Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 29

Le temps fit son ouvrage et le souvenir de la guerre s'éloigna peu à peu. La Corée était dorénavant séparée entre le Nord et le Sud. Le Sud s'ébrouait dans le monde vertigineux de l'abondance matérielle tandis que le Nord cultivait la haine propre aux régimes totalitaires. Les deux ennemis avaient cessé tout échange et toute communication. Un rideau de fer empêchait désormais tout passage. Qui a dit que la politique est l'art de rendre meilleure la vie d'un peuple ? La guerre de Corée se fit de part et d'autre au nom du peuple et se termina sans victoire mais au prix du malheur et du déchirement des familles.
C'est à l'issue d'une journée de travail que Hiyae apprit la nouvelle de sa grossesse. Emue jusqu'aux larmes, elle se jeta dans les bras de Chul Woo.
- Merci pour tout ce que tu as fait pour moi. Le ciel soit loué ! mais je pense à ceux qui sont restés au Nord…
- Tout ce que nous pouvons faire, c'est espérer leur bonheur… Ils vivent avec leurs problèmes comme partout ailleurs, non ? Peut-être est-ce plus dur pour eux que pour nous…
- Et Ga Young… dit-elle enfin avec l'accent du nord, retrouvé soudainement.
- Nous devons oublier tout cela… dit Chul Woo.
Il lui revint alors à la mémoire le visage désespéré de Ga Young lorsqu'elle avait perdu son bébé et il sentit un déchirement dans son cœur. Cette nuit-là, Chul Woo pensa longtemps à sa famille et ne parvint pas à s'endormir.
Hiyae accoucha un garçon. La joie de Tuck Seu fut inexprimable et il offrit à tous ses clients un repas gratuit. Chul Woo, quant à lui, était heureux, pourtant il ne put s'empêcher d'éclater en sanglots à la pensée de sa famille et de Ga Young. Une fois finies ses longues études, il ouvrit une clinique grâce à l'aide financière de Tuck Seu. A cette occasion, le jeune couple s'installa dans sa propre maison avec son fils, Musan, qui venait d'avoir trois ans.
Chul Woo chérissait Gahie qui, au fur à mesure qu'elle grandissait, ressemblait de plus en plus à sa sœur. Gahie suivait des cours de chant à l'université. Elle était amoureuse de Jinsic, le fils de Samsic, son ancien camarade d'école. Samsic était resté à Pusan où il travaillait toujours dans les abattoirs alors que Jinsic était venu à Séoul faire ses études. Jinsic, désireux de se mettre à son compte, finit par interrompre ses études et acheter un camion, grâce au prêt que lui fit un homme qui s'appelait Whang Manchun et prétendait posséder une immense demeure dans l'un des plus riches quartiers de Séoul.
Lorsque Gahie eut fini ses études, Jinsic la demanda en mariage mais son père refusa son accord tant que le jeune homme n'aurait pas de situation solide. Guydol, comme tous les pères, souhaitait pour sa fille une vie agréable. Gahie venait souvent rendre visite à Chul Woo pour lui demander conseil.
- Que dois-je faire ? Père refuse catégoriquement mon mariage avec Jinsic…
- Essaie de le comprendre. Si votre amour est sincère, vous finirez par le convaincre ! Aimes-tu vraiment Jinsic ?
- Bien sûr ! Il n'a pas fini ses études mais il a toutes les qualités pour me plaire.
- Dis-lui de venir me voir qu'on discute un peu…
Chul Woo connaissait bien Jinsic depuis qu'enfant il venait chercher Gahie pour l'accompagner à l'école. Jinsic, contrairement à son père, était un jeune homme de grande taille doté d'un visage aristocratique aux yeux doux. Les deux jeunes gens ne voulaient pas se soumettre au refus de Guydol dont ils contestaient le bien-fondé.
Jinsic se fit attendre. Chul Woo aurait bien aimé connaître la raison de ce silence mais Gahie non plus ne se manifestait pas. Ce fut Samsic qui, quelque temps après fit une apparition soudaine dans son cabinet. Il avait l'air angoissé et toute son allure transpirait la pauvreté.
