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Depuis qu'il était
installé à Séoul, Tuck Seu gagnait suffisamment
d'argent pour entretenir toute sa famille. Il connaissait bien
les marchés à la viande et s'était constitué
une vaste clientèle. Après l'armistice, les réfugiés
avaient quitté peu à peu Pusan ou Taegu pour rejoindre
Séoul dont la population s'était ainsi rapiedment
accrue. La consommation de viande avait augmenté d'autant
et Tuck Seu, de plus en plus occupé, avait dû engager
son fils, Hichan, dans son commerce.
Tuck Seu avait vite compris le fonctionnement de la société
capitaliste. Si on voulait gagner beaucoup, il fallait travailler
beaucoup, c'était aussi simple que ça. N'ayant
rien d'autre à vendre que son travail, il sortait de
sa maison dès la levée du couvre-feu, allait prendre
sa charrette au pied de la colline et partait s'approvisionner
dans les abattoirs pour livrer les boucheries dans divers quartiers
de la ville. Il disposait sa viande dans des récipients
remplis de glace afin d'en préserver la fraîcheur.
Certains bouchers allaient eux-mêmes acheter leur marchandise
à l'abattoir, d'autres, préférant rester
dans leur magasin, avaient recours à des intermédiaires
en qui ils mettaient leur confiance. Tuck Seu était renommé
et efficace. Il livrait ses clients ponctuellement si bien qu'il
eut de plus en plus de succès et prit également
comme aides son beau-fils Geonchun et Choi Intae qu'il avait
rencontré lors de sa fuite. Comme Geonchun aidait son
beau-père, sa femme Hila en vint elle aussi à
travailler avec eux. Finalement toute la famille de Tuck Seu
contribua au commerce. Tuck Seu était content de ne plus
participer à l'abattage des animaux car c'était
un travail difficile et éprouvant. Désormais,
il était connu comme le plus sûr des intermédiaires.
C'était un gros acheteur qui payait comptant.
Bientôt pourvu de solides économies, Tuck Seu ouvrit
lui-même une boucherie puis un restaurant qu'il installa
d'abord au marché de la Porte de l'Est avant de le transférer
au marché de la Porte du Sud. Ce marché qui était
le plus grand de Séoul, prospérait dans la ville
ravagée. Les petits marchands, simples et encore pauvres,
se contentaient d'un bol de riz et d'une soupe chaude où
baignaient quelques abats. Punyeo qui avait pris en main les
fourneaux était bonne cuisinière, elle assaisonnait
la soupe avec générosité selon l'usage
de la province de Hamgyong, son pays natal.
Le restaurant du Hamgyong permit à Tuck Seu de faire
une fortune suffisante pour acheter un immeuble dans le centre
de la ville. Il y ouvrit un nouvel établissement et commença
à goûter le plaisir d'être riche dans une
société capitaliste. Devenu le patron de l'un
des plus grands restaurants du pays, il était un autre
homme. Pour en arriver là, il lui avait fallu cinq ans
de travail acharné. Parti de rien, il était l'une
des rares personnes à avoir amassé aussi vite
autant de biens. Dans une telle période, on devait se
priver de beaucoup de choses mais on était bien obligé
de se nourrir et Tuck Seu avait la chance de travailler dans
la restauration
- Si j'avais deviné comment tu allais réussir,
grand frère Tuck Seu, je ne me serais pas contenté
d'une boucherie ! lui dit un jour Guydol.
- Ouvre un restaurant, toi aussi ! Ce n'est pas l'expérience
qui te manquera, puisque ton épouse est de la partie,
non ? Veux-tu que je te cède l'un de mes établissements
?
- Ce serait une grande faveur pour nous ! Ma femme tient toujours
son échoppe ambulante mais les revenus sont maigres par
rapport aux efforts !
- Achète mon restaurant du marché de la porte
du Sud ! Je te ferai un prix intéressant.
- Merci ! Et quel est le secret de la réussite ?
- Le secret de la réussite ? Je n'en sais rien. Il faut
connaître les goûts des gens. Il n'y a pas d'ordre
dans cette société, chacun fait ce qu'il veut.
Un commerçant doit donc deviner ce dont les gens ont
besoin ou ce qui leur fait plaisir.
- C'est donc le client qui est roi, ce n'est pas le patron,
c'est ça ?
- Voilà ! Tu as tout compris. On entend dire que le client
est roi, mais il y a peu de gens qui sont capables d'en tirer
les conséquences.
- Au Nord, on travaille pour obéir aux ordres tandis
qu'au Sud, on s'applique à satisfaire ses désirs
!
- Exactement ! Au Nord, les individus n'existent plus, alors
les désirs individuels, on n'en parle même pas
! C'est ça la grande différence entre le Nord
et le Sud.
- Oui, je commence à comprendre pourquoi vous avez si
bien réussi
- Tu vois, pendant la guerre, pendant les trois ans qu'on s'est
battu, pour on ne sait quoi, les gens n'arrivaient pas manger
à leur faim. Alors la viande, aujourd'hui, ils se précipitent
s'ils peuvent en manger à bon prix ! Et même tout
simplement pour en sentir l'odeur !
Tuck Seu donna ainsi sa chance à Guydol et peu après
il ouvrit également un restaurant pour son beau-fils,
Geonchun. Pendant tout cette période, dès qu'il
trouvait un moment, Tuck Seu n'hésitait pas à
rendre visite à Chul Woo qui vivait toujours à
Pusan.
