Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 23

Lorsque Chul Woo décida de quitter Taegu pour Pusan, il y avait déjà un an qu'il avait quitté le Nord. Cette période, vécue au milieu du peuple, lui avait permis de s'habituer au fonctionnement de la société sud-coréenne. Comme il s'était engagé à s'occuper de la femme de Hoeryong et de sa fille, qui était somme toute la demi-sœur de sa femme, il résolut de chercher un endroit où loger tout son monde. La femme de Hoeryong se montrait très affligée depuis le décès du vieux Lim. Elle avait éprouvé pour lui un profond sentiment, malgré la différence d'âge qui les séparait. Chul Woo la présentait dorénavant aux gens comme sa belle-mère. Et personne n'y voyait rien à redire car, si elle n'avait que quinze ans de plus que lui, la souffrance que la maladie et la mort de son mari lui avait infligée était telle qu'elle semblait avoir dix ans de plus que son âge.
Chul Woo parvint à trouver un emplacement en pleine pente au milieu d'un bidonville qui s'était développé au pied de la montagne de Gubong. Il aurait préféré s'installer sur les flancs de la montagne de Posu où se retrouvaient la plupart des réfugiés mais on n'y trouvait plus le moindre terrain car elle était proche du centre de la ville, du marché, du port et de la gare. Chul Woo édifia sur son bout de terrain une cabane en planche constituée de deux pièces, l'une pour les deux femmes, l'autre pour lui-même. On voyait s'étendre au loin le golfe de Pusan et plus près la gare, toujours bondée de mendiants. Chul Woo loua ses services sur les quais comme docker. La guerre faisait marcher les affaires et il ne manquait pas de travail.
Au fur et à mesure qu'il s'intégrait dans la société, Chul Woo retrouvait sa tranquillité d'esprit. Sa situation était un peu inhabituelle mais les gens qui l'entouraient étaient du même peuple que lui, ils parlaient la même langue. Au matin, lorsqu'il sortait de sa cabane, il jetait un coup d'œil vers le large et contemplait les petits îlots qui parsemaient la mer, vers Osaka, Shimonoseki ou bien vers l'île de Jeju. Il pensait alors à sa famille restée au Nord. Il voyait le visage de sa femme, Ga Young, qui avait eu le malheur de perdre son bébé. Il était sans nouvelles. Il n'avait pas tenté d'établir de contact avec l'autorité nord-coréenne. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était espérer que son beau-père, Dal Sou, avait toujours suffisamment d'influence pour protéger sa famille. Parfois, en regardant les bateaux qui quittaient le port, il songeait à s'embarquer pour retourner chez lui, à Chong Jin ou à Musan, près de sa femme ou encore à Osaka, ou à Shimonoseki, au Japon où vivait son oncle. Contrairement à Taegu qui était entourée de montagnes, Pusan était une ville ouverte sur l'horizon. Pour Chul Woo qui, depuis un certain temps, n'avait envisagé d'autre avenir que celui de travailler pour survivre, s'installer à Pusan était comme un cadeau de la providence qui lui permettait de rêver de nouveau.
Chul Woo commençait à perdre son accent et les expressions propres au parler du Nord. Le changement se faisait comme malgré lui, d'une façon tout à fait inconsciente. La langue est le reflet de la situation présente. Tout en travaillant sur les docks, il essaya de trouver un emplacement pour recommencer son commerce ambulant, mais en vain, toutes les places étaient prises vu l'afflux des réfugiés. Un matin, au lever du couvre-feu, comme la femme de Hoeryong s'apprêtait à sortir, Chul Woo lui demanda où elle allait si tôt.
- Je vais faire un tour à Hadan, près de l'île d'Elsuk. On m'a dit qu'il y a beaucoup de compatriotes qui vivent là-bas.
- Serez-vous de retour ce soir ?
- Oui, sans doute, c'est pour cela que je pars de bonne heure.
- J'ai entendu dire que Hadan est un quartier dangereux, c'est justement là que se retrouvent les…
Chul Woo se tut devant la réaction de la femme de Hoeryong. Il renonça au terme qu'il s'apprêtait à employer tant elle lui manifestait, pour la première fois, de l'hostilité.