- Chul Woo ! Docteur ! aide-moi… aide-nous, s'il te plaît. On me traite comme un chien, parce que je gagne ma vie comme boucher et pourtant, je suis un homme, moi aussi, non ?
- Calme-toi et dis-moi ce qui t'arrive.
- C'est à cause de Jinsic, il est tombé dans un piège. Écoute-moi, un homme est venu chercher Gahie, il veut l'emmener ! Il tente de l'enlever à Jinsic en lui disant qu'il va financer ses études au Japon…
- Qui est cet homme ?
- Il s'appelle Whang Manchung, c'est lui qui a prêté de l'argent à Jinsic. Il lui dit de disparaître de la vie de Gahie parce qu'il ne la mérite pas et je ne sais quoi encore ! Il le menace d'exiger le remboursement immédiat de l'argent qu'il lui a prêté !
- Alors ?
- Il est allé voir Guydol également ! Il a demandé à Guydol de réfléchir à la situation de Gahie. ll l'a convaincu qu'après des études au Japon elle pourrait facilement se marier, malgré son origine modeste, avec un jeune homme d'une famille puissante ! Cet imbécile de Guydol défend maintenant Whang Manchung ! Il manifeste son opposition au mariage de Gahie et Jinsic ! Pauvre Guydol ! Il a complètement oublié d'où il vient et qu'il n'a pu s'enrichir que grâce à un ami du pays. La grenouille a oublié le temps où elle était têtard ! s'écria Samsic, d'un ton rageur.
- Pourquoi au Japon, quel jeu joue-t-il ? demanda Chul Woo.
Cela faisait plus de dix ans que Samsic vivait au Sud mais il n'avait toujours pas perdu l'accent du pays, tandis que Chul Woo tout comme Hiyae et Gahie parlaient sans plus d'accent que les gens nés à Séoul.
- Ce n'est pas tout ! Jinsic l'a conduit au bord de la rivière et a menacé de le tuer. Mais l'autre n'a pas eu peur. Tu sais ce qu'il lui a dit ?
- J'écoute.
- Il lui a dit : si je meurs, ce sera la fin pour toi aussi, tu es pris au piége !
- Que voulait-il dire ?
- Attends un peu ! Il lui a dit : c'est au grand dirigeant Kim Il Sung que tu dois d'avoir pu acheter ton camion !
- C'est donc un espion ?
- Il lui a dit que seule la République populaire était capable de traiter correctement les " fils de bouchers " comme lui. Il lui a proposé de partir au Japon lui aussi et il a ajouté : il est facile là-bas de trouver un bateau rejoindre le Nord. Tout est déjà prêt. De toute façon, tu n'as pas le choix ! Sais-tu combien il y en a au Sud des agents secrets comme moi, plus de cent mille ! Il y en aura toujours un pour régler le compte d'un misérable traître !
- C'est dangereux ! Ils ont monté une machination. Il faut être prudent !
- C'est ce que j'ai pensé. Je vais me débarrasser de lui, il n'y a rien d'autre à faire !
- Non, calme-toi ! Surveille-le. Il faut être prudent. J'en parlerai avec Guydol, il ne faut pas que Gahie sorte seule. Fais attention à toi, également ! dit Chul Woo à Samsic qui le quitta rassuré d'avoir parlé.
Chul Woo envisagea de faire une déclaration auprès de la police, mais remit sa décision à plus tard. Il se demandait pourquoi Whang Manchung avait choisi Gahie pour cible.
