Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 9

Un beau jour enfin, un agent de la Sûreté ouvrit la porte et lui dit :
- Hé, Han Chul Woo, lève-toi si tu peux marcher !
- Où veux-tu m'emmener, à la mort ?
- Il y a quelqu'un qui voudrait te voir, il paraît même que tu as une fiancée…
Chul Woo restait abasourdi. De quoi pouvait-il s'agir ?
- Ton beau-père est venu. Ce n'est pas n'importe qui ! C'est un haut responsable du Parti. Peux-tu te tenir debout ?
- Oui, mais j'aimerais boire un bol d'eau chaude.
- D'accord, bon, viens te laver un peu.
On l'emmena dans une petite pièce où il put se laver. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas touché de savon ! Il vida avidement une tasse d'eau chaude et se sentit alors reprendre vie. On l'aida à marcher jusqu'à une pièce où se tenaient le secrétaire du Comité et le directeur de la mine.
- Camarade Han Chul Woo, prends place là-bas. Tu as une visite du camarade Park Dal Sou, le sous-directeur de liaison de Comité central du Parti, lui annonça le secrétaire.
- Park Dal Sou… murmura Chul Woo en se renversant épuisé sur la chaise qu'on lui montrait.
- Camarade secrétaire, je suis vraiment désolé… des comportements indignes de mon beau-fils. Puis-je vous demander un peu d'indulgence… dit alors Dal Sou.
- Mais non, camarade sous-directeur, ne dites pas cela… c'est moi qui vous dois des excuses. Le camarade Han Chul Woo n'a pas commis de grave erreur contre le Parti. Mais, comme c'est un homme très instruit, il nous a proposé d'autres solutions… que celles du Comité de la mine du Parti. Et, pour des raisons de discipline, nous avons dû… Vous comprenez, n'est-ce pas ?
- Je savais depuis le début, par l'intermédiaire du président du Comité départemental du Parti, que le camarade Chul Woo était venu travailler ici et j'en étais fier. J'ai pensé que ce serait pour lui une bonne occasion de réfléchir et c'est pourquoi je l'ai laissé partir. Je vous remercie, camarade secrétaire et camarade directeur de l'avoir aidé à devenir un homme. Je ne voudrais pas abuser de votre sollicitude mais j'ai encore une faveur à vous demander : j'aimerais organiser le mariage de ma fille et de ce jeune homme. Cela fait déjà un an que ma pauvre fille s'occupe des parents du camarade Chul Woo. Lorsque je me battais en Mandchourie contre les Japonais, le général Choi Hyun a eu l'occasion de voir ma fille qui était toute petite. Il m'a dit alors qu'il souhaitait lui-même procéder à son mariage, le jour venu. Et, à ma grande surprise, la dernière fois que je l'ai rencontré à Pyongyang, il m'a demandé si ma fille était déjà mariée ou non. Je ne sais pourquoi je lui ai répondu qu'elle était mariée. Il m'a alors invité à lui présenter le couple. C'est pourquoi je suis venu ici. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour éduquer ce jeune homme au socialisme, conclut Dal Sou.
Chul Woo était reconnaissant à Dal Sou des ses efforts pour lui sauver la vie et un triste sourire lui vint aux lèvres en même temps qu'une nouvelle envie de vivre.
- Alors, camarade sous-directeur, comment va-t-on faire ? dit alors le secrétaire. Comme vous le voyez, le camarade Chul Woo est très faible, il n'est pas en mesure de rentrer au pays natal pour se marier. Si on télégraphiait à la fiancée de venir ici le rejoindre, en compagnie du président du Comité communal du Parti ou de celui de Comité municipal ? Et on organisera le mariage dans la salle des fêtes de la mine. Cela nous fera un immense honneur en même temps qu'un bon souvenir de votre visite…
- Etes-vous sûr que… répliqua Dal Sou, un peu déconcerté.
- Laissez-moi faire. Je vais envoyer à Sessoula non pas un télégramme mais directement une voiture chargée de ramener votre fille et sa famille. Le Parti est au service des travailleurs, n'est-ce pas ? Quant au camarade Chul Woo, il n'est pas fait pour le travail de la mine, je vais donc lui confier une nouvelle charge. Il manque toujours des hommes dans le secteur culturel. Et je vais le faire inscrire immédiatement au Parti, ajouta-il.