- Si je vous accompagnais ? proposa-t-il finalement.
C'est ainsi qu'ils partirent tous deux dans la pénombre, traversant les pauvres quartiers qui conduisaient à la rivière Nakdong. A l'embouchure, le marché à la viande était en cours d'installation. Sur la rive les marchands étalaient des cages remplies de volailles et s'apprêtaient à recevoir les clients.
Comme ils arrivaient à Hadan, le soleil se leva inondant la rivière de sa lumière fraîche. Aux abords de l'île d'Elsuk, des roseaux bruissaient au gré du vent.
- Guydol… s'exclama soudain la jeune femme à la vue d'un homme qui se tenait debout près d'un feu de bois.
L'homme se retourna, reconnut la femme et s'approcha d'elle à grands pas. Il la salua les mains jointes comme le font les bouddhistes. Il portait d'ailleurs une robe de moine et son crâne était rasé.
- Grande sœur… c'est toi ? Mais, que fais-tu ici ? Comment m'as-tu retrouvé ? lui demanda-t-il d'un air étonné.
- On m'a renseignée…
- J'ai souvent pensé à toi depuis la mort de ton mari. Je me faisais des soucis. On m'a dit que tu étais à Pusan, mais je ne savais où…
Chul Woo reconnut l'homme qui se tenait maintenant derrière son étalage, il l'avait vu deux ou trois fois chez monsieur Lim.
Des clients, restaurateurs pour la plupart, commençaient à s'approcher.
- Où loges-tu ?
- Loger… c'est trop dire… c'est là… répondit Guydol en indiquant le flanc de la colline où apparaissaient çà et là quelques ouvertures de grottes.
- Je vous présente Kim Guydol, dit enfin la femme en se tournant vers Chul Woo. Il est du même village que moi. Quant à ce jeune homme, ajouta-t-elle, c'est mon beau-fils. Mon mari avait une fille…
- C'est vrai ? Je ne savais pas qu'il avait eu une fille, je ne l'ai jamais vue au village. Mais ce jeune homme je l'ai vu chez toi à Taegu. Je me demandais qui c'était. C'est donc un homme de la famille ?
- Mais oui, c'est mon beau-fils, insista-t-elle.
Guydol les invita alors à visiter son logement, et ils longèrent tous trois les bords de la rivière envahis de roseaux jusqu'au bas de la colline avant de gagner la caverne qu'il occupait.
- Je vais vous réchauffer un peu de ragoût, dit-il une fois arrivé.
- C'est bien aimable… mais ne te gêne pas pour nous. La période est difficile pour tous…
- Mais non, grande sœur. On peut au moins se réjouir de se retrouver ! Tous nous regardent avec tant de mépris !
Les bouchers étaient placés depuis toujours au plus bas de l'échelle sociale. Ils vivaient isolés, avaient leurs coutumes et leur moralité ce qui suscitait chez eux une forte solidarité. Chul Woo aperçut, comme chez Lim, des couteaux dans leur étui rangés le long du mur.
- Prenez-en un, cela peut vous servir, lui proposa Guydol. Il vient de Chine, c'est mon père qui l'a acheté à Jilin, la lame est d'une qualité excellente. Il ne rouille pas. On peut facilement le porter au ceinturon. Avez-vous déjà travaillé ? ajouta-t-il en regardant Chul Woo qui mit quelque temps à comprendre ce qu'il voulait dire.
- J'ai vu Lim travailler mais je n'ai jamais abattu de bête…
- Oui, je comprends. Il est difficile de les tuer sans les faire souffrir.
- C'est ce que Lim me disait souvent.
- Voyez-vous, si nous n'arrivons pas à les abattre du premier coup, leur agonie est une chose très pénible. Mais tant que l'homme mangera de la viande, on aura besoin de nous…
- Oui, vous avez raison, dit Chul Woo.
- Votre visite est tellement inattendue, dit Guydol, que j'en suis troublé !
Kim Guydol, une fois installé à table, fouilla dans un coin d'où il sortit une bouteille d'alcool, en but un verre et en proposa ensuite à Chul Woo qui refusa.