Chul Woo avait deux épouses, l'une au Nord, l'autre Sud, il s'était marié officiellement avec Ga Young puis avec Hiyae. Il avait également deux beaux-pères, Tuck Seu au Sud et Park Dal Sou au Nord qui pendant la guerre avait occupé la place de vice-directeur des Affaires du Sud. Son rôle était de former des espions et de les envoyer au Sud. Etait-ce lui qui avait envoyé Whang Manchung ? Occupait-il toujours la même fonction ? Selon Chilbok, Choi Hyun, le protecteur de Park Dal Sou, était toujours proche du pouvoir, mais que pouvait-on savoir au juste de cette société secrète, dirigée par un homme au caractère imprévisible ? Depuis 1959, beaucoup de Coréens résidant au Japon avaient rejoint le Nord. En deux ans on avait compté soixante dix mille volontaires qui avaient répondu à l'opération de rapatriement engagée par la Corée du nord soucieuse de pallier le déficit de travailleurs qualifiés consécutif à la fuite des deux millions et demie de réfugiés. Si Park Dal Sou occupait toujours la même place, n'était-il pas lui-même responsable de cette opération de rapatriement ? En ce cas, la démarche de Whang Manchung n'était-elle pas pilotée par Park Dal Sou ? Chul Woo décida d'interroger Chilbok pour essayer de trouver une solution.
Un malheur ne vient jamais seul. Quelques jours plus tard, Chul Woo fut terrifié de voir Tuck Seu faire irruption dans sa clinique en portant sur le dos sa fille Hila ensanglantée.
- Que se passe-t-il ? s'écria-t-il stupéfait.
- Tu vois, mais ce n'est rien encore…
Et Chul Woo vit alors entrer deux hommes qui portaient sur une planche Geonchun agonisant, un poignard planté en plein cœur. Chul Woo lui donna quelques soins mais en vain, il avait perdu trop de sang. Il s'occupa ensuite de Hila qui avait été blessée à coups de couteau en plusieurs endroits du corps, elle saignait beaucoup mais ses blessures étaient superficielles. On n'avait pas voulu la tuer mais l'effrayer. Pourquoi le malfaiteur avait-il choisi de tuer Geonchun ? Taedong, le fils de Hila, se trouvait là aussi, mais il n'avait rien. Chul Woo le voyait sangloter assis à côté de Tuck Seu, agitant ses jambes dans le vide. Il semblait avoir perdu l'usage de la parole.
- As-tu appelé la police ? demanda enfin Chul Woo à Tuck Seu
- Non, je n'ai pas su quoi faire sur le coup, je suis venu ici…
- Sais-tu qui est l'agresseur ?
- Peut-être…
- Il vaut mieux appeler la police tout de suite…
Tuck Seu appela la police. On interrogea Taedong et Hila. La police sembla privilégier l'hypothèse d'un crime passionnel. Mais Hila déclara formellement que le malfaiteur lui était inconnu.
- Vous avez tort d'essayer de nous cacher la vérité… Nous sommes habitués à ce genre d'affaire ! Vous le connaissez, n'est-ce pas, sinon pourquoi aurait-il tué votre mari mais pas vous ? Dites-nous la vérité !
- Qu'insinuez-vous par là ? Vous voulez que je vous dise que je trompais mon mari avec cette brute ? Je ne l'ai jamais vu avant, voilà, la vérité ! répondit Hila qui, avec la vie qu'elle menait dans son restaurant, ne ressemblait plus à la jeune fille innocente qu'elle était jadis.
Les policiers durent se contenter d'établir un portrait robot d'après les dépositions d'Hila et de Taedong. Selon leurs descriptions, le criminel avait une énorme tête bosselée mais sans oreille, une grosse bosse sur le front droit et un œil déformé.
Tuck Seu avait le pressentiment qu'il s'agissait de Palsik à qui, pendant son long exode vers le Sud, il avait donné sa fille Hila en mariage. Geonchun avait prétendu l'avoir jeté au fond d'une vallée profonde mais il était peut-être toujours en vie… Tuck Seu, décida, par mesure de précaution, de fermer le restaurant de sa fille et de rapatrier Hila et Taedong chez lui. C'est alors que Whang Manchung appela Guydol à son restaurant.
