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Séoul, ravagée par
les combats était à nouveau aux mains des communistes
; le vent soufflait dans les rues désertes. Le travail
de Chul Woo consistait à recruter des ouvriers et à
les envoyer travailler dans les mines du Sud pour rétablir
la production. Mais on ne rencontrait personne dans la rue,
sinon quelques vieillards. Tous s'étaient enfuis à
l'approche des combats. En désespoir de cause, Chul Woo
décida alors de se rendre à Suwon, à quelques
kilomètres de la capitale pour tenter d'y trouver des
recrues. Suwon était proche du front. On y entendait
le grondement des canons au milieu d'un paysage désolé
de maisons bombardées et ravagéées par
le feu que surplombaient les ruines de l'ancienne forteresse.
Chul Woo erra dans ce décor de fin du monde en compagnie
de sa troupe d'agents recruteurs mais il ne rencontra que des
personnes âgées et, faute de mieux, il enrôla
tous ceux qui lui semblaient capables de travailler. Les habitants
qui en avaient eu la possibilité s'étaient tous
enfuis.
- Les jeunes du Sud sont tous morts ou quoi ? grogna l'un des
agents qui l'accompagnaient. Cela fait des jours qu'on en cherche
mais on n'en voit nulle part !
- Ils doivent avoir peur de l'armée populaire ! fit Chul
Woo.
- Camarade chef, on ne trouvera personne ici. Allons plutôt
voir dans les villages des environs. Ceux qui n'ont pas réussi
à s'enfuir se sont certainement cachés à
la campagne !
- À la campagne ?
- Oui, à Kwangju, Yangpyong, Yongin
Ils arrivèrent ainsi à un petit village aux environs
de Kwangju où ils recrutèrent deux hommes de près
de soixante ans. Un autre, plus jeune, tenta de s'enfuir vers
la forêt mais un agent de la Sûreté lui tira
un balle dans la poitrine. Chul Woo, bouleversé, s'approcha
de l'homme, mais il était déjà mort.
- Écoutez-moi, dit-il, nous sommes l'armée du
peuple et nous devons donc respecter les paysans et villageois
!
- Pourquoi s'enfuient-ils s'ils ne sont pas coupables ? En vérité
ce sont tous des collaborateurs et des ennemis du peuple ! s'écria
l'agent avec assurance.
- Vous avez tort. On ne peut exécuter aucun civil sans
le faire passer en jugement ! Si vous continuez ainsi, tous
se cacheront. Qui aurait envie de nous suivre ? Tous chercheront
à s'enfuir ! Nous sommes venus ici pour enrôler
des hommes pas pour les tuer !
- Occupez-vous de vos affaires et laissez-nous faire notre travail
!
- Ce n'est pas votre travail de tuer des hommes à tort
et à travers ! Nous sommes les représentants de
la République populaire !
- Je n'agis pas de mon propre gré, j'obéis aux
instructions de mes chefs ! Ne vous mêlez pas de cela
! Si vous avez à vous plaindre, adressez-vous à
Séoul !
Chul Woo se sentit désarmé devant une telle résistance
et profondément démoralisé par son impuissance
à changer le cours des choses. Il resta hébergé
quelques jours chez le chef d'un petit village et parvint à
recruter, dans des hameaux perdus, quelques vieux paysans. Lorsque
Chul Woo fit courir le bruit qu'on oublierait le passé
de collaborateur de ceux qui accepteraient de travailler dans
les mines, on vit apparaître quelques candidats hésitants
qui espéraient échapper ainsi au tribunal populaire.
Le chef du village montra beaucoup d'hospitalité à
Chul Woo et ses compagnons en les accueillant à la table
de sa ferme où les poules n'hésitaient pas à
grimper pour picorer les restes.
- La guerre ne nous laisse pas grand chose mais servez-vous
! Prenez des forces pour chasser les envahisseurs. Il ne faut
plus reculer maintenant
- Camarade chef du village, votre bienveillance pour nous n'effacera
pas si facilement vos fautes. On connaît votre ancienne
complicité avec l'ennemi du peuple, lui dit Chul Woo.
- Eh alors, que dois-je faire ?
- Votre âge ne vous permet plus de vous porter volontaire
pour l'armée populaire. Mais que diriez-vous d'un endroit
de toute sécurité ? Le fond d'une mine, par exemple,
est un abri sûr en temps de guerre !
Le troisième nuit, Chul Woo fut réveillé
en pleine nuit par un cri perçant.
- Monsieur Han, dépêchez-vous de vous cacher !
lui disait-on.
Il se leva en hâte. Au coin de la chambre une lampe à
huile brûlait paisiblement. Mais on entendait des cris
au dehors, c'était la voix de l'un des agents de la Sûreté.
Au moment où il allait sortir, Chul Woo vit entrer le
maître de la maison.
- Restez calme. Cachez-vous dans le grenier. Le monde a changé
pendant la nuit, lui l'homme d'une voix basse.
- Changé ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Notre armée a repris Kwangju. Selon les nouvelles,
Suwon va tomber bientôt et Séoul suivra.
- Notre armée ? Que voulez-vous dire par là ?
- Notre armée, l'armée de Corée du Sud,
bien sûr ! Que voulez-vous que je dise d'autre ?
- Alors, nous sommes occupés par l'armée du Sud
?
- Il faut que je vous le répète encore ?
Chul Woo se mit à faire les cent pas, il sentait le souffle
de la mort sur son visage. Il serait fait prisonnier et, en
tant que responsable du régime communiste, il n'échapperait
pas à l'exécution. Le vieil hôte le laissa
à ses pensées pendant un moment puis il lui dit
d'une voix calme.
