|
Alors, Hiyae lui
a dit que depuis qu'ils étaient ensemble elle n'avait
jamais couché avec un autre que lui
Puis elle lui
a demandé d'emmener l'enfant en Amérique parce
qu'il lui serait difficile de s'en occuper seule, la réponse
fut non. Il ne voulait pas non plus lui verser de pension. L'enfant
est alors tombé malade, il avait de la fièvre
et pleurait jour et nuit. Le type est devenu fou et il a tué
le bébé. Selon Punyeo, l'enfant n'était
pas normal
Chul Woo resta silencieux mais sa tête fut traversée
d'un grondement sourd. Personne n'a le droit de traiter ainsi
une pauvre créature sous prétexte de son infirmité
! Guydol qui s'attendait à une vive réaction de
la part de Chul Woo sembla gêné par son silence.
- À mon avis, dit-il enfin, elle n'a rien compris. Comment
a-t-elle pu être assez stupide pour croire qu'il allait
les emmener, elle et son enfant, dans son pays à sa simple
demande ? Peut-on s'éprendre à ce point d'une
femme ramassée dans la rue d'un pays lointain où
l'on fait la guerre ? Elle se trompait et comment ! Le monde
n'est pas aussi simple que ça, et les hommes, et la guerre
! Est-elle innocente ou idiote ? Ah les femmes
! conclut-t-il
avec emphase.
Guydol connaissait le sentiment que Chul Woo éprouvait
envers Hiyae mais il ne réussit pas à lui arracher
un seul mot. Chul Woo finit par se lever silencieusement et
sortit. Il descendit au bord de la rivière, laissant
derrière lui Guydol hébété. Au loin,
les roseaux dorés, à la lumière du soir,
se balançaient sous la brise. Guydol regarda Chul Woo,
que Tuck Seu l'avait chargé de ramener sans tarder à
Séoul, s'éloigner dans le vent. Malgré
tous les événements, Chul Woo était resté
pour Tuck Seu le jeune maître qu'il avait servi si longtemps.
Il ne pouvait s'empêcher de manifester à son égard
l'attitude respectueuse d'un serviteur.
- Sais-tu où habite Hiyae ? finit par demander Chul Woo
à Guydol qui tentait de le convaincre de déménager
à Séoul.
- Qu'est-ce que tu veux faire au juste ?
- Je veux savoir
- En fait, c'est moi que Tuck Seu a chargé de rester
en contact avec elle. Je sais écrire un peu tandis que
lui ne sait pas du tout. J'ai donc écrit pour lui quelques
lettres à Hiyae. Elle habite à Dongduchun, près
de la base militaire américaine. Mais je ne me rappelle
pas l'adresse exacte.
- De quoi vit-elle maintenant ?
- Elle est toujours avec ce type. Il ne veut pas la laisser
partir. Il a envie de profiter d'elle jusqu'au dernier moment.
Les hommes au long nez ne peuvent pas se passer de femme un
seul jour !
Chul Woo poussa un long soupir qui fit frissonner Guydol. Mais
comme il ne réussissait pas à convaincre Chul
Woo de rejoindre Séoul, Guydol se résolut à
quitter Pusan.
Hiyae, depuis la mort de son fils, avait l'impression d'être
tombée dans un gouffre d'où elle ne sortirait
plus jamais. Elle restait passive et sans volonté auprès
du soldat américain qui prétendait que le coup
de feu qui avait atteint l'enfant était parti accidentellement.
- Un accident ? Toujours est-il que tu ne voulais pas nous emmener
avec toi et que tu ne te sentais pas responsable ni de l'enfant,
ni de moi.
- Il ne faut pas tout mélanger. Le sentiment que j'ai
pour toi n'a rien à voir avec tout ce que tu me demandes,
c'est autre chose.
- N'importe quoi ! Tu dis que tu m'aimes mais tu ne veux pas
t'engager, comment expliques-tu cela ?
- Tu ne veux pas comprendre ! Ce que je dis n'a pas besoin d'explication,
c'est clair, non ? Je t'aime mais je ne veux pas me marier avec
toi. Pourquoi ? Ma famille, puritaine depuis des siècles,
n'accepte pas le métissage, surtout pas avec les Asiatiques.
C'est une règle stricte.
- Alors, toi, comment peux-tu vivre avec moi, hein ? As-tu pensé
à ce que je deviendrai après ton départ
?
- Ce n'est pas mon problème, c'est ton problème
! C'est ton choix ! C'est notre choix de vivre ensemble, c'est
un arrangement entre nous et tu n'as pas de raison de te plaindre
! Mais je ne t'oublierai pas !
- Tu n'es qu'un égoïste, un sale type ! Je ne veux
plus te voir, disparais tout de suite !
- Non, je ne m'en irai pas parce que je t'aime et que j'ai besoin
de toi. L'amour est autre chose que le mariage, tu ne comprends
pas ça ?
- Pourquoi ce mépris pour nous les Asiatiques ?
- Les Asiatiques ont une odeur répugnante et leurs yeux
bridés cachent la fourberie et la haine.
- Et moi ?
- Toi, tu n'es pas pareille. Tu n'as pas la même odeur
que les autres. Tes yeux sont plein de douceur, n'empêche
qu'ils me donnent parfois des frissons !
Charles, soldat américain, était originaire du
Massachussets, l'un des États les plus conservateurs
des Etats-Unis. Il était raciste dans le sang. La guerre
était finie mais, contrairement à l'attente générale,
les soldats des forces des Nations unies restèrent en
cantonnement jusqu'à l'arrivée de l'automne, dans
la petite ville où régnait une ambiance morne.
Hiyae était désespérée du comportement
de son compagnon mais elle craignait l'abandon et la solitude
à venir.
Une nuit que Charles venait de s'approcher d'elle, elle vit
soudain un homme faire irruption dans la chambre, se jeter sur
son compagnon et lui donner un coup de poignard en criant "
Salaud ! ". Le soldat poussa un cri de douleur, saisit
son arme et tira dans l'ombre. L'homme le frappa à nouveau
et disparut en un clin d'il. Les voisins ne tardèrent
pas à se rassembler devant la maison puis deux policiers
militaires arrivèrent sur place pour constater l'agression.
Le soldat était mort poignardé au cur mais
on lui avait également coupé le sexe. Les témoignages
des voisins n'apportèrent rien d'important. Le soldat
avait été attaqué pour une raison mystérieuse
par un inconnu. La police embarqua le corps. Hiyae fut conduite
à la caserne où elle reconnut des soldats qui
avaient couché avec elle avant que son ami la prenne
pour lui seul. Ils aimaient bien Hiyae qu'ils avaient trouvée
docile et soumise à leurs volontés.
Hiyae pleurait, épuisée. Elle revoyait l'homme
entrer dans la chambre. Si le soldat n'avait pas ouvert le feu,
il n'aurait pas perdu la vie, l'inconnu n'avait pas l'intention
de le tuer. L'homme dissimulait son visage, mais Hiyae avait
vu ses yeux et avait reconnu Chul Woo. Saisie de honte, elle
avait caché son corps nu. Chul Woo était parti
sans lui avoir jeté un seul regard mais elle s'était
soudain sentie envahie d'une étrange sensation, comme
si, dans quelque univers hors du monde, son ami venait de la
rejoindre.
La police militaire interrogea Hiyae mais n'obtint aucune information
sur l'auteur du crime. Le dossier fut alors remis à la
police coréenne qui n'avait ni la capacité ni
la volonté de poursuivre l'enquête. On relâcha
Hiyae qui retourna vivre auprès de ses parents.
|