|
Lorsque Chul Woo
décida de quitter Taegu pour Pusan, il y avait déjà
un an qu'il avait quitté le Nord. Cette période,
vécue au milieu du peuple, lui avait permis de s'habituer
au fonctionnement de la société sud-coréenne.
Comme il s'était engagé à s'occuper de
la femme de Hoeryong et de sa fille, qui était somme
toute la demi-sur de sa femme, il résolut de chercher
un endroit où loger tout son monde. La femme de Hoeryong
se montrait très affligée depuis le décès
du vieux Lim. Elle avait éprouvé pour lui un profond
sentiment, malgré la différence d'âge qui
les séparait. Chul Woo la présentait dorénavant
aux gens comme sa belle-mère. Et personne n'y voyait
rien à redire car, si elle n'avait que quinze ans de
plus que lui, la souffrance que la maladie et la mort de son
mari lui avait infligée était telle qu'elle semblait
avoir dix ans de plus que son âge.
Chul Woo parvint à trouver un emplacement en pleine pente
au milieu d'un bidonville qui s'était développé
au pied de la montagne de Gubong. Il aurait préféré
s'installer sur les flancs de la montagne de Posu où
se retrouvaient la plupart des réfugiés mais on
n'y trouvait plus le moindre terrain car elle était proche
du centre de la ville, du marché, du port et de la gare.
Chul Woo édifia sur son bout de terrain une cabane en
planche constituée de deux pièces, l'une pour
les deux femmes, l'autre pour lui-même. On voyait s'étendre
au loin le golfe de Pusan et plus près la gare, toujours
bondée de mendiants. Chul Woo loua ses services sur les
quais comme docker. La guerre faisait marcher les affaires et
il ne manquait pas de travail.
Au fur et à mesure qu'il s'intégrait dans la société,
Chul Woo retrouvait sa tranquillité d'esprit. Sa situation
était un peu inhabituelle mais les gens qui l'entouraient
étaient du même peuple que lui, ils parlaient la
même langue. Au matin, lorsqu'il sortait de sa cabane,
il jetait un coup d'il vers le large et contemplait les
petits îlots qui parsemaient la mer, vers Osaka, Shimonoseki
ou bien vers l'île de Jeju. Il pensait alors à
sa famille restée au Nord. Il voyait le visage de sa
femme, Ga Young, qui avait eu le malheur de perdre son bébé.
Il était sans nouvelles. Il n'avait pas tenté
d'établir de contact avec l'autorité nord-coréenne.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'était espérer que
son beau-père, Dal Sou, avait toujours suffisamment d'influence
pour protéger sa famille. Parfois, en regardant les bateaux
qui quittaient le port, il songeait à s'embarquer pour
retourner chez lui, à Chong Jin ou à Musan, près
de sa femme ou encore à Osaka, ou à Shimonoseki,
au Japon où vivait son oncle. Contrairement à
Taegu qui était entourée de montagnes, Pusan était
une ville ouverte sur l'horizon. Pour Chul Woo qui, depuis un
certain temps, n'avait envisagé d'autre avenir que celui
de travailler pour survivre, s'installer à Pusan était
comme un cadeau de la providence qui lui permettait de rêver
de nouveau.
Chul Woo commençait à perdre son accent et les
expressions propres au parler du Nord. Le changement se faisait
comme malgré lui, d'une façon tout à fait
inconsciente. La langue est le reflet de la situation présente.
Tout en travaillant sur les docks, il essaya de trouver un emplacement
pour recommencer son commerce ambulant, mais en vain, toutes
les places étaient prises vu l'afflux des réfugiés.
Un matin, au lever du couvre-feu, comme la femme de Hoeryong
s'apprêtait à sortir, Chul Woo lui demanda où
elle allait si tôt.
- Je vais faire un tour à Hadan, près de l'île
d'Elsuk. On m'a dit qu'il y a beaucoup de compatriotes qui vivent
là-bas.
- Serez-vous de retour ce soir ?
- Oui, sans doute, c'est pour cela que je pars de bonne heure.
- J'ai entendu dire que Hadan est un quartier dangereux, c'est
justement là que se retrouvent les
Chul Woo se tut devant la réaction de la femme de Hoeryong.