- Je ne suis pas un grand buveur, moi non plus, mais aujourd'hui, c'est la fête ! Je vais te faire une proposition, grande sœur…
- Quoi donc ?
- Je vais te procurer un tablier ambulant pour que tu puisses travailler comme à Taegu. Tu ne me devras rien. Tu as vu tout à l'heure les gens qui faisaient la queue devant mon étalage pour acheter de la viande ? J'ai assez d'argent pour faire cela pour toi qui ne m'as pas oublié… C'est pour te remercier d'être venue me voir.
- Mais non, Guydol, c'est trop !
- Ne me refuse pas cela. J'aimerais d'ailleurs que maintenant tu t'occupes un peu plus de moi… dit-il à la femme de Hoeryong qui ne semblait pas mécontente. Encore une chose…
- Quoi donc ? fit-elle tandis que Guydol jetait un regard vers Chul Woo.
- Si vous avez quelque chose à me dire, ne vous gênez pas… dit ce dernier.
- Comment gagnez-vous votre vie ? Vous vivez sous le même toit, non ?
- Oui, je m'occupe d'elle et de sa fille Gahie. Je décharge des marchandises sur le quai.
- Je ne suis pas contremaître, mais on voit que vous n'êtes pas fait pour ce genre de travail…
Chul Woo ne sut quoi répondre. Ce que disait Guydol était vrai, il souffrait de tout son corps et il lui arrivait même laisser tomber les marchandises qu'il portait sur les épaules.
- Croyez-moi et cessez ce travail avant d'être cassé !
- Fais attention à ce que tu dis, Guydol. Chul Woo n'a pas le choix, il travaille sans se plaindre pour gagner notre riz quotidien, dit la femme.
- Je comprends bien, grande sœur, mais il a tort quand-même ! Il n'est pas fait pour ce travail. Il finira par en mourir ! Regarde ses mains, ses poignets, ses épaules ! Ce corps de femme ! Chaque homme a une place, et le quai n'est pas la sienne !
- On te croirait médecin… dit-elle.
- Non, mais j'ai de l'expérience. On ne donne pas à un géant des aiguilles à tricoter, ni à un homme comme Chul Woo une épée et un javelot pour aller se battre, cela n'a ni rime ni raison.
- Que peut-il faire d'autre ?
- Puisqu'il est de la famille…
- Oui ?
- Je lui propose de travailler avec moi, voilà, c'est ce que je veux dire. Les gens nous méprisent, nous ignorent, nous traitent comme des ordures… On ne nous demande même pas de prendre les armes… Mais du coup on est tranquilles ! Mieux, on gagne beaucoup plus les autres. Dans une société où le pouvoir est à l'argent, ce n'est pas à négliger ! On ne distribue pas de riz, ici ! Mais tout est permis pour gagner de l'argent ! Il faut se battre pour survivre. Qui s'occupera de toi si tu tombes malade ? Personne ! Au Nord, les grands propriétaires, les capitalistes sont les ennemis du peuple, ici, ils sont les rois ! On dépend tous d'eux. Il faut obéir à ceux qui ont de l'argent. Je ne suis pas très riche mais je peux m'occuper de toi, Chul Woo. Si tu veux, viens travailler avec moi, tu n'auras plus de soucis d'argent. Il faut s'entraider ! poursuivit Guydol, excité sans doute par effet de l'alcool. C'est une chance que tu n'aies pas encore été envoyé au front, ajouta-t-il alors que Chul Woo et la femme de Hoeryong s'apprêtaient à le quitter.
Chul Woo se tut. Ce que disait Guydol n'était pas faux, mais la décision était difficile à prendre. Il continua donc d'aller sur le quai décharger les bateaux mais, comme l'autre l'avait prévu, il tomba bientôt malade et dut rester au lit. Guydol qui le vit ainsi se mit à rire de bon cœur.
- J'ai pris ma décision, dit Chul Woo. Mais avant d'aller travailler avec vous, je voudrais aider la femme de Hoeryong à démarrer son commerce.
