Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 26

Alors, Hiyae lui a dit que depuis qu'ils étaient ensemble elle n'avait jamais couché avec un autre que lui… Puis elle lui a demandé d'emmener l'enfant en Amérique parce qu'il lui serait difficile de s'en occuper seule, la réponse fut non. Il ne voulait pas non plus lui verser de pension. L'enfant est alors tombé malade, il avait de la fièvre et pleurait jour et nuit. Le type est devenu fou et il a tué le bébé. Selon Punyeo, l'enfant n'était pas normal…
Chul Woo resta silencieux mais sa tête fut traversée d'un grondement sourd. Personne n'a le droit de traiter ainsi une pauvre créature sous prétexte de son infirmité ! Guydol qui s'attendait à une vive réaction de la part de Chul Woo sembla gêné par son silence.
- À mon avis, dit-il enfin, elle n'a rien compris. Comment a-t-elle pu être assez stupide pour croire qu'il allait les emmener, elle et son enfant, dans son pays à sa simple demande ? Peut-on s'éprendre à ce point d'une femme ramassée dans la rue d'un pays lointain où l'on fait la guerre ? Elle se trompait et comment ! Le monde n'est pas aussi simple que ça, et les hommes, et la guerre ! Est-elle innocente ou idiote ? Ah les femmes… ! conclut-t-il avec emphase.
Guydol connaissait le sentiment que Chul Woo éprouvait envers Hiyae mais il ne réussit pas à lui arracher un seul mot. Chul Woo finit par se lever silencieusement et sortit. Il descendit au bord de la rivière, laissant derrière lui Guydol hébété. Au loin, les roseaux dorés, à la lumière du soir, se balançaient sous la brise. Guydol regarda Chul Woo, que Tuck Seu l'avait chargé de ramener sans tarder à Séoul, s'éloigner dans le vent. Malgré tous les événements, Chul Woo était resté pour Tuck Seu le jeune maître qu'il avait servi si longtemps. Il ne pouvait s'empêcher de manifester à son égard l'attitude respectueuse d'un serviteur.
- Sais-tu où habite Hiyae ? finit par demander Chul Woo à Guydol qui tentait de le convaincre de déménager à Séoul.
- Qu'est-ce que tu veux faire au juste ?
- Je veux savoir…
- En fait, c'est moi que Tuck Seu a chargé de rester en contact avec elle. Je sais écrire un peu tandis que lui ne sait pas du tout. J'ai donc écrit pour lui quelques lettres à Hiyae. Elle habite à Dongduchun, près de la base militaire américaine. Mais je ne me rappelle pas l'adresse exacte.
- De quoi vit-elle maintenant ?
- Elle est toujours avec ce type. Il ne veut pas la laisser partir. Il a envie de profiter d'elle jusqu'au dernier moment. Les hommes au long nez ne peuvent pas se passer de femme un seul jour !
Chul Woo poussa un long soupir qui fit frissonner Guydol. Mais comme il ne réussissait pas à convaincre Chul Woo de rejoindre Séoul, Guydol se résolut à quitter Pusan.
Hiyae, depuis la mort de son fils, avait l'impression d'être tombée dans un gouffre d'où elle ne sortirait plus jamais. Elle restait passive et sans volonté auprès du soldat américain qui prétendait que le coup de feu qui avait atteint l'enfant était parti accidentellement.
- Un accident ? Toujours est-il que tu ne voulais pas nous emmener avec toi et que tu ne te sentais pas responsable ni de l'enfant, ni de moi.
- Il ne faut pas tout mélanger. Le sentiment que j'ai pour toi n'a rien à voir avec tout ce que tu me demandes, c'est autre chose.
- N'importe quoi ! Tu dis que tu m'aimes mais tu ne veux pas t'engager, comment expliques-tu cela ?
- Tu ne veux pas comprendre ! Ce que je dis n'a pas besoin d'explication, c'est clair, non ? Je t'aime mais je ne veux pas me marier avec toi. Pourquoi ? Ma famille, puritaine depuis des siècles, n'accepte pas le métissage, surtout pas avec les Asiatiques. C'est une règle stricte.
- Alors, toi, comment peux-tu vivre avec moi, hein ? As-tu pensé à ce que je deviendrai après ton départ ?
- Ce n'est pas mon problème, c'est ton problème ! C'est ton choix ! C'est notre choix de vivre ensemble, c'est un arrangement entre nous et tu n'as pas de raison de te plaindre ! Mais je ne t'oublierai pas !
- Tu n'es qu'un égoïste, un sale type ! Je ne veux plus te voir, disparais tout de suite !
- Non, je ne m'en irai pas parce que je t'aime et que j'ai besoin de toi. L'amour est autre chose que le mariage, tu ne comprends pas ça ?
- Pourquoi ce mépris pour nous les Asiatiques ?
- Les Asiatiques ont une odeur répugnante et leurs yeux bridés cachent la fourberie et la haine.
- Et moi ?
- Toi, tu n'es pas pareille. Tu n'as pas la même odeur que les autres. Tes yeux sont plein de douceur, n'empêche qu'ils me donnent parfois des frissons !
Charles, soldat américain, était originaire du Massachussets, l'un des États les plus conservateurs des Etats-Unis. Il était raciste dans le sang. La guerre était finie mais, contrairement à l'attente générale, les soldats des forces des Nations unies restèrent en cantonnement jusqu'à l'arrivée de l'automne, dans la petite ville où régnait une ambiance morne. Hiyae était désespérée du comportement de son compagnon mais elle craignait l'abandon et la solitude à venir.
Une nuit que Charles venait de s'approcher d'elle, elle vit soudain un homme faire irruption dans la chambre, se jeter sur son compagnon et lui donner un coup de poignard en criant " Salaud ! ". Le soldat poussa un cri de douleur, saisit son arme et tira dans l'ombre. L'homme le frappa à nouveau et disparut en un clin d'œil. Les voisins ne tardèrent pas à se rassembler devant la maison puis deux policiers militaires arrivèrent sur place pour constater l'agression. Le soldat était mort poignardé au cœur mais on lui avait également coupé le sexe. Les témoignages des voisins n'apportèrent rien d'important. Le soldat avait été attaqué pour une raison mystérieuse par un inconnu. La police embarqua le corps. Hiyae fut conduite à la caserne où elle reconnut des soldats qui avaient couché avec elle avant que son ami la prenne pour lui seul. Ils aimaient bien Hiyae qu'ils avaient trouvée docile et soumise à leurs volontés.
Hiyae pleurait, épuisée. Elle revoyait l'homme entrer dans la chambre. Si le soldat n'avait pas ouvert le feu, il n'aurait pas perdu la vie, l'inconnu n'avait pas l'intention de le tuer. L'homme dissimulait son visage, mais Hiyae avait vu ses yeux et avait reconnu Chul Woo. Saisie de honte, elle avait caché son corps nu. Chul Woo était parti sans lui avoir jeté un seul regard mais elle s'était soudain sentie envahie d'une étrange sensation, comme si, dans quelque univers hors du monde, son ami venait de la rejoindre.
La police militaire interrogea Hiyae mais n'obtint aucune information sur l'auteur du crime. Le dossier fut alors remis à la police coréenne qui n'avait ni la capacité ni la volonté de poursuivre l'enquête. On relâcha Hiyae qui retourna vivre auprès de ses parents.

 


Chapitre 27