Il renonça au terme qu'il s'apprêtait à
employer tant elle lui manifestait, pour la première
fois, de l'hostilité.
- Si je vous accompagnais ? proposa-t-il finalement.
C'est ainsi qu'ils partirent tous deux dans la pénombre,
traversant les pauvres quartiers qui conduisaient à la
rivière Nakdong. A l'embouchure, le marché à
la viande était en cours d'installation. Sur la rive
les marchands étalaient des cages remplies de volailles
et s'apprêtaient à recevoir les clients.
Comme ils arrivaient à Hadan, le soleil se leva inondant
la rivière de sa lumière fraîche. Aux abords
de l'île d'Elsuk, des roseaux bruissaient au gré
du vent.
- Guydol
s'exclama soudain la jeune femme à la
vue d'un homme qui se tenait debout près d'un feu de
bois.
L'homme se retourna, reconnut la femme et s'approcha d'elle
à grands pas. Il la salua les mains jointes comme le
font les bouddhistes. Il portait d'ailleurs une robe de moine
et son crâne était rasé.
- Grande sur
c'est toi ? Mais, que fais-tu ici ?
Comment m'as-tu retrouvé ? lui demanda-t-il d'un
air étonné.
- On m'a renseignée
- J'ai souvent pensé à toi depuis la mort de ton
mari. Je me faisais des soucis. On m'a dit que tu étais
à Pusan, mais je ne savais où
Chul Woo reconnut l'homme qui se tenait maintenant derrière
son étalage, il l'avait vu deux ou trois fois chez monsieur
Lim.
Des clients, restaurateurs pour la plupart, commençaient
à s'approcher.
- Où loges-tu ?
- Loger
c'est trop dire
c'est là
répondit
Guydol en indiquant le flanc de la colline où apparaissaient
çà et là quelques ouvertures de grottes.
- Je vous présente Kim Guydol, dit enfin la femme en
se tournant vers Chul Woo. Il est du même village que
moi. Quant à ce jeune homme, ajouta-t-elle, c'est mon
beau-fils. Mon mari avait une fille
- C'est vrai ? Je ne savais pas qu'il avait eu une fille, je
ne l'ai jamais vue au village. Mais ce jeune homme je l'ai vu
chez toi à Taegu. Je me demandais qui c'était.
C'est donc un homme de la famille ?
- Mais oui, c'est mon beau-fils, insista-t-elle.
Guydol les invita alors à visiter son logement, et ils
longèrent tous trois les bords de la rivière envahis
de roseaux jusqu'au bas de la colline avant de gagner la caverne
qu'il occupait.
- Je vais vous réchauffer un peu de ragoût, dit-il
une fois arrivé.
- C'est bien aimable
mais ne te gêne pas pour nous.
La période est difficile pour tous
- Mais non, grande sur. On peut au moins se réjouir
de se retrouver ! Tous nous regardent avec tant de mépris
!
Les bouchers étaient placés depuis toujours au
plus bas de l'échelle sociale. Ils vivaient isolés,
avaient leurs coutumes et leur moralité ce qui suscitait
chez eux une forte solidarité. Chul Woo aperçut,
comme chez Lim, des couteaux dans leur étui rangés
le long du mur.
- Prenez-en un, cela peut vous servir, lui proposa Guydol. Il
vient de Chine, c'est mon père qui l'a acheté
à Jilin, la lame est d'une qualité excellente.
Il ne rouille pas. On peut facilement le porter au ceinturon.
Avez-vous déjà travaillé ? ajouta-t-il
en regardant Chul Woo qui mit quelque temps à comprendre
ce qu'il voulait dire.
- J'ai vu Lim travailler mais je n'ai jamais abattu de bête
- Oui, je comprends. Il est difficile de les tuer sans les faire
souffrir.
- C'est ce que Lim me disait souvent.
- Voyez-vous, si nous n'arrivons pas à les abattre du
premier coup, leur agonie est une chose très pénible.
Mais tant que l'homme mangera de la viande, on aura besoin de
nous
- Oui, vous avez raison, dit Chul Woo.
- Votre visite est tellement inattendue, dit Guydol, que j'en
suis troublé !
Kim Guydol, une fois installé à table, fouilla
dans un coin d'où il sortit une bouteille d'alcool, en
but un verre et en proposa ensuite à Chul Woo qui refusa.