- C'est très bien, tu apprendras ainsi le fonctionnement de cette société capitaliste. Tout d'abord, tu dois savoir ce dont les gens ont besoin, ensuite tu dois te procurer des marchandises pour les revendre avec un profit, c'est cela en gros. En temps de guerre, les gens vivent privés de beaucoup de choses mais on ne peut se priver de nourriture ! La guerre rend anxieux et triste, on a la tête vide, on a faim, tu comprends ? En ce moment, le mieux, c'est donc de faire le commerce de tout ce qui se mange ! s'écria Guydol très excité.
Puis il s'en alla en leur laissant une somme d'argent suffisante pour soigner Chul Woo et pour ouvrir un restaurant ambulant. Chul Woo, une fois remis de sa maladie, commença à chercher un emplacement pour la roulotte. Bien que la capitale, Séoul, fût libérée depuis un certain temps, la plupart des réfugiés préférait attendre la fin de la guerre avant de quitter Pusan. Chul Woo aurait bien aimé trouver une place près du marché, là où les gens ont l'habitude de venir se restaurer mais les places étaient déjà occupées. Faute de mieux, il installa l'échoppe de son amie à quelque distance, mais les clients ne se montrèrent que peu nombreux alors que les voyous des environs en profitaient pour manger sans payer. Il ne manquait pas non plus d'hommes pour l'importuner. Un jour elle eut un visiteur inattendu qui l'apostropha vivement :
- Te voilà enfin, toi la femme de Hoeryong ! Cela fait deux mois que je suis à ta recherche, tu as quitté Taegu sans même me dire au revoir ! dit l'homme à l'accent émaillé d'intonations du Nord.
- Mais, comment donc ! C'est vous, sergent Park ?
- Je ne comprendrai jamais rien aux femmes. Tu me donnes ton cœur, puis tu t'enfuis ! J'ai cru devenir fou! Mais je ne suis pas à ce point idiot pour renoncer à te chercher…
- Vous donner mon cœur ? Jamais ! répliqua-t-elle.
- Le plus important pour les femmes, ce n'est pas le corps, c'est le cœur. Je sais bien que tu m'as donné ton cœur et que tu as pris peur de moi à la mort de ton vieux mari, parce que tu craignais que je te demande de vivre avec moi, n'est-ce pas vrai ? Tu avais peur de mon crochet, hein ?
- Depuis que je suis au Sud, je n'ai jamais donné mon cœur à personne !
- Tu ne ressens donc aucune pitié pour moi qui fouille depuis deux mois toute la ville à ta recherche ? J'ai rendu visite à plus de trois cents marchands ambulants… Si tu ne veux plus de moi, dis-le et je vais me noyer dans la mer !
- Je n'ai pas dit ça mais je dis que je ne vous ai pas donné mon cœur ! Calmez-vous ! Tenez, prenez un bol de soupe bien chaude, cela ne vous fera pas de mal. Cela ne sert à rien de s'apitoyer sur son sort.
- Bon sang de bon sang ! Après avoir vu mourir ma femme et mes enfants, après avoir perdu ma main, comment veux-tu que je sois doux comme un agneau ? Tous ne cessent de me maudire dès qu'ils ouvrent la bouche ! Park est un vaurien, Park est un monstre ! entend-on de toutes parts. Il n'y a que toi qui puisse donner le courage et l'envie de vivre. Mais tu me quittes comme ça, un beau matin ! Je serais allé jusqu'au bout de monde à ta recherche ! Tu es ma femme, tu es à moi. Ce n'est pas un crime de prendre une veuve. Pourquoi n'aurais-je pas le droit d'avoir une femme, moi qui me suis sacrifié pour le pays ! Il y a trop de veuves en ce moment et si je prends soin de l'une d'elles, est-ce que je ne rends pas service à mon pays ?
- Je ne peux vous dire que j'avais des sentiments pour vous, mais je ne vous détestais pas non plus. En tout cas, cela me fait plaisir de vous revoir. Prenez un peu de cette soupe avant qu'elle refroidisse, vous avez l'air d'avoir faim. Vous savez, mon affaire ne marche pas fort, je n'ai pas pu obtenir une bonne place.
