Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 21

Séoul, ravagée par les combats était à nouveau aux mains des communistes ; le vent soufflait dans les rues désertes. Le travail de Chul Woo consistait à recruter des ouvriers et à les envoyer travailler dans les mines du Sud pour rétablir la production. Mais on ne rencontrait personne dans la rue, sinon quelques vieillards. Tous s'étaient enfuis à l'approche des combats. En désespoir de cause, Chul Woo décida alors de se rendre à Suwon, à quelques kilomètres de la capitale pour tenter d'y trouver des recrues. Suwon était proche du front. On y entendait le grondement des canons au milieu d'un paysage désolé de maisons bombardées et ravagéées par le feu que surplombaient les ruines de l'ancienne forteresse.
Chul Woo erra dans ce décor de fin du monde en compagnie de sa troupe d'agents recruteurs mais il ne rencontra que des personnes âgées et, faute de mieux, il enrôla tous ceux qui lui semblaient capables de travailler. Les habitants qui en avaient eu la possibilité s'étaient tous enfuis.
- Les jeunes du Sud sont tous morts ou quoi ? grogna l'un des agents qui l'accompagnaient. Cela fait des jours qu'on en cherche mais on n'en voit nulle part !
- Ils doivent avoir peur de l'armée populaire ! fit Chul Woo.
- Camarade chef, on ne trouvera personne ici. Allons plutôt voir dans les villages des environs. Ceux qui n'ont pas réussi à s'enfuir se sont certainement cachés à la campagne !
- À la campagne ?
- Oui, à Kwangju, Yangpyong, Yongin…
Ils arrivèrent ainsi à un petit village aux environs de Kwangju où ils recrutèrent deux hommes de près de soixante ans. Un autre, plus jeune, tenta de s'enfuir vers la forêt mais un agent de la Sûreté lui tira un balle dans la poitrine. Chul Woo, bouleversé, s'approcha de l'homme, mais il était déjà mort.
- Écoutez-moi, dit-il, nous sommes l'armée du peuple et nous devons donc respecter les paysans et villageois !
- Pourquoi s'enfuient-ils s'ils ne sont pas coupables ? En vérité ce sont tous des collaborateurs et des ennemis du peuple ! s'écria l'agent avec assurance.
- Vous avez tort. On ne peut exécuter aucun civil sans le faire passer en jugement ! Si vous continuez ainsi, tous se cacheront. Qui aurait envie de nous suivre ? Tous chercheront à s'enfuir ! Nous sommes venus ici pour enrôler des hommes pas pour les tuer !
- Occupez-vous de vos affaires et laissez-nous faire notre travail !
- Ce n'est pas votre travail de tuer des hommes à tort et à travers ! Nous sommes les représentants de la République populaire !
- Je n'agis pas de mon propre gré, j'obéis aux instructions de mes chefs ! Ne vous mêlez pas de cela ! Si vous avez à vous plaindre, adressez-vous à Séoul !
Chul Woo se sentit désarmé devant une telle résistance et profondément démoralisé par son impuissance à changer le cours des choses. Il resta hébergé quelques jours chez le chef d'un petit village et parvint à recruter, dans des hameaux perdus, quelques vieux paysans. Lorsque Chul Woo fit courir le bruit qu'on oublierait le passé de collaborateur de ceux qui accepteraient de travailler dans les mines, on vit apparaître quelques candidats hésitants qui espéraient échapper ainsi au tribunal populaire.
Le chef du village montra beaucoup d'hospitalité à Chul Woo et ses compagnons en les accueillant à la table de sa ferme où les poules n'hésitaient pas à grimper pour picorer les restes.
- La guerre ne nous laisse pas grand chose mais servez-vous ! Prenez des forces pour chasser les envahisseurs. Il ne faut plus reculer maintenant…
- Camarade chef du village, votre bienveillance pour nous n'effacera pas si facilement vos fautes. On connaît votre ancienne complicité avec l'ennemi du peuple, lui dit Chul Woo.
- Eh alors, que dois-je faire ?
- Votre âge ne vous permet plus de vous porter volontaire pour l'armée populaire. Mais que diriez-vous d'un endroit de toute sécurité ? Le fond d'une mine, par exemple, est un abri sûr en temps de guerre !
Le troisième nuit, Chul Woo fut réveillé en pleine nuit par un cri perçant.
- Monsieur Han, dépêchez-vous de vous cacher ! lui disait-on.
Il se leva en hâte. Au coin de la chambre une lampe à huile brûlait paisiblement. Mais on entendait des cris au dehors, c'était la voix de l'un des agents de la Sûreté. Au moment où il allait sortir, Chul Woo vit entrer le maître de la maison.
- Restez calme. Cachez-vous dans le grenier. Le monde a changé pendant la nuit, lui l'homme d'une voix basse.
- Changé ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Notre armée a repris Kwangju. Selon les nouvelles, Suwon va tomber bientôt et Séoul suivra.
- Notre armée ? Que voulez-vous dire par là ?
- Notre armée, l'armée de Corée du Sud, bien sûr ! Que voulez-vous que je dise d'autre ?
- Alors, nous sommes occupés par l'armée du Sud ?
- Il faut que je vous le répète encore ?
Chul Woo se mit à faire les cent pas, il sentait le souffle de la mort sur son visage. Il serait fait prisonnier et, en tant que responsable du régime communiste, il n'échapperait pas à l'exécution. Le vieil hôte le laissa à ses pensées pendant un moment puis il lui dit d'une voix calme.
