève les mains, vite ! Sinon
on tire !
On fit sortir le voyageur, affolé comme tous ceux qui
assistaient à la scène. L'atmosphère était
tendue, et chacun s'attendait à tout moment à
des coups de feu. Soudain, l'homme en civil se précipita
en criant vers un homme qui était resté couché.
- Bougre de fainéant ! C'est quoi ces pansements ? Allez,
lève-toi ! Elle a quoi, ta jambe ? Tire-au-flanc, simulateur,
salopard ! dit-il en envoyant un coup de pied sur la jambe malade.
- Ah ! hurla le malheureux.
- Comment, ah ! On joue la comédie, on veut se faire
plaindre ? On pousse des cris ! Allons, enlève moi ce
pansement
- Chef, c'est vrai. Je me suis coincé la jambe dans la
courroie de l'excavateur
elle est brisée. Je ne
peux même pas me lever, soyez indulgent ! On m'a donné
l'autorisation de rentrer chez moi et j'attends mon fils qui
va venir me chercher. Croyez-moi
- Non, ce fumier ment, cela se voit sur son visage ! Tu mens,
tu es un espion à la solde des gens du Sud. Tu es là
pour organiser le sabotage ! On va voir ça. Camarade,
ôte-lui le pansement et toi, garde-le en joue. Attache
ses mains et fouille-le d'abord, ordonna-t-il aux deux militaires.
Il n'avait pas fini de donner ses ordres que soudain l'homme
blessé fit un bond en avant, comme un chien de chasse,
frappa violemment au visage le soldat qui s'était approché
de lui, saisit l'inspecteur, le souleva et le jeta contre l'autre
soldat qui braquait toujours son fusil
On entendit l'ampoule
éclater et la pièce fut plongée dans l'obscurité.
Deux coups de feu furent tirés et des cris jaillirent
dans le noir tandis qu'on entendait quelqu'un se précipiter
vers l'extérieur.
- Arrêtez-le, arrêtez-le immédiatement !
Attrapez-le, c'est un espion ! criait le soldat, en courant
derrière le fuyard.
Quand les voyageurs eurent retrouvé leur sang-froid,
ils demandèrent à l'aubergiste de changer l'ampoule,
ce qui fut fait séance tenante. La lumière revenue
révéla un spectacle inattendu et stupéfiant
: l'inspecteur et l'un des deux soldats gisaient, morts, par
terre, abattus par erreur par leur compagnon. Le voyageur blessé
avait bien sûr disparu et on s'étonna de son agilité.
- C'est sûrement un espion du Sud
- Non, c'est un certain Pum Daewuk qui travaillait à
la raffinerie. Il a joué la comédie pour s'évader.
- Ne touchez à rien ! Les gens de la Sûreté
vont venir inspecter les lieux, il faut tout laisser en place
Les voyageurs furent interrogés jusqu'à l'aube.
Dans la rue les gens regroupés commentaient l'événement.
Certains disaient que le fuyard avait réussi à
disparaître, d'autres qu'il s'était certainement
caché dans les environs du col de Musan.
La zone minière se trouvait éloignée d'une
vingtaine de minutes, en bus, du centre de la ville. A la descente
du bus, on voyait fort bien l'affleurement du minerai de fer
qui colorait la roche sur toute son étendue. La mine
remplissait tout l'espace et la vallée était couverte
de toutes sortes d'usines à perte de vue. Les baraquements
des ouvriers se trouvaient vers le sud. On comptait alors plus
de huit mille mineurs.
On désigna à Chul Woo et à son compagnon
Hu Gapbo leurs places dans un dortoir. Puis on leur confia une
tenue de travail et on les envoya tout de suite au chantier.
Leur arrivée fut saluée par des cris et des injures
:
- Approche-toi, petit salopard, montre-nous ton teint de satin
et tes mains de jeune-fille. Tu me donnes envie de vomir ! Tiens,
mets-toi à plat ventre, là, devant moi ! Bougre
d'imbécile ! Tu va voir ce que tu vas voir. On va te
faire passer ton arrogance !