- Je vous remercie, camarade secrétaire, pour toute la peine que vous vous donnez, répondit Dal Sou. Je m'en remets à vos décisions. Qu'en pensez-vous, camarade directeur ? poursuivit-il en s'adressant au directeur de la mine qui gardait le silence.
- Je suis entièrement d'accord avec vous. Nous suivons toujours les ordres du Parti. C'est un très grand honneur de vous rencontrer, j'ai beaucoup entendu parler de vous. Lors d'une réunion, nous avons même évoqué vos actions exemplaires pendant l'occupation. Il paraît que vous êtes toujours aussi rapide et aussi fort qu'auparavant. Nous sommes prêts à faire tout ce que vous souhaitez. Nous avons confiance en vous car notre plus grande préoccupation est le bien-être du peuple ! s'écria enfin le directeur visiblement très ému.
Chul Woo, lui aussi, était ému par le tour que prenaient les événements. C'était son sort qui était en jeu et il était reconnaissant à Dal Sou d'avoir entrepris de le sortir de cette situation critique. Dal Sou mentait pour lui permettre d'échapper à la prison. Mais que deviendrait Hiyae si jamais il se mariait avec Ga Young ?
- Je vous dois tant… finit-il par dire à Dal Sou.
- Vous êtes donc bien d'accord pour que j'envoie tout de suite la voiture ? dit alors le secrétaire, et, se tournant vers le chef du service de la Sûreté. Ecoutez-moi ! Vous allez vous rendre immédiatement à Sessoula, village natal du camarade sous-directeur avec deux hommes armés. C'est à peu près à quarante kilomètres d'ici. Vous devriez y arriver ce soir, accomplir votre mission et revenir demain. Vous nous ramènerez sans faute les parents du camarade sous-directeur, sa fille, Ga Young, et les parents du camarade Han Chul Woo. En revenant vous passerez par le village de Suck Mak où vous demanderez à l'épouse du camarade sous-directeur de vous accompagner. Dépêchez-vous ! Mais soyez prudent. Il y aura parmi vos passagers des personnes âgées. Conduisez doucement la voiture. Vous remettrez au bureau du Parti de Sessoula, la lettre officielle qu'on va vous confier. Vous vous rendrez aussi au Comité populaire pour établir les formalités nécessaires. Ils savent que le directeur du Comité de la mine reçoit directement ses ordres du Comité central. Vous pourrez leur dire que le camarade sous-directeur est en visite à la mine de Musan. C'est un des plus grands héros de notre région après le général Choi Hyun. Avez-vous bien tout compris ? Ne faites pas d'erreur ! Vous pouvez partir maintenant, ordonna-t-il enfin.
Dal Sou lui-même était surpris par la rapidité de l'évolution des choses mais restait sceptique quant à la conclusion du mariage. En apprenant ce qui était arrivé à Chul Woo, il avait pensé que la seule solution pour le sortir de là était de le prétendre fiancé à sa fille. Sa position hiérarchique dans le Parti lui donnait le pas sur le secrétaire général de la mine mais cela ne suffisait pas nécessairement pour libérer Chul Woo qui s'était révolté contre l'autorité.
La méfiance, la surveillance, la dénonciation puis l'exclusion étaient les pratiques ordinaires du fonctionnement de la nouvelle société. Si on commettait la moindre erreur envers le Parti, on ne pouvait éviter de sévères critiques, même si on était bien placé dans la hiérarchie. Il était clair que le lien étroit qu'entretenait Dal Sou avec le général Choi Hyun devait influencer les responsables de la mine. C'est pourquoi Dal Sou leur avait laissé l'initiative des événements, convaincu que c'était la façon la moins dangereuse de s'y prendre.