- Je ne suis pas un grand buveur, moi non plus, mais aujourd'hui,
c'est la fête ! Je vais te faire une proposition, grande
sur
- Quoi donc ?
- Je vais te procurer un tablier ambulant pour que tu puisses
travailler comme à Taegu. Tu ne me devras rien. Tu as
vu tout à l'heure les gens qui faisaient la queue devant
mon étalage pour acheter de la viande ? J'ai assez d'argent
pour faire cela pour toi qui ne m'as pas oublié
C'est pour te remercier d'être venue me voir.
- Mais non, Guydol, c'est trop !
- Ne me refuse pas cela. J'aimerais d'ailleurs que maintenant
tu t'occupes un peu plus de moi
dit-il à la femme
de Hoeryong qui ne semblait pas mécontente. Encore une
chose
- Quoi donc ? fit-elle tandis que Guydol jetait un regard vers
Chul Woo.
- Si vous avez quelque chose à me dire, ne vous gênez
pas
dit ce dernier.
- Comment gagnez-vous votre vie ? Vous vivez sous le même
toit, non ?
- Oui, je m'occupe d'elle et de sa fille Gahie. Je décharge
des marchandises sur le quai.
- Je ne suis pas contremaître, mais on voit que vous n'êtes
pas fait pour ce genre de travail
Chul Woo ne sut quoi répondre. Ce que disait Guydol était
vrai, il souffrait de tout son corps et il lui arrivait même
laisser tomber les marchandises qu'il portait sur les épaules.
- Croyez-moi et cessez ce travail avant d'être cassé
!
- Fais attention à ce que tu dis, Guydol. Chul Woo n'a
pas le choix, il travaille sans se plaindre pour gagner notre
riz quotidien, dit la femme.
- Je comprends bien, grande sur, mais il a tort quand-même
! Il n'est pas fait pour ce travail. Il finira par en mourir
! Regarde ses mains, ses poignets, ses épaules ! Ce corps
de femme ! Chaque homme a une place, et le quai n'est pas la
sienne !
- On te croirait médecin
dit-elle.
- Non, mais j'ai de l'expérience. On ne donne pas à
un géant des aiguilles à tricoter, ni à
un homme comme Chul Woo une épée et un javelot
pour aller se battre, cela n'a ni rime ni raison.
- Que peut-il faire d'autre ?
- Puisqu'il est de la famille
- Oui ?
- Je lui propose de travailler avec moi, voilà, c'est
ce que je veux dire. Les gens nous méprisent, nous ignorent,
nous traitent comme des ordures
On ne nous demande même
pas de prendre les armes
Mais du coup on est tranquilles
! Mieux, on gagne beaucoup plus les autres. Dans une société
où le pouvoir est à l'argent, ce n'est pas à
négliger ! On ne distribue pas de riz, ici ! Mais tout
est permis pour gagner de l'argent ! Il faut se battre pour
survivre. Qui s'occupera de toi si tu tombes malade ? Personne
! Au Nord, les grands propriétaires, les capitalistes
sont les ennemis du peuple, ici, ils sont les rois ! On dépend
tous d'eux. Il faut obéir à ceux qui ont de l'argent.
Je ne suis pas très riche mais je peux m'occuper de toi,
Chul Woo. Si tu veux, viens travailler avec moi, tu n'auras
plus de soucis d'argent. Il faut s'entraider ! poursuivit Guydol,
excité sans doute par effet de l'alcool. C'est une chance
que tu n'aies pas encore été envoyé au
front, ajouta-t-il alors que Chul Woo et la femme de Hoeryong
s'apprêtaient à le quitter.
Chul Woo se tut. Ce que disait Guydol n'était pas faux,
mais la décision était difficile à prendre.
Il continua donc d'aller sur le quai décharger les bateaux
mais, comme l'autre l'avait prévu, il tomba bientôt
malade et dut rester au lit. Guydol qui le vit ainsi se mit
à rire de bon cur.
- J'ai pris ma décision, dit Chul Woo. Mais avant d'aller
travailler avec vous, je voudrais aider la femme de Hoeryong
à démarrer son commerce.