Chul Woo fut alors roué de coups si violemment qu'il
ne réussit pas à se relever. C'était, comme
dans l'armée, un bizutage en règle des nouvelles
recrues, avec plus de brutalité et de mépris.
Tout ressemblait d'ailleurs à l'armée, y compris
les titres et appellations. Au lieu de l'ingénieur, du
contremaître et du chef d'équipe, il y avait l'adjudant,
l'officier et le capitaine. En face des dortoirs attribués
aux mineurs, s'étendaient les logements destinés
aux cadres. La superficie du camp était aussi importante
que celle de la ville de Musan. A voir dans la rue des enfants
avec leurs cartables, on devinait qu'il y avait aussi des écoles.
Toute une communauté vivait ainsi cachée sur un
plateau désert, loin du monde. Il régnait dans
le camp une curieuse atmosphère, faite d'effort et de
méfiance.
Chul Woo se vit confier un marteau piqueur pour extraire le
minerai sans qu'on lui demandât s'il savait s'en servir.
Comme il n'avait jamais mis les pieds dans une mine, il ne savait
évidemment quoi faire de la lourde machine.
- Camarade capitaine, dit-il, je n'ai jamais touché ce
genre de machine.
- Il y a un début à tout. Ne t'en fais pas, on
va te montrer !
On le conduisit à son poste de travail et un contremaître
lui donna de brèves explications sur le maniement de
l'engin. Il se mit au travail mais l'outil lui échappait
sans cesse et il se mit à transpirer à grosses
gouttes. La sueur voilait son regard et trempait sa chemise
mais comme il faisait partie d'un groupe de cinq ouvriers il
ne pouvait s'arrêter de travailler, même en déjouant
la surveillance des gardes. Ce travail forcé devint vite
insupportable. Il fallait tenir le rythme des autres travailleurs
et des autres groupes. Le plus dur était de supporter
le lourd casque de protection en fer, les gants, les bottes,
le masque et la veste en caoutchouc. Le chef d'équipe
jetait sans cesse des coups d'il à Chul Woo qui
faisait, lui, semblant de ne pas voir son manège. C'est
ainsi que commença la vie à Musan. Chul Woo avait
dès le premier jour perdu de vue son compagnon Hu Gappo
qui avait été envoyé à quelque autre
poste de travail forcé.
Il devait participer, en plus de son travail, à un certain
nombre d'activités annexes : les réunions du Comité
du Parti de la mine, celles de la Ligue des mineurs et de la
Formation technique, les cours de l'Académie de la mine
et les projections de films de propagande qui se succédaient
sans relâche dans la salle de la culture.
Ce qu'on appelait le rassemblement du Comité de la Mine
n'était en fait qu'une occasion de faire subir un lavage
de cerveau aux participants. La réunion était
consacrée à la rénovation de l'esprit humain
afin de le conformer aux exigences du communisme. Les éléments
peu sûrs étaient conduits à faire leur auto-critique
sans que leur soient pour autant épargnées les
critiques de leurs compagnons.
Tous les mineurs devaient s'inscrire à la Ligue qui était
une sorte de syndicat maison étroitement soumis au contrôle
du Comité du Parti communiste. Le but était d'éduquer
les membres pour que chacun se donne entièrement à
son travail et dépasse autant que possible les objectifs
de production. On faisait donc rivaliser d'effort les groupes
de travail tout en systématisant le lavage des cerveaux
qui renforçait la discipline. Ainsi le syndicat des mineurs
n'avait-il pas pour objet de défendre les droits des
travailleurs mais, au contraire, de renforcer leur soumission
aux ordres du Comité de la mine et, par-delà,
à ceux du Comité central du Parti.
*
Chul Woo passa l'été
à la mine, puis vint l'automne et le haut plateau enfin
plongea dans l'hiver. La neige se mit à tomber abondamment
et la température chuta jusqu'à moins trente degrés.