- Comment cela ! Ta place n'est pas bonne ? Les gens de Pusan ne veulent pas te laisser de place ? Les crapules ! Ils croient avoir priorité sur toi ! Je vais m'en occuper. Je vais leur montrer qui je suis. On m'a dit que ceux de Pusan ne respectent rien, mais à ce point là ! S'ils ne sont pas sourds, ils doivent avoir déjà entendu parler de moi, l'homme au crochet de Taegu ! Attends-moi, femme, je vais de ce pas m'en occuper, je mangerai ta soupe après ! Tu verras, je te ferai la meilleure place, tu crois que moi qui ai donné une main pour le pays, je ne serais pas capable de faire cela pour sa femme ? Attends-moi ! tonna-t-il avant de s'éloigner en caressant son crochet de fer.
Bien qu'elle eût peur de son comportement, la femme de Hoeryong ne put le retenir. Contrairement à ce qu'il avait annoncé, il ne revint pas de si tôt mais réapparut à la tombée du jour suivi d'une bande d'invalides et de quelques hommes robustes.
- Hé, les gars, on va pousser cette roulotte jusque devant les magasins d'articles occidentaux du marché et faites en sorte que personne n'y touche ! On n'est sûr de rien en ce moment…
Les hommes déplacèrent la marmite ambulante de la femme de Hoeryong jusqu'à l'endroit indiqué où un emplacement était vide. C'était un endroit animé et bien achalandé.
- La nuit, vous pourrez laisser la roulotte sur place, lui dit l'un des hommes. Pensez seulement à bien la fermer, les gardiens du marché la surveilleront …
- Vous êtes tous trop gentils, comment vous remercier ?
- S'il y a des gens qui essaient de vous importuner, parlez-en au chef de l'association des marchands, vous savez où se trouve le bureau ? Malheureusement, il y a toujours des gens malhonnêtes dans le commerce, surtout dans la restauration…
Une partie de la troupe se retira après avoir salué, laissant Park et ses amis en compagnie de la marchande.
- Tu as vu comme ils sont polis ! s'esclaffa l'infirme. Ils ont appris ce que c'est que le respect. Ils pourront t'être utiles… Tu vois, si tu n'avais pas trouvé une bonne place, on aurait déploré un incendie dans ce marché ! Ce qui s'est déjà produit assez souvent par le passé. A nous qui nous sommes sacrifiés pour la patrie, il est bien naturel qu'on rende quelques menus services, non ? ajouta-t-il assez content de montrer son pouvoir.
Chul Woo aurait voulu rester plus longtemps auprès de la femme de Hoeryong pour lui apporter son aide mais elle insista pour qu'il partît à Hadan. Elle le rassura en lui disant qu'elle était désormais capable de tenir le restaurant ambulant avec l'aide de Gahie. Chul Woo quitta donc les deux femmes qui lui rappelaient son pays et s'installa chez Guydol où il commença l'apprentissage du métier de boucher.
- Egorger des animaux n'est pas une chose simple… Il te faudra du temps, au moins une année, pour t'y habituer, dit Guydol à Chul Woo qui éprouvait des difficultés à faire son apprentissage.
Il s'habitua peu à peu à la vie de Pusan et au parler de la région. Guydol rendait visite régulièrement à la marchande ambulante, mais, curieusement, à chacun de ses retours il se montrait plus triste et maussade, finissant ses journées à boire plus que de raison. Chul Woo en vint à penser qu'un problème avait surgi entre Guydol et la femme de Hoeryong.
- Que se passe-t-il, Guydol ? Pourquoi avez-vous l'air si maussade chaque fois que vous rendez visite à la femme de Hoeryong ?
Puis un jour qu'elle était venue leur rendre visite, Guydol quitta même brusquement la maison sans la saluer. C'est pourquoi, quelques jours plus tard, Chul Woo décida d'aller interroger la marchande ambulante. Lorsqu'il arriva chez elle, elle était déjà partie au marché. Pénétrant dans la maison, il trouva, dans la pièce qu'il occupait avant de partir à Hadan, des vêtements d'homme accrochés au mur puis une prothèse, un crochet de fer, posée sur une table basse dans un coin. Chul Woo eut ainsi la confirmation de ce qu'il pressentait : la femme de Hoeryong était devenue la compagne de Park Myongdo. Renonçant à l'idée de la rencontrer, il rentra à Hadan.