- C'est très bien, tu apprendras ainsi le fonctionnement
de cette société capitaliste. Tout d'abord, tu
dois savoir ce dont les gens ont besoin, ensuite tu dois te
procurer des marchandises pour les revendre avec un profit,
c'est cela en gros. En temps de guerre, les gens vivent privés
de beaucoup de choses mais on ne peut se priver de nourriture
! La guerre rend anxieux et triste, on a la tête vide,
on a faim, tu comprends ? En ce moment, le mieux, c'est donc
de faire le commerce de tout ce qui se mange ! s'écria
Guydol très excité.
Puis il s'en alla en leur laissant une somme d'argent suffisante
pour soigner Chul Woo et pour ouvrir un restaurant ambulant.
Chul Woo, une fois remis de sa maladie, commença à
chercher un emplacement pour la roulotte. Bien que la capitale,
Séoul, fût libérée depuis un certain
temps, la plupart des réfugiés préférait
attendre la fin de la guerre avant de quitter Pusan. Chul Woo
aurait bien aimé trouver une place près du marché,
là où les gens ont l'habitude de venir se restaurer
mais les places étaient déjà occupées.
Faute de mieux, il installa l'échoppe de son amie à
quelque distance, mais les clients ne se montrèrent que
peu nombreux alors que les voyous des environs en profitaient
pour manger sans payer. Il ne manquait pas non plus d'hommes
pour l'importuner. Un jour elle eut un visiteur inattendu qui
l'apostropha vivement :
- Te voilà enfin, toi la femme de Hoeryong ! Cela fait
deux mois que je suis à ta recherche, tu as quitté
Taegu sans même me dire au revoir ! dit l'homme à
l'accent émaillé d'intonations du Nord.
- Mais, comment donc ! C'est vous, sergent Park ?
- Je ne comprendrai jamais rien aux femmes. Tu me donnes ton
cur, puis tu t'enfuis ! J'ai cru devenir fou! Mais je
ne suis pas à ce point idiot pour renoncer à te
chercher
- Vous donner mon cur ? Jamais ! répliqua-t-elle.
- Le plus important pour les femmes, ce n'est pas le corps,
c'est le cur. Je sais bien que tu m'as donné ton
cur et que tu as pris peur de moi à la mort de
ton vieux mari, parce que tu craignais que je te demande de
vivre avec moi, n'est-ce pas vrai ? Tu avais peur de mon crochet,
hein ?
- Depuis que je suis au Sud, je n'ai jamais donné mon
cur à personne !
- Tu ne ressens donc aucune pitié pour moi qui fouille
depuis deux mois toute la ville à ta recherche ? J'ai
rendu visite à plus de trois cents marchands ambulants
Si tu ne veux plus de moi, dis-le et je vais me noyer dans la
mer !
- Je n'ai pas dit ça mais je dis que je ne vous ai pas
donné mon cur ! Calmez-vous ! Tenez, prenez un
bol de soupe bien chaude, cela ne vous fera pas de mal. Cela
ne sert à rien de s'apitoyer sur son sort.
- Bon sang de bon sang ! Après avoir vu mourir ma femme
et mes enfants, après avoir perdu ma main, comment veux-tu
que je sois doux comme un agneau ? Tous ne cessent de me maudire
dès qu'ils ouvrent la bouche ! Park est un vaurien, Park
est un monstre ! entend-on de toutes parts. Il n'y a que toi
qui puisse donner le courage et l'envie de vivre. Mais tu me
quittes comme ça, un beau matin ! Je serais allé
jusqu'au bout de monde à ta recherche ! Tu es ma femme,
tu es à moi. Ce n'est pas un crime de prendre une veuve.
Pourquoi n'aurais-je pas le droit d'avoir une femme, moi qui
me suis sacrifié pour le pays ! Il y a trop de veuves
en ce moment et si je prends soin de l'une d'elles, est-ce que
je ne rends pas service à mon pays ?
- Je ne peux vous dire que j'avais des sentiments pour vous,
mais je ne vous détestais pas non plus. En tout cas,
cela me fait plaisir de vous revoir. Prenez un peu de cette
soupe avant qu'elle refroidisse, vous avez l'air d'avoir faim.
Vous savez, mon affaire ne marche pas fort, je n'ai pas pu obtenir
une bonne place.