La neige s'accumulait peu à peu et chaque matin il fallait
dégager, non sans peine, les congères entassées
pendant la nuit sur les affleurements de filons. Des groupes
étaient spécialement organisés pour assurer
cette tâche.
Les nuits de tempête et de
fortes chutes de neige les tentatives de fuite se faisaient
plus nombreuses et les détonations de fusils se multipliaient
dans la nuit. Elles éclataient de tous côtés,
alors que les mineurs prenaient la fuite et allaient se perdre
dans les montagnes proches. Lorsque les détonations venaient
du nord Chul Woo pensait à la nuit qu'il avait passée
dans l'auberge en arrivant à Musan, et à ce qu'avait
dit l'homme qu'il y avait rencontré.
Au Nord se trouvait la ville de Hoeryong, où les Chinois
se rendaient pour avoir des femmes sans même les payer.
A l'époque de la dynastie Chosun, le métier de
boucher, le plus méprisé de tous, se transmettait
de père en fils. Ces villageois étaient-ils les
descendants d'une tribu venue de l'est de la Mandchourie au
début de la dynastie précédente ?
Cela intriguait Chul Woo d'autant plus qu'il se rappelait ce
que lui avait dit un jour Dal Sou. Selon lui, Tuck Seu était
originaire de Hoeryong, et ils portaient, lui et sa femme Punyeo,
d'étranges robes semblables à celles des moines
bouddhistes. Était-ce donc là le pays natal de
Hiyae ? Un pays où les Chinois se précipitaient
pour une nuit d'aventure ? La coutume dont on parlait existait-elle
encore ? Chul Woo aurait aimé en savoir d'avantage et
lorsque les détonations provenaient de la direction du
fleuve Tuman, il tressaillait comme si les balles venaient s'enfoncer
dans son dos.
C'est à cette époque que le Parti entreprit d'inscrire
les individus dans divers services populaires et autres organisations
de cellule, inventant du même coup toutes sortes de cartes
d'identité pour mieux contrôler le moindre mouvement
de chacun. Cela faisait des mois que Chul Woo travaillait à
la mine. Quelques jours après le Nouvel An, il participa
à un rassemblement du Comité de la mine du Parti.
Au milieu de la grande salle était installée l'estrade
à la gauche de laquelle s'installèrent les dirigeants
du Parti de la mine, autour du secrétaire général
tandis que les responsables de la mine prenaient place à
droite. Puis un groupe d'une cinquantaine de mineurs s'installèrent
dans la salle dont le chef prit bientôt la parole.
- Nous remercions tout d'abord le camarade Lee, secrétaire
général du Comité de la mine, et le camarade
Whang, directeur général de la mine, d'être
spécialement venus aujourd'hui parmi nous malgré
leurs nombreuses occupations officielles. Nous venons de recevoir
l'ordre du Comité central de doubler l'extraction de
minerai de fer dans notre mine. A l'usine sidérurgique
de Chong Jin, on est en train d'installer des procédés
de transformation qui permettront de produire deux fois plus
d'acier. La mine de Musan, comme vous le savez, est leur seul
fournisseur de minerai de fer. Notre responsabilité devient
donc très lourde. La parole est maintenant au camarade
Lee, le secrétaire général du Comité
de la mine du Parti.
Le chef du groupe retourna alors à sa place et le secrétaire
général du Comité du Parti de la mine s'avança
d'une allure prétentieuse vers le milieu de l'estrade.
On remarquait dans son attitude le mépris qu'il manifestait
à l'égard du directeur général de
la mine. Il régnait entre les deux hommes une sorte de
rivalité qui n'était pas propre à la mine
de Musan. Le Parti avait pénétré tous les
secteurs d'activité, les usines, les mines, les entreprises
et en contrôlait systématiquement les directions.
