Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 27

Depuis qu'il était installé à Séoul, Tuck Seu gagnait suffisamment d'argent pour entretenir toute sa famille. Il connaissait bien les marchés à la viande et s'était constitué une vaste clientèle. Après l'armistice, les réfugiés avaient quitté peu à peu Pusan ou Taegu pour rejoindre Séoul dont la population s'était ainsi rapiedment accrue. La consommation de viande avait augmenté d'autant et Tuck Seu, de plus en plus occupé, avait dû engager son fils, Hichan, dans son commerce.
Tuck Seu avait vite compris le fonctionnement de la société capitaliste. Si on voulait gagner beaucoup, il fallait travailler beaucoup, c'était aussi simple que ça. N'ayant rien d'autre à vendre que son travail, il sortait de sa maison dès la levée du couvre-feu, allait prendre sa charrette au pied de la colline et partait s'approvisionner dans les abattoirs pour livrer les boucheries dans divers quartiers de la ville. Il disposait sa viande dans des récipients remplis de glace afin d'en préserver la fraîcheur. Certains bouchers allaient eux-mêmes acheter leur marchandise à l'abattoir, d'autres, préférant rester dans leur magasin, avaient recours à des intermédiaires en qui ils mettaient leur confiance. Tuck Seu était renommé et efficace. Il livrait ses clients ponctuellement si bien qu'il eut de plus en plus de succès et prit également comme aides son beau-fils Geonchun et Choi Intae qu'il avait rencontré lors de sa fuite. Comme Geonchun aidait son beau-père, sa femme Hila en vint elle aussi à travailler avec eux. Finalement toute la famille de Tuck Seu contribua au commerce. Tuck Seu était content de ne plus participer à l'abattage des animaux car c'était un travail difficile et éprouvant. Désormais, il était connu comme le plus sûr des intermédiaires. C'était un gros acheteur qui payait comptant.
Bientôt pourvu de solides économies, Tuck Seu ouvrit lui-même une boucherie puis un restaurant qu'il installa d'abord au marché de la Porte de l'Est avant de le transférer au marché de la Porte du Sud. Ce marché qui était le plus grand de Séoul, prospérait dans la ville ravagée. Les petits marchands, simples et encore pauvres, se contentaient d'un bol de riz et d'une soupe chaude où baignaient quelques abats. Punyeo qui avait pris en main les fourneaux était bonne cuisinière, elle assaisonnait la soupe avec générosité selon l'usage de la province de Hamgyong, son pays natal.
Le restaurant du Hamgyong permit à Tuck Seu de faire une fortune suffisante pour acheter un immeuble dans le centre de la ville. Il y ouvrit un nouvel établissement et commença à goûter le plaisir d'être riche dans une société capitaliste. Devenu le patron de l'un des plus grands restaurants du pays, il était un autre homme. Pour en arriver là, il lui avait fallu cinq ans de travail acharné. Parti de rien, il était l'une des rares personnes à avoir amassé aussi vite autant de biens. Dans une telle période, on devait se priver de beaucoup de choses mais on était bien obligé de se nourrir et Tuck Seu avait la chance de travailler dans la restauration…
- Si j'avais deviné comment tu allais réussir, grand frère Tuck Seu, je ne me serais pas contenté d'une boucherie ! lui dit un jour Guydol.
- Ouvre un restaurant, toi aussi ! Ce n'est pas l'expérience qui te manquera, puisque ton épouse est de la partie, non ? Veux-tu que je te cède l'un de mes établissements ?
- Ce serait une grande faveur pour nous ! Ma femme tient toujours son échoppe ambulante mais les revenus sont maigres par rapport aux efforts !
- Achète mon restaurant du marché de la porte du Sud ! Je te ferai un prix intéressant.
- Merci ! Et quel est le secret de la réussite ?
- Le secret de la réussite ? Je n'en sais rien. Il faut connaître les goûts des gens. Il n'y a pas d'ordre dans cette société, chacun fait ce qu'il veut. Un commerçant doit donc deviner ce dont les gens ont besoin ou ce qui leur fait plaisir.
- C'est donc le client qui est roi, ce n'est pas le patron, c'est ça ?
- Voilà ! Tu as tout compris. On entend dire que le client est roi, mais il y a peu de gens qui sont capables d'en tirer les conséquences.
- Au Nord, on travaille pour obéir aux ordres tandis qu'au Sud, on s'applique à satisfaire ses désirs !
- Exactement ! Au Nord, les individus n'existent plus, alors les désirs individuels, on n'en parle même pas ! C'est ça la grande différence entre le Nord et le Sud.
- Oui, je commence à comprendre pourquoi vous avez si bien réussi…
- Tu vois, pendant la guerre, pendant les trois ans qu'on s'est battu, pour on ne sait quoi, les gens n'arrivaient pas manger à leur faim. Alors la viande, aujourd'hui, ils se précipitent s'ils peuvent en manger à bon prix ! Et même tout simplement pour en sentir l'odeur !
Tuck Seu donna ainsi sa chance à Guydol et peu après il ouvrit également un restaurant pour son beau-fils, Geonchun. Pendant tout cette période, dès qu'il trouvait un moment, Tuck Seu n'hésitait pas à rendre visite à Chul Woo qui vivait toujours à Pusan.