- Comment cela ! Ta place n'est pas bonne ? Les gens de Pusan
ne veulent pas te laisser de place ? Les crapules ! Ils croient
avoir priorité sur toi ! Je vais m'en occuper. Je vais
leur montrer qui je suis. On m'a dit que ceux de Pusan ne respectent
rien, mais à ce point là ! S'ils ne sont pas sourds,
ils doivent avoir déjà entendu parler de moi,
l'homme au crochet de Taegu ! Attends-moi, femme, je vais de
ce pas m'en occuper, je mangerai ta soupe après ! Tu
verras, je te ferai la meilleure place, tu crois que moi qui
ai donné une main pour le pays, je ne serais pas capable
de faire cela pour sa femme ? Attends-moi ! tonna-t-il avant
de s'éloigner en caressant son crochet de fer.
Bien qu'elle eût peur de son comportement, la femme de
Hoeryong ne put le retenir. Contrairement à ce qu'il
avait annoncé, il ne revint pas de si tôt mais
réapparut à la tombée du jour suivi d'une
bande d'invalides et de quelques hommes robustes.
- Hé, les gars, on va pousser cette roulotte jusque devant
les magasins d'articles occidentaux du marché et faites
en sorte que personne n'y touche ! On n'est sûr de rien
en ce moment
Les hommes déplacèrent la marmite ambulante de
la femme de Hoeryong jusqu'à l'endroit indiqué
où un emplacement était vide. C'était un
endroit animé et bien achalandé.
- La nuit, vous pourrez laisser la roulotte sur place, lui dit
l'un des hommes. Pensez seulement à bien la fermer, les
gardiens du marché la surveilleront
- Vous êtes tous trop gentils, comment vous remercier
?
- S'il y a des gens qui essaient de vous importuner, parlez-en
au chef de l'association des marchands, vous savez où
se trouve le bureau ? Malheureusement, il y a toujours des gens
malhonnêtes dans le commerce, surtout dans la restauration
Une partie de la troupe se retira après avoir salué,
laissant Park et ses amis en compagnie de la marchande.
- Tu as vu comme ils sont polis ! s'esclaffa l'infirme. Ils
ont appris ce que c'est que le respect. Ils pourront t'être
utiles
Tu vois, si tu n'avais pas trouvé une bonne
place, on aurait déploré un incendie dans ce marché
! Ce qui s'est déjà produit assez souvent par
le passé. A nous qui nous sommes sacrifiés pour
la patrie, il est bien naturel qu'on rende quelques menus services,
non ? ajouta-t-il assez content de montrer son pouvoir.
Chul Woo aurait voulu rester plus longtemps auprès de
la femme de Hoeryong pour lui apporter son aide mais elle insista
pour qu'il partît à Hadan. Elle le rassura en lui
disant qu'elle était désormais capable de tenir
le restaurant ambulant avec l'aide de Gahie. Chul Woo quitta
donc les deux femmes qui lui rappelaient son pays et s'installa
chez Guydol où il commença l'apprentissage du
métier de boucher.
- Egorger des animaux n'est pas une chose simple
Il te
faudra du temps, au moins une année, pour t'y habituer,
dit Guydol à Chul Woo qui éprouvait des difficultés
à faire son apprentissage.
Il s'habitua peu à peu à la vie de Pusan et au
parler de la région. Guydol rendait visite régulièrement
à la marchande ambulante, mais, curieusement, à
chacun de ses retours il se montrait plus triste et maussade,
finissant ses journées à boire plus que de raison.
Chul Woo en vint à penser qu'un problème avait
surgi entre Guydol et la femme de Hoeryong.
- Que se passe-t-il, Guydol ? Pourquoi avez-vous l'air si maussade
chaque fois que vous rendez visite à la femme de Hoeryong
?
Puis un jour qu'elle était venue leur rendre visite,
Guydol quitta même brusquement la maison sans la saluer.
C'est pourquoi, quelques jours plus tard, Chul Woo décida
d'aller interroger la marchande ambulante. Lorsqu'il arriva
chez elle, elle était déjà partie au marché.
Pénétrant dans la maison, il trouva, dans la pièce
qu'il occupait avant de partir à Hadan, des vêtements
d'homme accrochés au mur puis une prothèse, un
crochet de fer, posée sur une table basse dans un coin.