Guydol manifesta dès lors un comportement de plus en plus étrange. Il ne se présentait plus à son travail. Il passait son temps hors de la maison, parfois des nuits entières. Chul Woo, qui attendait son retour, s'inquiétait au signal du couvre-feu. Il essaya d'obtenir des explications mais l'autre restait silencieux. Puis un jour, Guydol disparut de Pusan, sans prévenir.
À cette même époque, on retira de l'eau, sous un pont, le cadavre d'un homme assassiné d'un coup de couteau. Son visage, bouffi, était méconnaissable mais on remarqua qu'il lui manquait une main. La nouvelle passa inaperçue car la guerre faisait des victimes innombrables aussi bien parmi les civils que parmi les soldats. Personne ne s'inquiéta de la cause de cette mort et on l'oublia aussitôt comme tant d'autres.
Chul Woo était peu à peu devenu expert dans son nouveau métier et s'était fait accepter par ses compagnons de travail, réfugiés de Hoeryong pour la plupart.

 

*

Après les premiers pourparlers engagés à Kaesong le 8 juillet 1951, la conférence d'armistice s'installa à Panmunjom le 25 octobre. La guerre se poursuivait cependant, ralentie et localisée. Le 28 novembre, la conférence décida de fixer la ligne d'armistice aux positions tenues par chacune des armées en présence. Le froid apparut et la neige, abondante cette année-là, couvrit tout le pays. Il y avait un an et demi que les hostilités avaient éclaté lorsque la guerre sembla entrer dans une phase d'immobilisme. L'armée sud-coréenne en profita pour lancer une opération de nettoyage dans la montagne de Jili où des soldats communistes en déroute s'étaient regroupés après le débarquement d'Inchon. Les opérations durèrent plus de trois mois et se soldèrent par la mort de sept mille partisans.
Le peuple épuisé espérait que la nouvelle année lui apporterait la paix mais les pourparlers s'enlisaient, butant sur la question des prisonniers. Au mois de mai, les détenus communistes de l'île de Koje se révoltèrent. La prolongation des discussions laissait libre cours à des combats sporadiques mais cruels autour de certains points stratégiques où eurent lieu des combats acharnés. La côte du Cheval-Blanc, par exemple, dans l'est du pays, changea de camp vingt-cinq fois en un seul mois. C'était une position stratégique pour la défense de la ville de Chunchun. Les artilleries américaine et chinoise y déversèrent tant d'obus que les pentes en étaient complètement ravinées et déboisées. Quinze mille Chinois y laissèrent leur vie.
Au nord de la côte du Cheval-Blanc, la côte du Cœur déchiré fut également le lieu d'un affrontement cruel qui se conclut par une victoire des forces des Nations unies après vingt-sept jours de combat. À la fin de l'année 1952, la guerre était arrêtée, les forces communistes tout comme celles des Nations unies semblaient épuisées. Les communistes s'étaient rendu compte de l'impossibilité de prendre l'avantage face à la puissante artillerie des Nations unies qui, elles-mêmes, ne pouvaient venir à bout de la marée humaine chinoise.
Le printemps finit par arriver, c'était le troisième printemps de guerre. Le 5 mars 1953, Staline mourut. Le 6 avril, les pourparlers d'armistice reprirent à Panmunjom. L'échange des prisonniers blessés et malades commença et le peuple put dès lors caresser l'espoir de retrouver la paix.

*

La femme de Hoeryong qui de temps en temps rendait visite à Chul Woo, brûlait d'envie de lui demander des nouvelles de Guydol mais elle n'osait lui en parler. Un jour, elle arriva en compagnie de Gahie.
- Puisque tu n'arrives pas à trouver un moment pour nous rendre visite, je suis venue avec Gahie. Regarde comme elle a grandi !
Ce n'était plus la petite fille de jadis. Chul Woo s'étonna de la rapidité du temps qui passe.