- Comme vous l'a déjà souligné le camarade
chef du groupe, notre pays a besoin d'une grande quantité
de fonte et d'acier pour organiser la défense du pays
face aux attaques incessantes du Sud. Il nous faut nous équiper,
nous aussi, cela va de soi ! Et répondre aux attaques
! Et il nous faut également des bus, des trains et des
rails pour que le peuple puisse voyager dans le confort. Il
nous faut donc de la fonte et de l'acier. Il nous faut doubler
la production et pour ce faire, changer notre système
actuel de travail en groupes. Je ne peux vous dire exactement
ce que sera la réforme et c'est pourquoi je suis venu
écouter vos avis.
Après un temps de silence il reprit :
- Les hauts plateaux de Musan et de Kaema ont servi de bases
d'appui aux partisans pendant la guerre contre l'occupant, menée
par notre grand dirigeant Kim Il Sung. Musan est un haut lieu
de résistance et je crois savoir que dans les jours qui
viennent on y dressera un monument à la gloire de notre
grand général. C'est tout ce que je voulais vous
dire pour aujourd'hui.
Le directeur général prit alors la parole :
- La solution est de travailler douze heures par jour ! Évidemment,
cela peut sembler beaucoup, mais je suis sûr de votre
collaboration
Voilà c'est tout ! ajouta-t-il d'un
ton bourru.
Les gens du Parti qui étaient installés dans le
campement n'avaient aucune connaissance du travail de la mine
mais cela ne les empêchait pas d'adopter une attitude
hautaine vis-à-vis de la direction. Le directeur Whang
ne pouvait manifester son mécontentement devant ceux
qui le traitaient comme leur subalterne. Il lui était
en effet impossible de rivaliser avec le secrétaire général
du Comité de la mine qui était désigné
par le Parti
- La parole est au directeur du service de la formation, déclara
alors le chef d'équipe.
- Je vous salue, camarades. Je ne doute point que vous soyez
très fiers de contribuer au développement de notre
pays en produisant de l'acier. Plus on en produit, plus on contribue
à la gloire de notre pays. En tant que directeur du service
de la formation, je voudrais vous parler d'une campagne de mobilisation
générale qu'entreprend le Comité central
du Parti. On prévoit d'abord la création de l'Armée
populaire pour le début de l'an prochain et ensuite la
fondation de la République populaire de Chosun pour septembre.
Notre Parti s'engage donc, en attendant ces événements
fondamentaux, à développer une campagne qui inspire
au peuple un enthousiasme idéologique, notamment dans
les usines, les entreprises et les mines de notre pays. Comme
vous le savez, actuellement au Sud, les valets de l'impérialisme
américain font tous leurs efforts pour empêcher
la réunification de notre pays. Leur intention n'est
pas de construire un pays pour la nation coréenne, mais
d'utiliser le Sud comme base militaire afin de conquérir
non seulement le Nord mais aussi nos deux grands voisins, la
Chine et l'Union soviétique ! Ainsi ils nous envoient
leurs espions pour se livrer à des activités de
sabotage et n'hésitent pas à noyauter nos industries
pour perturber l'esprit révolutionnaire des travailleurs.
Notre volonté de construire ici le plus grand pays socialiste
au monde, cette volonté doit être plus forte que
jamais ! Quand on réfléchit à l'histoire
de l'humanité on voit combien on aimerait vivre dans
une société où n'existerait aucune inégalité,
aucune différence de classes, et combien on désire
construire un pays socialiste ! Lorsqu'on examine le processus
de la socialisation qui se réalise dans les deux grands
pays voisins que sont la Chine et l'Union soviétique,
on ne peut que constater combien les capitalistes aveugles se
sont acharnés à semer des obstacles à tout
rapprochement. Qu'est-ce que le capitalisme ? Un monde où
les riches se nourrissent jusqu'à en mourir et où
les pauvres meurent de faim, c'est cela le capitalisme ! Ceux
qui ont de l'argent peuvent vivre comme des princes
mais
au centre de Séoul s'entassent les cadavres des affamés
! Je m'arrête là pour aujourd'hui.