- Gardez votre sang froid. Le plus important dans l'immédiat,
est d'éviter de vous exposer à la fureur des villageois.
Écoutez-moi bien, vous n'avez tué personne, vous
n'avez ni torturé, ni blessé personne. Tout au
contraire, vous avez contenu les excès de vos agents.
Maintenant, les villageois sont furieux. Dès qu'ils ont
entendu la nouvelle de la victoire de notre armée, ils
sont venus régler leurs comptes. Attendez que ça
se calme
Ne sortez pas du grenier et je m'occupe du reste.
Le silence se fit soudain, les villageois rassemblés
devant la maison écoutaient attentivement les nouvelles
de la radio. On annonçait la chute imminente de Séoul.
Chul Woo écoutait surpris par l'accent bien particulier
des commentateurs du Sud. Il fut gagné soudain par la
peur. Il était désormais seul, loin de ceux qui
l'avaient aidé. Il pensa à Dal Sou et à
Tuck Seu qui l'avaient soutenu sans arrière pensée.
- Il semble que personne ne cherche à se venger spécialement
de vous. Personne ne vous réclame pour le moment
Restez caché ! On va trouver un moyen de vous en sortir
Chul Woo passa une journée, caché dans le grenier.
Son hôte lui apporta de quoi se restaurer et lui expliqua
la situation. La mère de l'homme tué en tentant
de fuir était en larmes tandis que le meurtrier subissait
la persécution des villageois assoiffé de vengeance.
La nuit venue, Chul Woo fut appelé par son hôte.
- Venez ! Profitez de ce que les villageois sont occupés
et ne pensent pas à vous pour vous enfuir. Prenez ce
sac et fuyez par la porte derrière, il ne sera pas très
difficile de gagner la montagne et de disparaître dans
la nature ! Il faut que vous changiez de vêtements, d'abord.
Vous êtes désormais un paysan réfugié.
Bonne chance ! Quant à moi, si un jour on m'interroge
à votre sujet, je dirai que vous avez disparu. N'oubliez
pas que vous êtes un paysan. Essayez de rejoindre Taegu
ou Pusan, vous vous mêlerez à la foule.
- Je ne saurai jamais comment vous remercier. Je vous dois beaucoup,
j'espère qu'un jour
- Ce n'est pas le moment de penser à cela. Je m'appelle
Song Injung. Une fois la paix revenue, on se reverra sans doute.
Vous nous avez soutenus contre vos hommes qui nous traitaient
sans ménagement. Je ne l'oublierai pas. Vous êtes
la preuve que parmi les gens venus du Nord, il n'y a des hommes
de courage et d'humanité. Allez-vous en maintenant et
si vous avez besoin un jour de mon témoignage, n'hésitez
pas ! Je ne suis le chef que d'un tout petit village, mais ma
famille vit ici depuis plusieurs générations et
jouit d'une bonne réputation. Allez, bonne route !
Chul Woo s'inclina profondément devant son hôte
avant de quitter la maison. Il marcha toute la nuit, poussé
par la peur, sans même éprouver de fatigue. Au
lever de jour, il s'abrita dans un bois pour se reposer enfin.
Il n'osait pas se montrer au grand jour, même déguisé
en paysan comme le lui avait conseillé le chef du village.
Il avait peur qu'on lui demande son identité. Il espérait
ainsi rejoindre tout d'abord Taejon, où il lui serait
facile de se mêler à la masse des réfugiés,
puis Taegu ou Pusan où se retrouvaient la plupart des
réfugiés du Nord.
Partout sur son chemin, il se heurta à d'innombrables
cadavres dont l'hiver empêchait la décomposition,
et qui se dressaient tout gelés sur son passage. La nuit,
à l'abri, Chul Woo faisait du feu avec des branches ramassées
sous la neige. Dans le sac que Song lui avait confiée,
il y avait tout ce qui est nécessaire à un voyageur.
Des céréales, des condiments, des vêtements
chauds, des chaussettes, des gants et même une petite
somme de monnaie. Chul Woo y trouva aussi une boîte d'allumettes,
denrée rare au Nord où l'utilisation du silex
était encore habituelle. Il continua ainsi son chemin
vers le sud, dirigé par son instinct de survie. Coupé
du monde, il ne pouvait savoir ce qui se passait sur le front.
Ce long parcours en plein hiver était pour lui une rude
épreuve et, malgré son jeune âge, il s'affaiblissait
de plus en plus. Par surcroît de malheur, il fut blessé
à la jambe par la chute d'un tas de pierres, dégelé
par la chaleur du feu qu'il avait allumé dans une grotte.
Lorsque Chul Woo arriva à Taejon, son apparence était
celle d'un mendiant boiteux. Contrairement à ce qu'il
espérait, le nombre de réfugiés y était
insignifiant et il y avait peu d'habitants, ce qui lui rendait
difficile de se fondre dans la masse. Il décida alors
de repartir pour Taegu où on disait les réfugiés
et la population beaucoup plus nombreux. Il n'avait qu'une seule
envie : rencontrer des réfugiés du Nord, de gens
de son pays natal avec qui il pourrait partager sa peine. Il
voulait savoir comment ils se débrouillaient pour survivre
et comment ils envisageaient leur avenir. Quant à lui,
il avait peur de ses compatriotes du Sud qu'il considérait
comme des étrangers.
Comme il ne lui restait plus de nourriture, il dut se résoudre
à rejoindre la route régionale où la circulation
était intense. Mais les gens qu'il croisait s'efforçaient
de l'éviter, vu son piteux état. Il avançait
instinctivement vers le sud, sans penser à l'avenir,
la tête vide. Le passé comme l'avenir lui semblaient
irréels. C'est ainsi qu'il parvint à Taegu, aux
premiers jours du printemps 1951.
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