- Entre, ma chère belle-sœur, entre donc ! dit-il.
Elle était intimidée en retrouvant Chul Woo qu'elle n'avait pas vu depuis un certain temps et intriguée par la caverne où il logeait. Elle s'étonnait également que Chul Woo l'appelât belle-sœur au lieu de Gahie.
- Chul Woo est ton beau-frère, lui dit la femme de Hoeryong, dépêche-toi d'entrer !
- Pourquoi mon beau-frère ? demanda-t-elle, en s'approchant de sa mère et en souriant timidement à Chul Woo.
- Il est ton beau-frère parce que tu as une sœur qui s'est mariée avec lui… tu comprends maintenant ?
- Je ne savais pas que j'avais une sœur, tu ne m'en as jamais parlé ! Où est-elle ?
- Elle est au Nord.
- Au Nord… ? Comment s'appelle-t-elle ?
- Ta sœur s'appelle Ga Young.
- Ah je vois, ma sœur s'appelle Ga Young et moi je m'appelle Gahie… Elle s'appelle donc Lim Ga Young ? ajouta-t-elle.
Mais ni Chul Woo ni la femme de Hoeryong ne voulurent répondre à cette question. Ils se voyaient mal lui expliquer que le nom de sa sœur n'était pas Lim mais Park…
- Ne me regardez pas comme cela, beau-frère… dit-elle, en se cachant le visage.
C'était une enfant joyeuse dont la gaieté allégeait l'atmosphère lourde qui régnait dans la pièce.
- Vous devez vous sentir seul en l'absence de ma sœur…
- On ne peut rien te cacher ! s'écria Chul Woo.
Il pensa à Ga Young et à sa famille. Ils n'étaient pas exposés au danger des combats mais la guerre qui durait depuis près de trois ans rendait la vie de plus en plus difficile au peuple. Le Nord manquait de nourriture même en temps normal compte tenu de son relief montagneux qui ne permettait guère l'exploitation agricole. La femme de Hoeryong aidée par Gahie prépara le dîner. Chul Woo était content de se trouver autour d'une table avec elles. Après le dîner, il emmena Gahie se promener au bord de la rivière. Il s'arrêtèrent un moment pour contempler la mer et l'île d'Elsuk. Les roseaux se profilaient comme des nuages descendus du ciel et une nuée d'oiseaux migrateurs s'envolaient en gazouillant.
- Tu veux bien me porter sur ton dos, si je ne suis pas trop lourde ? demanda soudain Gahie.
- On va voir… lui répondit-il.
Seule avec Chul Woo, Gahie n'avait pas le même comportement qu'en présence de sa mère. Deux ans de vie au Sud lui avait appris à parler comme les enfants de la région. Elle avait, abandonné son accent du Nord. Elle s'accrocha en riant au dos de Chul Woo.
- Allons, profitons de ce que tu es encore une petite fille. Ce ne sera bientôt plus possible…
- Oh, ne vous inquiétez pas, je le sais bien ! Quand je serai grande, je ne le vous demanderai plus.
- Gahie, tu parles avec l'accent des gens du Sud ! Ta maman ne te le dit pas ?
- Bien sûr qu'elle me le reproche. Devant elle, j'évite de parler comme ça. Maman me dit toujours que nous retournerons au Nord quand la guerre sera finie. Elle souhaite que les cendres de papa y soient ensevelies dans une colline de notre pays. Mais quand je parle avec l'accent du Nord, mes camarades d'école se moquent de moi, c'est pour cela que je parle comme eux.
- On dirait que tu es née ici ! Ce qui est si difficile pour nous adultes est naturel pour vous les enfants.
- La prochaine fois, nous irons en bateau jusqu'à l'île Elsuk ? J'aimerais tellement y aller.
- Bien sûr, mais je ne sais si je pourrai encore te porter sur le dos à ce moment là. Tu grandis tellement vite, lui répondit Chul Woo en regardant le soleil se coucher au-dessus des roseaux.