- Guydol, ne prends pas de grands airs parce que tu as gagné un peu d'argent. Crois-tu que cela te permettra de cacher ton origine ? Chacun sait que tu n'es qu'un misérable boucher. Je sais aussi comment tu t'y es pris pour enlever la deuxième femme du chef Lim. Et je t'invite encore à transmettre à Tuck Seu les bonnes nouvelles que voici : dis-lui qu'on sait quels meurtres il a commis avant de quitter son pays ! Et qu'on pourrait le révéler aux familles des victimes qui vivent actuellement au Sud, non loin de lui, compris ? Tu es libre de me dénoncer à la police. Mais je ne serai pas le seul à présenter ma tête au bourreau. N'oublie pas que j'ai des preuves indéniables de ce que je viens de dire. C'est à toi de décider ! ajouta-t-il avant de accrocher sans attendre la réaction de Guydol.
Après ce coup de fil, Tuck Seu, Guydol, Chul Woo et Chilbok se réunirent pour prendre des mesures.
- Si ce Whang Manchung, un vulgaire agent secret, ose nous menacer aussi ouvertement, c'est parce qu'il sait très bien que nous n'irons pas le dénoncer. Il connaît notre passé et nos points faibles… Le fait est que c'est avec son argent que Jinsic a acheté son camion. Mais comment diable cet homme peut-il en savoir autant sur toi, Guydol, et sur moi aussi ? Comment sait-il ce qui s'est passé à la mine d'Aosie ?
- Il s'est informé afin de nous piéger, c'est sûr… dit Guydol.
- Il est membre de l'association des Coréens pro-communistes du Japon. C'est donc là qu'il a obtenu ses renseignements… intervint Chul Woo.
- Mais quand-même, c'est bizarre. Qu'est donc devenu Dal Sou ? dit Tuck Seu en regardant Chilbok.
- Il a quitté le poste qu'il occupait au Comité de liaison des affaires du Sud, pour une autre mission. Tant que Choi Hyun restera proche du pouvoir, Park Dal Sou ne risque rien, dit Chilbok.
- Je me demande si ce n'est pas Dal Sou en personne qui a confié cette mission à Whang Manchung, dit Tuck Seu.
- J'aimerais connaître la raison d'une telle affirmation, dit Chul Woo, dont le visage avait soudain pâli.
- Réfléchissons un peu : comment se fait-il que mon comportement à Aosie puisse être connu de Whang Manchung qui n'a jamais vécu au Nord ? Il l'aurait appris par hasard ? C'est sûrement quelqu'un qui l'a informé et pas n'importe qui : une personne qui est bien placée pour avoir des renseignements ! Les Nord-Coréens, comme je les connais, sont trop fiers pour laisser fuir ce genre de renseignement, surtout vers leur ennemi du sud. Ils n'avoueront jamais qu'un agent du Parti a pu choisir de rejoindre le Sud, ils sont trop orgueilleux pour cela. Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai pensé à Dal Sou ?
- Oui, en effet.
- Dal Sou n'aurait-il pas appris l'existence de Gahie et n'aurait-il pas envie de la voir ? dit Tuck Seu.
- Si j'essayais d'organiser une rencontre entre Dal Sou et les hommes du service de renseignement ? proposa Chilbok.
- Non, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Les gens du Nord ne réagissent pas comme nous. Pourquoi Dal Sou, qui peut mobiliser autant d'espions qu'il le souhaite, ne nous a-t-il pas encore contactés ? Chul Woo est son beau-fils et moi, il me considère comme son frère de sang ? Il est soumis à une surveillance sans relâche… Même s'il brûle d'obtenir de nos nouvelles, il doit s'abstenir, lui qui est censé montrer l'exemple à ses hommes. Je parie même qu'il est obligé de nous traiter publiquement d'ennemis jurés de la République populaire ! Sais-tu combien d'espions nord-coréens il y a actuellement au Sud ? demanda Tuck Seu à Chilbok.
- On ne sait pas exactement, mais environ soixante-dix ou quatre-vingt mille...
- Et combien d'espions du Sud officient actuellement au Nord ?
- C'est difficile à dire…
- Ce n'est pas la peine de nous le révéler mais ce que tu pourrais peut-être faire, c'est essayer d'obtenir des nouvelles des parents de Chul Woo et de Ga Young…
- S'il le faut vraiment, on y arrivera, mais ce n'est pas simple parce que, contrairement aux espions nord-coréens qui sont dispersés au Sud, nos hommes ne couvrent que Pyongyang…
- Dis-moi Guydol, qu'est-ce que tu as fait pour épouser la femme de Hoeryong ? dit alors Tuck Seu en changeant d'interlocuteur.