Chul Woo eut ainsi la confirmation de ce qu'il pressentait :
la femme de Hoeryong était devenue la compagne de Park
Myongdo. Renonçant à l'idée de la rencontrer,
il rentra à Hadan.
Guydol manifesta dès lors un comportement de plus en
plus étrange. Il ne se présentait plus à
son travail. Il passait son temps hors de la maison, parfois
des nuits entières. Chul Woo, qui attendait son retour,
s'inquiétait au signal du couvre-feu. Il essaya d'obtenir
des explications mais l'autre restait silencieux. Puis un jour,
Guydol disparut de Pusan, sans prévenir.
À cette même époque, on retira de l'eau,
sous un pont, le cadavre d'un homme assassiné d'un coup
de couteau. Son visage, bouffi, était méconnaissable
mais on remarqua qu'il lui manquait une main. La nouvelle passa
inaperçue car la guerre faisait des victimes innombrables
aussi bien parmi les civils que parmi les soldats. Personne
ne s'inquiéta de la cause de cette mort et on l'oublia
aussitôt comme tant d'autres.
Chul Woo était peu à peu devenu expert dans son
nouveau métier et s'était fait accepter par ses
compagnons de travail, réfugiés de Hoeryong pour
la plupart.
Après les
premiers pourparlers engagés à Kaesong le 8 juillet
1951, la conférence d'armistice s'installa à Panmunjom
le 25 octobre. La guerre se poursuivait cependant, ralentie
et localisée. Le 28 novembre, la conférence décida
de fixer la ligne d'armistice aux positions tenues par chacune
des armées en présence. Le froid apparut et la
neige, abondante cette année-là, couvrit tout
le pays. Il y avait un an et demi que les hostilités
avaient éclaté lorsque la guerre sembla entrer
dans une phase d'immobilisme. L'armée sud-coréenne
en profita pour lancer une opération de nettoyage dans
la montagne de Jili où des soldats communistes en déroute
s'étaient regroupés après le débarquement
d'Inchon. Les opérations durèrent plus de trois
mois et se soldèrent par la mort de sept mille partisans.
Le peuple épuisé espérait que la nouvelle
année lui apporterait la paix mais les pourparlers s'enlisaient,
butant sur la question des prisonniers. Au mois de mai, les
détenus communistes de l'île de Koje se révoltèrent.
La prolongation des discussions laissait libre cours à
des combats sporadiques mais cruels autour de certains points
stratégiques où eurent lieu des combats acharnés.
La côte du Cheval-Blanc, par exemple, dans l'est du pays,
changea de camp vingt-cinq fois en un seul mois. C'était
une position stratégique pour la défense de la
ville de Chunchun. Les artilleries américaine et chinoise
y déversèrent tant d'obus que les pentes en étaient
complètement ravinées et déboisées.
Quinze mille Chinois y laissèrent leur vie.
Au nord de la côte du Cheval-Blanc, la côte du Cur
déchiré fut également le lieu d'un affrontement
cruel qui se conclut par une victoire des forces des Nations
unies après vingt-sept jours de combat. À la fin
de l'année 1952, la guerre était arrêtée,
les forces communistes tout comme celles des Nations unies semblaient
épuisées. Les communistes s'étaient rendu
compte de l'impossibilité de prendre l'avantage face
à la puissante artillerie des Nations unies qui, elles-mêmes,
ne pouvaient venir à bout de la marée humaine
chinoise.
Le printemps finit par arriver, c'était le troisième
printemps de guerre. Le 5 mars 1953, Staline mourut. Le 6 avril,
les pourparlers d'armistice reprirent à Panmunjom. L'échange
des prisonniers blessés et malades commença et
le peuple put dès lors caresser l'espoir de retrouver
la paix.
*
La femme de Hoeryong
qui de temps en temps rendait visite à Chul Woo, brûlait
d'envie de lui demander des nouvelles de Guydol mais elle n'osait
lui en parler. Un jour, elle arriva en compagnie de Gahie.
- Puisque tu n'arrives pas à trouver un moment pour nous
rendre visite, je suis venue avec Gahie. Regarde comme elle
a grandi !