- La parole est maintenant au chef du service de la Sûreté...
Le directeur du service de la Sûreté s'approcha
alors du pupitre, c'était un bonhomme ventripotent qui
portait un revolver à sa ceinture.
- Bonjour camarades, nous allons enfin avoir un pays socialiste
dont nous serons fiers et pour lequel nous pourrons travailler
avec joie. Plus on travaille, plus vite le jour approche où
on pourra délivrer le Sud de l'impérialisme américain.
Je vous informe en passant que ceux qui, depuis la libération,
ont tenté de s'évader de la mine de Musan se comptent
actuellement au nombre de mille deux cents. C'est-à-dire
cent personnes par mois en gros. Parmi eux, deux cents ont été
emprisonnés, huit cents ont été fusillés
sur le champ, et deux cents sont morts pendant leur fuite de
la faim, de noyade ou dévorés par les fauves dans
la montagne. Ceux qui sont portés disparus ne sont que
deux. Cela ne veut pas dire que ces deux ingrats ont réussi,
mais seulement qu'on n'a pas encore retrouvé leurs cadavres.
Si je vous en parle, c'est pour vous faire part du travail remarquable
de nos camarades du service et pour vous rassurer en ce qui
concerne la sécurité de la mine et la vôtre.
Vous pouvez consacrer toute votre énergie au travail
! Les opérations d'espionnage venues du Sud devraient
s'intensifier. Ils vont tenter de détruire nos installations
d'usines, de dépôts et de mines. Comme ils ne possèdent
aucune usine véritable, aucune mine exploitable et n'ont
rien pour se nourrir ils sont à l'affût de nos
ressources. C'est pourquoi nous avons décidé,
à l'occasion du changement de postes, de trois à
deux par jour, de recruter de nouveaux membres pour protéger
la mine. A Musan, on peut dire que la réserve de minerai
de fer est infinie. On la chiffre à un milliard trois
cents millions de tonnes ! Le Comité central prévoit
un énorme investissement pour encourager la production.
La capacité actuelle d'extraction ne suffit pas, un projet
d'installations supplémentaires est en cours. Bien sûr,
ces nouvelles technologies nous sont fournies par notre voisin
l'Union soviétique, le grand pays socialiste !
Il nous faut cependant souligner que les espions du Sud ne sont
pas les seuls obstacles à la construction du socialisme.
Tous ceux qui parmi nous ont collaboré à l'occupation
japonaise, les bourgeois, les propriétaires fonciers,
les capitalistes et les familles de ceux qui ont choisi d'aller
vivre au Sud, tous ces gens là forment un obstacle majeur
à la réussite de notre projet. Quand on aura fini
de les balayer de notre sol, on pourra enfin créer un
véritable pays socialiste au Nord. Le service de Sûreté
du Parti a pris toutes les dispositions nécessaires pour
faire face à toute éventualité. La mine
de Musan, compte tenu de son importance, est classée
à part. Dans cette perspective, la force et la mobilité
du service de Sûreté ne manquent de rien pour qu'il
soit digne de son nom. Chers camarades ! j'ai tenu à
vous parler, en tant que directeur, responsable de votre sécurité,
pour que vous puissiez travailler sans crainte. Merci, camarades
conclut-il.
Le chef d'équipe reprit alors la parole :
- Nous venons d'entendre les discours des responsables et, à
présent, on va discuter librement, la parole est à
vous maintenant, camarades. Il y a-t-il quelqu'un qui veuille
prendre la parole ? ajouta-t-il en manifestant du regard qu'il
souhaitait tout le contraire.
Les mineurs semblaient comprendre le regard du chef, et tous
restèrent silencieux. Si bien qu'on fut étonné
quand soudain une personne leva la main et réclama la
parole. C'était Chul Woo.