- Chul Woo, il faut que tu montes à Séoul ! Tu
ne vas pas finir ta vie à égorger des cochons,
non ? Tu as une éducation et tu peux reprendre tes études
de médecine ! Puis tu ouvriras une clinique ! Nous, les
gens des villages de Susung et de Suckmak, nous serons fiers
de toi ! Dès que tu auras fini tes études, je
t'aiderai ouvrir une grande clinique, c'est vrai ! Que veux-tu
que je fasse avec tout cet argent que j'ai gagné, je
ne peux pas manger dix fois par jour !
- Oncle Tuck Seu, je vous remercie pour tous les efforts que
vous faites pour moi. Cependant, je n'ai aucune envie de reprendre
mes études. Je suis bien ainsi, je suis tranquille, je
gagne ma vie en égorgeant des animaux, comme vous dites.
J'aime Pusan et tous ces bateaux qui partent et qui reviennent.
Lorsque je regarde la mer, j'ai l'impression que je retourne
dans mon pays. À quoi cela servirait-il de continuer
mes études et de réussir ma vie dans un pays qui
m'est étranger ? Cela n'a aucun sens !
- Tu penses encore au pays natal ? Mais on n'a aucun moyen d'y
retourner, pour l'instant, ce n'est qu'un rêve ! C'est
quoi ton pays ? C'est l'endroit où tu vis, là
où sont tes proches, ceux à qui tu t'attaches,
c'est ça ton pays, rien d'autre ! Nous allons travailler
ensemble, nous ferons de Séoul notre deuxième
pays natal, notre pays adoptif ! Si tu ne viens pas t'installer
à Séoul, c'est moi qui viendrais à Pusan,
d'accord ?
- Pas question ! Avec tous les commerces que vous avez à
Séoul, c'est impossible !
- Viens donc à Séoul !
- Je vais y réfléchir, oncle Tuck Seu.
A l'époque où Tuck Seu quitta son restaurant de
la porte de l'Est pour celui de la porte du Sud, Chul Woo songeait
d'autant moins à quitter Pusan qu'il venait de prendre
la décision de passer au Japon clandestinement. Il avait
déjà tenté la traversée par deux
fois mais en vain. La première fois, son bateau, accosté
par un garde-côtes s'était aussitôt transformé
en bateau de pêche. Chul Woo l'avait échappé
belle. La deuxième fois, Chul Woo avait confié
toutes ses économies à un équipage japonais
qui devait le conduire jusqu'au port de Sasebo. Mais le bateau
l'avait débarqué aux îles de Tsushima, ce
qui n'était pas prévu. Chul Woo arrêté
et jugé comme passager clandestin avait été
renvoyé en Corée. Après ces deux aventures
malheureuses, Chul Woo, épuisé et démoralisé,
s'était enfermé chez lui.
- Chul Woo, mange un peu, sinon tu vas mourir ! Je ne veux plus
te voir dans cet état, tu m'avais promis de partir à
Séoul, non ? lui disait Yongchul.
- Laisse-moi tranquille, tu veux ?
- Que voulais-tu faire au Japon ?
- Yongchul, laisse-moi, tout ce dont j'ai besoin à présent,
c'est de dormir, et ça ira mieux, tu verras. Mais maintenant
je n'ai aucune envie de parler avec personne. Laisse-moi dormir.
- Ce n'est pas le moment de te laisser aller ! dit encore Yongchul
qui, désespéré, finit par éclater
en sanglots.
Quand Tuck Seu apprit par Samsic l'état où se
trouvait Chul Woo, il décida de lui rendre visite. Il
arriva à Pusan en compagnie de Guydol. Le crépuscule
commençait à couvrir l'île d'Eulsuk, les
oiseaux s'ébattaient à la surface de l'eau. Arrivé
devant le baraquement où vivait Chul Woo, Tuck Seu l'appela
sans obtenir de réponse. La maison semblait vide, Guydol
qui avait lui-même aménagé le logement poussa
la porte. Le silence était tel qu'ils hésitaient
à entrer, quand ils entendirent derrière eux les
pas d'un homme qui s'approchait. Une voix au fort accent du
nord leur demanda qui ils étaient. En se retournant,
ils découvrirent un homme manchot qui tenait une gamelle
dans sa main unique à la façon des mendiants.
- Han Chul Woo n'habite plus ici ? demanda Guydol.
- Han Chul Woo
Oui, c'est ici. Êtes-vous du Nord,
vous aussi ?
- Oui, où est-il ?
- Il est à l'intérieur, vous le connaissez bien
?
La nuit tombait. Yongchul entra le premier et alluma une lampe.
Tuck Seu n'avait pas reconnu le bûcheron dans l'infirme
dont la gamelle était remplie de nourriture.
- Chul Woo, devine qui est là ! cria Guydol.
Chul Woo ne se trouvait pas chez lui. Tuck Seu et Guydol retournèrent
à sa recherche, au bord de la rivière, selon les
conseils de Yongchul. Ils le trouvèrent allongé
au bord de l'eau, contemplant le crépuscule. Ils le conduisirent
chez lui. Chul Woo, fortement amaigri, était méconnaissable.
Il se laissait aller et ne se nourrissait plus que de ce que
Yongchul lui portait de temps à autre. Pendant deux jours,
Tuck Seu essaya de le convaincre de l'accompagner à Séoul,
mais en vain.
- Je n'ai pas envie, laissez moi tranquille
- Bon, si c'est comme ça, on t'emmène de force
! Hé, Guydol, prends le bras gauche, je me charge de
l'autre. Allons, partons !
Chul Woo connaissait la force de Tuck Seu et se rendit vite
compte que sa volonté de l'emmener était irrésistible.
Il céda donc et accompagna les deux hommes. Yongchul
les suivit également. Sur le chemin, Chul Woo ne put
s'empêcher de penser combien il était d'une nature
passive.
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