Ce n'était plus la petite fille de jadis. Chul Woo s'étonna
de la rapidité du temps qui passe.
- Entre, ma chère belle-sur, entre donc ! dit-il.
Elle était intimidée en retrouvant Chul Woo qu'elle
n'avait pas vu depuis un certain temps et intriguée par
la caverne où il logeait. Elle s'étonnait également
que Chul Woo l'appelât belle-sur au lieu de Gahie.
- Chul Woo est ton beau-frère, lui dit la femme de Hoeryong,
dépêche-toi d'entrer !
- Pourquoi mon beau-frère ? demanda-t-elle, en s'approchant
de sa mère et en souriant timidement à Chul Woo.
- Il est ton beau-frère parce que tu as une sur
qui s'est mariée avec lui
tu comprends maintenant
?
- Je ne savais pas que j'avais une sur, tu ne m'en as
jamais parlé ! Où est-elle ?
- Elle est au Nord.
- Au Nord
? Comment s'appelle-t-elle ?
- Ta sur s'appelle Ga Young.
- Ah je vois, ma sur s'appelle Ga Young et moi je m'appelle
Gahie
Elle s'appelle donc Lim Ga Young ? ajouta-t-elle.
Mais ni Chul Woo ni la femme de Hoeryong ne voulurent répondre
à cette question. Ils se voyaient mal lui expliquer que
le nom de sa sur n'était pas Lim mais Park
- Ne me regardez pas comme cela, beau-frère
dit-elle,
en se cachant le visage.
C'était une enfant joyeuse dont la gaieté allégeait
l'atmosphère lourde qui régnait dans la pièce.
- Vous devez vous sentir seul en l'absence de ma sur
- On ne peut rien te cacher ! s'écria Chul Woo.
Il pensa à Ga Young et à sa famille. Ils n'étaient
pas exposés au danger des combats mais la guerre qui
durait depuis près de trois ans rendait la vie de plus
en plus difficile au peuple. Le Nord manquait de nourriture
même en temps normal compte tenu de son relief montagneux
qui ne permettait guère l'exploitation agricole. La femme
de Hoeryong aidée par Gahie prépara le dîner.
Chul Woo était content de se trouver autour d'une table
avec elles. Après le dîner, il emmena Gahie se
promener au bord de la rivière. Il s'arrêtèrent
un moment pour contempler la mer et l'île d'Elsuk. Les
roseaux se profilaient comme des nuages descendus du ciel et
une nuée d'oiseaux migrateurs s'envolaient en gazouillant.
- Tu veux bien me porter sur ton dos, si je ne suis pas trop
lourde ? demanda soudain Gahie.
- On va voir
lui répondit-il.
Seule avec Chul Woo, Gahie n'avait pas le même comportement
qu'en présence de sa mère. Deux ans de vie au
Sud lui avait appris à parler comme les enfants de la
région. Elle avait, abandonné son accent du Nord.
Elle s'accrocha en riant au dos de Chul Woo.
- Allons, profitons de ce que tu es encore une petite fille.
Ce ne sera bientôt plus possible
- Oh, ne vous inquiétez pas, je le sais bien ! Quand
je serai grande, je ne le vous demanderai plus.
- Gahie, tu parles avec l'accent des gens du Sud ! Ta maman
ne te le dit pas ?
- Bien sûr qu'elle me le reproche. Devant elle, j'évite
de parler comme ça. Maman me dit toujours que nous retournerons
au Nord quand la guerre sera finie. Elle souhaite que les cendres
de papa y soient ensevelies dans une colline de notre pays.
Mais quand je parle avec l'accent du Nord, mes camarades d'école
se moquent de moi, c'est pour cela que je parle comme eux.
- On dirait que tu es née ici ! Ce qui est si difficile
pour nous adultes est naturel pour vous les enfants.
- La prochaine fois, nous irons en bateau jusqu'à l'île
Elsuk ? J'aimerais tellement y aller.
- Bien sûr, mais je ne sais si je pourrai encore te porter
sur le dos à ce moment là. Tu grandis tellement
vite, lui répondit Chul Woo en regardant le soleil se
coucher au-dessus des roseaux.