- On nous a dit tout à l'heure que le seul moyen de doubler
la production est de changer de système de poste actuel,
c'est-à-dire de faire deux équipes par jour au
lieu de trois. Pourtant, j'imagine mal le résultat. Il
nous faudra alors travailler douze heures d'affilée.
Supposons qu'on dorme huit heures, il nous en reste quatre pour
la douche, le lavage du linge, les déplacements sans
compter le contrôle du travail et les diverses réunions.
Il me semble impossible de vivre ainsi. Où puisera-t-on
le temps d'écrire une lettre à sa famille ou de
discuter avec les camarades ? Comment accepter une vie pareille,
nous qui ne sommes ni prisonniers, ni soldats ? Je pense qu'il
faut maintenir le système actuel. Travailler douze heures
par jour est irréalisable, non seulement au niveau de
l'emploi du temps mais aussi physiquement, compte tenu de la
dureté du travail. Il est impossible de travailler douze
heures sans se reposer. Même un buf ne saurait supporter
une telle charge. En maintenant les trois postes par jour, on
peut essayer de trouver d'autres solutions. Par exemple, on
peut chercher à importer des machines plus efficaces,
et faire venir des ingénieurs spécialisés
ou recruter plus de mineurs, que sais-je encore ? Il serait
bon de réexaminer le problème, conclut Chul Woo
sous les applaudissements des autres mineurs.
- Oui, il a raison
C'est excellent
Sommes-nous des
bêtes ? Nous ne sommes pas des taupes ? C'en est trop
! Il a tout dit, il a absolument raison !
Des cris fusaient de tous côtés. Le chef intervient
en toute hâte.
- Camarades, calmez-vous. Ce n'est pas ainsi qu'on discute,
cela ne sert à rien de crier. Y a-t-il d'autres personnes
qui veulent prendre la parole ?
À sa question, un homme aux yeux exorbités, bâti
comme un taureau, se leva brusquement et se mit à parler.
- Je veux dire quelque chose, moi aussi. Savez-vous qui est
celui qui vient de parler ? N'est-ce pas par hasard, un certain
étudiant en médecine de l'université de
Chong Jin ? Tu viens à peine de commencer à travailler,
poursuivit-il en s'adressant à Chul Woo, et tu racontes
déjà n'importe quoi. Tiens, tiens ! On dirait
que tes sympathies vont vers les gens du Sud et les chacals
Américains, leurs amis, je me trompe ? Réponds-moi,
gibier de potence ! Espèce de chien, n'as-tu pas entendu
ce qu'ont dit ces messieurs ? Cela sert à quoi d'avoir
des trous dans les oreilles ? Tu es de la chair à fusil,
hurla-t-il. Tu ne vaux pas plus de six balles
dans la
poitrine.
Il criait si fort que personne n'osait plus prendre la parole.
Même les responsables du Parti et de la direction gardaient
prudemment le silence. Tous, impressionnés par l'attitude
de cet homme, sentaient sa présence comme un danger.
L'homme appartenait de fait au service de propagande et dès
qu'il se tut la porte de la salle s'ouvrit brutalement laissant
pénétrer une troupe de jeunes gens. Chacun tenait
à la main un bâton ou une barre de fer et portait
au front un bandeau rouge sur lequel on pouvait lire les inscriptions
: " Tous ensemble pour le socialisme ", " Construisons-nous
un grand pays socialiste " ou encore " Un pays pour
le peuple des travailleurs ". Sur un signal de l'homme
qui venait de parler, ils s'approchèrent de Chul Woo
qui était assis au milieu de la salle et lui donnèrent
des coups sur la tête et sur les épaules. Chul
Woo se mit à crier avant de s'effondrer par terre. Autour
de lui, les gens effrayés abandonnaient leur place.
- Ecrasez-le qu'on en finisse ! dit l'homme et les coups recommencèrent
à pleuvoir sur Chul Woo.