- Gardez votre sang froid. Le plus important dans l'immédiat, est d'éviter de vous exposer à la fureur des villageois. Écoutez-moi bien, vous n'avez tué personne, vous n'avez ni torturé, ni blessé personne. Tout au contraire, vous avez contenu les excès de vos agents. Maintenant, les villageois sont furieux. Dès qu'ils ont entendu la nouvelle de la victoire de notre armée, ils sont venus régler leurs comptes. Attendez que ça se calme… Ne sortez pas du grenier et je m'occupe du reste.
Le silence se fit soudain, les villageois rassemblés devant la maison écoutaient attentivement les nouvelles de la radio. On annonçait la chute imminente de Séoul. Chul Woo écoutait surpris par l'accent bien particulier des commentateurs du Sud. Il fut gagné soudain par la peur. Il était désormais seul, loin de ceux qui l'avaient aidé. Il pensa à Dal Sou et à Tuck Seu qui l'avaient soutenu sans arrière pensée.
- Il semble que personne ne cherche à se venger spécialement de vous. Personne ne vous réclame pour le moment… Restez caché ! On va trouver un moyen de vous en sortir…
Chul Woo passa une journée, caché dans le grenier. Son hôte lui apporta de quoi se restaurer et lui expliqua la situation. La mère de l'homme tué en tentant de fuir était en larmes tandis que le meurtrier subissait la persécution des villageois assoiffé de vengeance. La nuit venue, Chul Woo fut appelé par son hôte.
- Venez ! Profitez de ce que les villageois sont occupés et ne pensent pas à vous pour vous enfuir. Prenez ce sac et fuyez par la porte derrière, il ne sera pas très difficile de gagner la montagne et de disparaître dans la nature ! Il faut que vous changiez de vêtements, d'abord. Vous êtes désormais un paysan réfugié. Bonne chance ! Quant à moi, si un jour on m'interroge à votre sujet, je dirai que vous avez disparu. N'oubliez pas que vous êtes un paysan. Essayez de rejoindre Taegu ou Pusan, vous vous mêlerez à la foule.
- Je ne saurai jamais comment vous remercier. Je vous dois beaucoup, j'espère qu'un jour…
- Ce n'est pas le moment de penser à cela. Je m'appelle Song Injung. Une fois la paix revenue, on se reverra sans doute. Vous nous avez soutenus contre vos hommes qui nous traitaient sans ménagement. Je ne l'oublierai pas. Vous êtes la preuve que parmi les gens venus du Nord, il n'y a des hommes de courage et d'humanité. Allez-vous en maintenant et si vous avez besoin un jour de mon témoignage, n'hésitez pas ! Je ne suis le chef que d'un tout petit village, mais ma famille vit ici depuis plusieurs générations et jouit d'une bonne réputation. Allez, bonne route !
Chul Woo s'inclina profondément devant son hôte avant de quitter la maison. Il marcha toute la nuit, poussé par la peur, sans même éprouver de fatigue. Au lever de jour, il s'abrita dans un bois pour se reposer enfin. Il n'osait pas se montrer au grand jour, même déguisé en paysan comme le lui avait conseillé le chef du village. Il avait peur qu'on lui demande son identité. Il espérait ainsi rejoindre tout d'abord Taejon, où il lui serait facile de se mêler à la masse des réfugiés, puis Taegu ou Pusan où se retrouvaient la plupart des réfugiés du Nord.
Partout sur son chemin, il se heurta à d'innombrables cadavres dont l'hiver empêchait la décomposition, et qui se dressaient tout gelés sur son passage. La nuit, à l'abri, Chul Woo faisait du feu avec des branches ramassées sous la neige. Dans le sac que Song lui avait confiée, il y avait tout ce qui est nécessaire à un voyageur. Des céréales, des condiments, des vêtements chauds, des chaussettes, des gants et même une petite somme de monnaie. Chul Woo y trouva aussi une boîte d'allumettes, denrée rare au Nord où l'utilisation du silex était encore habituelle. Il continua ainsi son chemin vers le sud, dirigé par son instinct de survie. Coupé du monde, il ne pouvait savoir ce qui se passait sur le front. Ce long parcours en plein hiver était pour lui une rude épreuve et, malgré son jeune âge, il s'affaiblissait de plus en plus. Par surcroît de malheur, il fut blessé à la jambe par la chute d'un tas de pierres, dégelé par la chaleur du feu qu'il avait allumé dans une grotte.
Lorsque Chul Woo arriva à Taejon, son apparence était celle d'un mendiant boiteux. Contrairement à ce qu'il espérait, le nombre de réfugiés y était insignifiant et il y avait peu d'habitants, ce qui lui rendait difficile de se fondre dans la masse. Il décida alors de repartir pour Taegu où on disait les réfugiés et la population beaucoup plus nombreux. Il n'avait qu'une seule envie : rencontrer des réfugiés du Nord, de gens de son pays natal avec qui il pourrait partager sa peine. Il voulait savoir comment ils se débrouillaient pour survivre et comment ils envisageaient leur avenir. Quant à lui, il avait peur de ses compatriotes du Sud qu'il considérait comme des étrangers.
Comme il ne lui restait plus de nourriture, il dut se résoudre à rejoindre la route régionale où la circulation était intense. Mais les gens qu'il croisait s'efforçaient de l'éviter, vu son piteux état. Il avançait instinctivement vers le sud, sans penser à l'avenir, la tête vide. Le passé comme l'avenir lui semblaient irréels. C'est ainsi qu'il parvint à Taegu, aux premiers jours du printemps 1951.



Chapitre 22