- Beau-frère Chul Woo, ne dis pas à maman que
tu m'as portée sur ton dos, d'accord ? Sinon je vais
me faire gronder. Pauvre maman
le monsieur manchot, le
sergent Park, la frappait tous les jours, avec son crochet et
le sang coulait
- Je m'en doutais un peu, mais qu'est-ce qu'il est devenu maintenant
?
- Vous ne savez pas ? Il me demandait de l'appeler papa et si
je lui répondais que mon père était déjà
mort, il me frappait. Il se mettait en colère pour rien
et il était très violent. Un jour, on a retrouvé
un cadavre qui flottait près d'un pont, un poignard dans
le cur. Ma mère a pensé que c'était
lui et elle a beaucoup pleuré !
Chul Woo écoutait non sans étonnement le récit
de la jeune fille tout en regardant l'île d'Elsuk empourprée
par le soleil couchant. Il eut l'impression soudaine d'y voir
Guydol pénétrer dans le champ de roseaux
Chul Woo emmena Gahie et sa mère au marché avant
de les raccompagner chez elles. Il leur acheta à chacune
un vêtement dans un stock en provenance des États-Unis.
Gahie était ravie du cadeau qu'elle appréciait
avec coquetterie. De retour dans sa chambre, Chul Woo se sentit
rempli d'allégresse. Son cur était comme
un jardin où voltigeaient des papillons parmi les parfums
de fleurs et de fruits, Ga Young s'y promenait en tenant par
la main sa sur Gahie. On y voyait aussi Hiyae, son premier
amour, que Chul Woo n'avait jamais oublié. Il vivait
dans le désir constant de la revoir mais il se méprisait
d'être devenu boucher... Un soir, à la tombée
de nuit, Chul Woo reçut une visite inattendue de Samsic
qui était l'ami le plus proche de Guydol.
- Quel bon vent t'amène, Samsic ?
- Je passais par là et j'ai pensé à toi,
comme ça
As-tu des nouvelles de Guydol ?
- Entre et assieds-toi !
- J'ai trouvé une bouteille d'alcool, et comme c'est
rare, j'ai pensé qu'on pourrait la partager.
Les deux hommes se mirent à boire en parlant de tout
et de rien.
- Crois-tu que nous puissions retourner au Nord après
l'armistice ? demanda Samsic.
- Je ne sais pas
Lorsque les réfugiés ont
quitté le Nord, je me demande combien ont pensé
pouvoir regagner un jour leur pays. Tant que les communistes
seront au pouvoir, je ne pense pas qu'il y ait des candidats
au retour. Comment peut-on vivre dans un pays où la haine
est présentée comme le moteur de la révolution
? Cela me donne des frissons rien que d'y penser. Les êtres
humains ont besoin d'être aimés, pas haïs.
- Tu sais quelque chose sur Guydol ?
- Non, rien du tout. Et toi ? Je suis inquiet de ne pas avoir
de ses nouvelles. Dans le monde où on est, la vie tient
vraiment à peu de chose.
Samsic regarda Chul Woo longuement. Chul Woo s'interrogea sur
le vrai but de la visite de Samsic, il en savait peut-être
plus qu'il ne le disait sur le sort de Guydol.
- Je ne l'ai pas vu mais je sais qu'il n'est pas mort, fit Samsic
après un long silence.
- Où est-il ?
- Je ne sais pas au juste
Chul Woo ressentit un soulagement. Il pensa qu'il avait dû
se réfugier auprès de membres de sa corporation
dans l'un de ces endroits que les gens ordinaires évitaient
de fréquenter. Il se mit alors à réfléchir
à la meilleure façon de le retrouver. Il lui faudrait
visiter tous les lieux où on rencontre des bouchers.
Il alla voir tout d'abord la femme de Hoeryong qu'il n'avait
pas vue depuis longtemps en espérant obtenir d'elle de
nouveaux éléments.
- N'as-tu pas une idée sur l'endroit où se trouve
Guydol ?
- Je n'en sais pas plus que toi. Mais cela m'étonnerait
qu'il soit encore à Pusan, je suppose qu'il est parti
pour Taegu ou Séoul, lui répondit-elle.
- A-t-il des amis là-bas ?
- Comment savoir ? Mais entre eux, les bouchers se considèrent
tous de la même famille. Il n'aura donc pas eu de difficulté
à trouver de l'aide.
|