- Quant à vous, camarade directeur, si jamais il arrive quelque chose de désagréable au camarade Han Chul Woo, vous ne pourrez échapper aux reproches du Parti, s'écria enfin le secrétaire. Emmenez tout de suite le camarade Chul Woo au dispensaire et faites tout ce qui est possible pour rétablir son état de santé. Vous le mettrez dans la chambre qui m'est réservée. Prenez soin de sa nourriture. Vous ferez préparer les logements pour les invités du mariage. Rassemblez également tous les mineurs dans la cour à treize heures précises. Le sous-directeur nous fera une allocution. Vous savez sans doute qu'il est l'une des deux personnes qui ont reçu le médaille de première classe, directement des mains de notre grand dirigeant, Kim Il Sung. Il paraît que cette décoration sera bientôt équivalente au titre de héros du peuple. Le camarade Park Dal Sou est lui aussi un grand héros de notre peuple. Il est originaire de notre région et sa visite est pour nous un grand honneur. Profitons de la chance que constitue sa visite et dépêchez-vous de préparer tout ce que je vous ai demandé !
- Oui, camarade secrétaire, nous exécuterons vos ordres sans faute !
- Voilà qui est bien ! Et maintenant, camarade sous-directeur, voudriez-vous faire un tour de la mine ? Ne vous inquiétez pas pour le camarade Chul Woo, vous lui rendrez visite dès qu'il se sentira mieux. Le médecin-chef s'occupera de lui, c'est un homme très dévoué au Parti, poursuivit le secrétaire.
- Je vous fais entièrement confiance… dit Dal Sou qui s'interrogeait cependant sur les conséquences de sa démarche. Mais la flèche était lancée et il n'était plus question de la retenir !
Il fit une longue visite de la mine, en compagnie du secrétaire. Les lieux ne lui étaient pas inconnus car, à une certaine époque, il s'était affairé dans cette région, au bord du fleuve. Il était passé maintes fois dans les alentours mais il n'avait jamais imaginé qu'il existait une aussi grande exploitation cachée derrière les forêts.
On lui montra également la clinique où Chul Woo occupait tout seul une chambre spécialement aménagée tandis que les autres mineurs étaient hospitalisés dans une salle bondée de patients. Dal Sou s'étonna du nombre des blessés. Il fut ensuite reçu avec une grande hospitalité par le secrétaire et le directeur de la mine et se coucha tard dans la nuit, recru de fatigue. Il allait s'endormir quand soudain il entendit du bruit devant sa porte.
- Camarade sous-directeur, vous dormez ? disait la voix excitée du secrétaire.
- Qui est là ?
- C'est moi, le secrétaire, mes hommes sont de retour de Sessoula.
- C'est vrai, déjà ? Ils sont tous avec vous, Ga Young aussi ?
- Oui, ils sont tous venus, votre épouse aussi est arrivée.
- Alors, il faut les faire entrer, où sont-ils ? Attendez un peu, je viens.
- Ils sont tous ici avec moi.
Dal Sou enfila ses habits et se précipita au dehors. Ils étaient tous là dans l'obscurité de la nuit : ses parents et ceux de Chul Woo, sa femme et sa fille. Il y avait même la femme de Tuck Seu, Punyeo. En effet, Dal Sou n'avait pu emmener à Pyongyang sa famille qui s'occupait de ses vieux parents et des parents de Chul Woo.
- C'est bien, je suis très content de vous voir tous, le voyage n'a pas été trop dur ? J'espère que vous n'êtes pas trop fatigués, eh bien, entrez tous, entrez.
Park In Chul, le père de Dal Sou, était fier que son fils soit devenu un important personnage du Parti. Dal Sou en effet était capable de mobiliser les responsables de la mine de Musan, le fleuron de la nouvelle nation socialiste, pour recevoir ses propres parents ! Les invités, surpris du luxe de la résidence officielle, hésitaient à entrer.
- Mais, Dal Sou… dit le père d'un ton indécis.
- Oui, père.
- Avant tout, il serait bon de rendre visite à Chul Woo, non ? Comment va-t-il ?
- Il va bien, ne vous inquiétez pas pour lui. Il fera bientôt partie de notre famille, il sera le beau-fils d'un héros du peuple. Tout le monde ne peut avoir cette chance-là. Entrez d'abord, il vous faut du repos et on verra après… dit Dal Sou.
Personne n'osa le contredire et les parents de Chul Woo, qui auraient bien voulu voir leur fils, restèrent jusqu'au dernier moment, en retardant le moment de se rendre dans leur chambre. La nuit était fort avancée, lorsque, après une longue conversation, ils se couchèrent enfin.


Chapitre 10