- Beau-frère Chul Woo, ne dis pas à maman que tu m'as portée sur ton dos, d'accord ? Sinon je vais me faire gronder. Pauvre maman… le monsieur manchot, le sergent Park, la frappait tous les jours, avec son crochet et le sang coulait…
- Je m'en doutais un peu, mais qu'est-ce qu'il est devenu maintenant ?
- Vous ne savez pas ? Il me demandait de l'appeler papa et si je lui répondais que mon père était déjà mort, il me frappait. Il se mettait en colère pour rien et il était très violent. Un jour, on a retrouvé un cadavre qui flottait près d'un pont, un poignard dans le cœur. Ma mère a pensé que c'était lui et elle a beaucoup pleuré !
Chul Woo écoutait non sans étonnement le récit de la jeune fille tout en regardant l'île d'Elsuk empourprée par le soleil couchant. Il eut l'impression soudaine d'y voir Guydol pénétrer dans le champ de roseaux…
Chul Woo emmena Gahie et sa mère au marché avant de les raccompagner chez elles. Il leur acheta à chacune un vêtement dans un stock en provenance des États-Unis. Gahie était ravie du cadeau qu'elle appréciait avec coquetterie. De retour dans sa chambre, Chul Woo se sentit rempli d'allégresse. Son cœur était comme un jardin où voltigeaient des papillons parmi les parfums de fleurs et de fruits, Ga Young s'y promenait en tenant par la main sa sœur Gahie. On y voyait aussi Hiyae, son premier amour, que Chul Woo n'avait jamais oublié. Il vivait dans le désir constant de la revoir mais il se méprisait d'être devenu boucher... Un soir, à la tombée de nuit, Chul Woo reçut une visite inattendue de Samsic qui était l'ami le plus proche de Guydol.
- Quel bon vent t'amène, Samsic ?
- Je passais par là et j'ai pensé à toi, comme ça… As-tu des nouvelles de Guydol ?
- Entre et assieds-toi !
- J'ai trouvé une bouteille d'alcool, et comme c'est rare, j'ai pensé qu'on pourrait la partager.
Les deux hommes se mirent à boire en parlant de tout et de rien.
- Crois-tu que nous puissions retourner au Nord après l'armistice ? demanda Samsic.
- Je ne sais pas… Lorsque les réfugiés ont quitté le Nord, je me demande combien ont pensé pouvoir regagner un jour leur pays. Tant que les communistes seront au pouvoir, je ne pense pas qu'il y ait des candidats au retour. Comment peut-on vivre dans un pays où la haine est présentée comme le moteur de la révolution ? Cela me donne des frissons rien que d'y penser. Les êtres humains ont besoin d'être aimés, pas haïs.
- Tu sais quelque chose sur Guydol ?
- Non, rien du tout. Et toi ? Je suis inquiet de ne pas avoir de ses nouvelles. Dans le monde où on est, la vie tient vraiment à peu de chose.
Samsic regarda Chul Woo longuement. Chul Woo s'interrogea sur le vrai but de la visite de Samsic, il en savait peut-être plus qu'il ne le disait sur le sort de Guydol.
- Je ne l'ai pas vu mais je sais qu'il n'est pas mort, fit Samsic après un long silence.
- Où est-il ?
- Je ne sais pas au juste…
Chul Woo ressentit un soulagement. Il pensa qu'il avait dû se réfugier auprès de membres de sa corporation dans l'un de ces endroits que les gens ordinaires évitaient de fréquenter. Il se mit alors à réfléchir à la meilleure façon de le retrouver. Il lui faudrait visiter tous les lieux où on rencontre des bouchers. Il alla voir tout d'abord la femme de Hoeryong qu'il n'avait pas vue depuis longtemps en espérant obtenir d'elle de nouveaux éléments.
- N'as-tu pas une idée sur l'endroit où se trouve Guydol ?
- Je n'en sais pas plus que toi. Mais cela m'étonnerait qu'il soit encore à Pusan, je suppose qu'il est parti pour Taegu ou Séoul, lui répondit-elle.
- A-t-il des amis là-bas ?
- Comment savoir ? Mais entre eux, les bouchers se considèrent tous de la même famille. Il n'aura donc pas eu de difficulté à trouver de l'aide.


 


Chapitre 24