- Sale type ! poursuivit-il, je t'observe depuis ton arrivée
à la mine. C'est un mauvais sujet, qui faisait ses études
à l'université de Chong Jin, le fils d'un ennemi
de classe, grand propriétaire foncier. C'est un individualiste,
un capitaliste pourri jusqu'à la moelle ! Soit on l'envoie
en enfer, soit on lui fait un sérieux décrassage
de cerveau. Ce type est bouché, il a besoin d'apprendre
à vivre. On va lui expliquer ! Emmenez-le et enfermez-le
dans une cellule ! Tous mes respects, camarades ! Quant à
vous, messieurs du Parti et de la mine, vous m'excuserez de
cet petit incident, mais il fallait agir.
Et il quitta la salle avec ses hommes. Tout le monde les suivit
du regard sans pouvoir prononcer un seul mot. Un lourd silence
régnait dans la salle. La réunion fut close.
Chul Woo fut enfermé dans une petite cellule glaciale
au sous-sol du bâtiment. Il devinait à certains
bruits la présence d'autres prisonniers autour de lui
mais pendant des jours personne ne lui rendit aucune visite
sinon pour lui fournir une maigre pitance. Il souffrit cruellement
de la faim jusqu'à ce que, la faiblesse aidant, il perdit
conscience de son corps, convaincu qu'il allait mourir de faim.
Au bout d'une semaine, il fut extrait de sa cellule et conduit
dans une salle d'interrogatoire. Il était dans un état
pitoyable.
- Petit crétin, ! Tu croyais vraiment qu'on allait te
laisser faire ton numéro ?
- Qu'est ce que j'ai fait de mal ? J'ai seulement émis
l'idée qu'on pourrait envisager d'autres solutions.
- Triple imbécile ! Tu es vraiment borné, tu ne
comprendras jamais rien ! On a consulté ton dossier à
l'université et on a appris que tu t'étais rendu
à Séoul où tu as séjourné
deux mois. Tu es de la graine de social-traître.
- C'est vrai, je suis allé à Séoul, mais
ce n'était pas à mon initiative. C'était
un voyage organisé pour les étudiants de première
année. Je ne pouvais pas faire autrement.
- Je vois que tu es encore loin d'être raisonnable. On
va s'occuper de toi et te faire avaler ta morgue. Emmenez-le
et occupez-vous de lui sérieusement !
Il fut conduit dans une autre pièce où il fut
battu jusqu'à ce qu'il s'évanouisse. Lorsqu'il
revint à lui, Chul Woo s'aperçut qu'il avait fait
ses besoins à son insu, et il était incapable
de faire le moindre mouvement, comme si son système nerveux
était paralysé. Le temps passait et Chul Woo semblait
avoir été oublié de ses gardiens. Un jour
il vit par la lucarne de sa cellule son compagnon Hu Gappo se
faire traîner dans le couloir par les gardiens de la prison.
On avait dû le torturer jusqu'à ce qu'il perde
conscience. On l'enferma dans la cellule voisine. Chul Woo essaya
pendant plusieurs jours de déceler des signes de la présence
de son compagnon mais en vain. Une dizaine de jours plus tard
il vit qu'on emmenait son corps sans vie : les mauvais traitements
avaient eu raison de lui.
L'hiver fut long mais il finit peu à peu par céder
la place aux beaux jours et le froid se retira des recoins de
la prison. C'était un miracle que Chul Woo ait pu résister
à la faim et au froid. Il était amaigri et sentait
ses os affleurer sous sa peau mais il avait conservé
le goût et l'espoir de vivre. Il pensait souvent à
sa famille. Il aurait aimé avoir des nouvelles de ses
parents, de ses frères et surs et des gens du village
et plus encore de Hiyae et Ga Young. Cela faisait presque un
an que Chul Woo les avait quittés pour venir à
Musan. Les gens du Parti s'attendaient-ils à le voir
mourir ? Chul Woo se promit de résister à toutes
les épreuves mais il aurait aimé savoir ce que
l'avenir lui réservait. A vrai dire, malgré toute
sa volonté, il s'affaiblissait à vue d'il.
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