- Chul Woo, il faut que tu montes à Séoul ! Tu ne vas pas finir ta vie à égorger des cochons, non ? Tu as une éducation et tu peux reprendre tes études de médecine ! Puis tu ouvriras une clinique ! Nous, les gens des villages de Susung et de Suckmak, nous serons fiers de toi ! Dès que tu auras fini tes études, je t'aiderai ouvrir une grande clinique, c'est vrai ! Que veux-tu que je fasse avec tout cet argent que j'ai gagné, je ne peux pas manger dix fois par jour !
- Oncle Tuck Seu, je vous remercie pour tous les efforts que vous faites pour moi. Cependant, je n'ai aucune envie de reprendre mes études. Je suis bien ainsi, je suis tranquille, je gagne ma vie en égorgeant des animaux, comme vous dites. J'aime Pusan et tous ces bateaux qui partent et qui reviennent. Lorsque je regarde la mer, j'ai l'impression que je retourne dans mon pays. À quoi cela servirait-il de continuer mes études et de réussir ma vie dans un pays qui m'est étranger ? Cela n'a aucun sens !
- Tu penses encore au pays natal ? Mais on n'a aucun moyen d'y retourner, pour l'instant, ce n'est qu'un rêve ! C'est quoi ton pays ? C'est l'endroit où tu vis, là où sont tes proches, ceux à qui tu t'attaches, c'est ça ton pays, rien d'autre ! Nous allons travailler ensemble, nous ferons de Séoul notre deuxième pays natal, notre pays adoptif ! Si tu ne viens pas t'installer à Séoul, c'est moi qui viendrais à Pusan, d'accord ?
- Pas question ! Avec tous les commerces que vous avez à Séoul, c'est impossible !
- Viens donc à Séoul !
- Je vais y réfléchir, oncle Tuck Seu.
A l'époque où Tuck Seu quitta son restaurant de la porte de l'Est pour celui de la porte du Sud, Chul Woo songeait d'autant moins à quitter Pusan qu'il venait de prendre la décision de passer au Japon clandestinement. Il avait déjà tenté la traversée par deux fois mais en vain. La première fois, son bateau, accosté par un garde-côtes s'était aussitôt transformé en bateau de pêche. Chul Woo l'avait échappé belle. La deuxième fois, Chul Woo avait confié toutes ses économies à un équipage japonais qui devait le conduire jusqu'au port de Sasebo. Mais le bateau l'avait débarqué aux îles de Tsushima, ce qui n'était pas prévu. Chul Woo arrêté et jugé comme passager clandestin avait été renvoyé en Corée. Après ces deux aventures malheureuses, Chul Woo, épuisé et démoralisé, s'était enfermé chez lui.
- Chul Woo, mange un peu, sinon tu vas mourir ! Je ne veux plus te voir dans cet état, tu m'avais promis de partir à Séoul, non ? lui disait Yongchul.
- Laisse-moi tranquille, tu veux ?
- Que voulais-tu faire au Japon ?
- Yongchul, laisse-moi, tout ce dont j'ai besoin à présent, c'est de dormir, et ça ira mieux, tu verras. Mais maintenant je n'ai aucune envie de parler avec personne. Laisse-moi dormir.
- Ce n'est pas le moment de te laisser aller ! dit encore Yongchul qui, désespéré, finit par éclater en sanglots.
Quand Tuck Seu apprit par Samsic l'état où se trouvait Chul Woo, il décida de lui rendre visite. Il arriva à Pusan en compagnie de Guydol. Le crépuscule commençait à couvrir l'île d'Eulsuk, les oiseaux s'ébattaient à la surface de l'eau. Arrivé devant le baraquement où vivait Chul Woo, Tuck Seu l'appela sans obtenir de réponse. La maison semblait vide, Guydol qui avait lui-même aménagé le logement poussa la porte. Le silence était tel qu'ils hésitaient à entrer, quand ils entendirent derrière eux les pas d'un homme qui s'approchait. Une voix au fort accent du nord leur demanda qui ils étaient. En se retournant, ils découvrirent un homme manchot qui tenait une gamelle dans sa main unique à la façon des mendiants.
- Han Chul Woo n'habite plus ici ? demanda Guydol.
- Han Chul Woo… Oui, c'est ici. Êtes-vous du Nord, vous aussi ?
- Oui, où est-il ?
- Il est à l'intérieur, vous le connaissez bien ?
La nuit tombait. Yongchul entra le premier et alluma une lampe. Tuck Seu n'avait pas reconnu le bûcheron dans l'infirme dont la gamelle était remplie de nourriture.
- Chul Woo, devine qui est là ! cria Guydol.
Chul Woo ne se trouvait pas chez lui. Tuck Seu et Guydol retournèrent à sa recherche, au bord de la rivière, selon les conseils de Yongchul. Ils le trouvèrent allongé au bord de l'eau, contemplant le crépuscule. Ils le conduisirent chez lui. Chul Woo, fortement amaigri, était méconnaissable. Il se laissait aller et ne se nourrissait plus que de ce que Yongchul lui portait de temps à autre. Pendant deux jours, Tuck Seu essaya de le convaincre de l'accompagner à Séoul, mais en vain.
- Je n'ai pas envie, laissez moi tranquille…
- Bon, si c'est comme ça, on t'emmène de force ! Hé, Guydol, prends le bras gauche, je me charge de l'autre. Allons, partons !
Chul Woo connaissait la force de Tuck Seu et se rendit vite compte que sa volonté de l'emmener était irrésistible. Il céda donc et accompagna les deux hommes. Yongchul les suivit également. Sur le chemin, Chul Woo ne put s'empêcher de penser combien il était d'une nature passive.

 


Chapitre 28