Guydol resta muet devant cette question soudaine.
- Entre nous, il n'y a rien à cacher ! Qui n'a tué personne dans une époque pareille ? De quoi as-tu peur ? Nous sommes tous tes compagnons ! Le couteau est toujours notre ultime recours, nous l'utilisons en cas de nécessité et nous le gardons près de nous jusqu'au dernier souffle, pas vrai ? Donner un coup de poignard à un homme qui vous prend votre femme, ce n'est pas un crime ! Le vrai crime pour un homme, c'est de se laisser faire sans résister, ce genre d'homme ne mérite aucune femme !
On entendit alors un profond soupir échapper à Chul Woo qui écoutait, la tête enfouie entre les mains.
- Il y avait un homme qui importunait la veuve de Hoeryong, non ? Tu peux tout nous raconter. Nous ne te trahirons pas ! Tu le sais bien…
- Oui, finit par avouer Guydol.
- Bon. J'ai compris… Tu vois Guydol, je crois savoir qui est le meurtrier de mon gendre Geonchun. Ce ne peut être que Palsik à qui j'avais promis Hila, lors de notre fuite. Un jour, Geonchun et Palsik sont partis faire une reconnaissance dans les environs et au retour, il n'y avait plus que Geonchun. J'ai compris alors ce que Geonchun avait fait à Palsik. Les femmes sont destinées aux gagnants ! C'est ainsi depuis le commencement du monde. Tu sais pourquoi on fait la guerre ? Au début, c'est pour posséder la femme qu'on désire, ensuite on veut avoir de la terre et finalement on se bat pour tuer, comme aujourd'hui ! Enfin, qu'allons-nous faire pour Whang Manchung, docteur ? demanda Tuck Seu qui aimait bien appeler Chul Woo de cette façon.
- C'est à vous de décider. Mais si jamais Whang Manchung est envoyé par l'oncle Dal Sou, pourquoi ne pas lui demander ce qu'il veut ?
- Ah non ! C'est déjà un crime grave de ne pas faire de déposition à la police, mais si jamais la police apprend que nous avons pris contact avec un espion !
- Il suffit d'être discret… murmura Guydol.
- C'est peut-être l'ultime solution… finit par concéder Chul Woo. Je n'ai pas l'intention d'imposer mon point de vue, mais, avant de choisir cette dernière solution, nous pouvons toujours essayer de le convaincre de se rendre à la police. S'il refuse, il sera temps de le dénoncer.
- Tu as raison mais tu sais comment sont les espions. On ne peut les convaincre si facilement ! En tous cas, je ne le laisserai pas nous causer des ennuis ! s'écria Guydol.
- Bon, on te laisse t'occuper de ce problème, docteur. Je te fais confiance parce que tu es un homme instruit, mais pas d'erreur, sinon, ce sera la fin pour nous tous ! dit Tuck Seu en guise de conclusion.
Après quelques jours de réflexion, Chul Woo décida de rencontrer Whang Manchung qui venait de menacer de nouveau Jinsic.
- Je viens du Nord, moi aussi. Je suis originaire de Chong Jin .
- Vous ne m'apprenez rien.
- C'est pour cela que je ne vous dénonce pas à la police.
- Vous avez une autre raison de ne pas le faire...
- J'ai encore ma famille au Nord. Je ne veux en aucun cas leur causer des problèmes. Vous avez des nouvelles de ma famille ?
- Non, je suis venu ici en mission.
- C'est Park Dal Sou qui vous a envoyé ?
- Non, je ne suis qu'un simple agent de base, je n'ai pas affaire aux responsables comme Park. Je ne viens pas directement de la République populaire, je vis au Japon où je fais partie de l'association des Coréens pro-communistes. Ma seule intention est d'aider la camarade Gahie qui est talentueuse à continuer ses études au Japon… dit Whang Manchung.
- Pourriez-vous obtenir des nouvelles de ma famille au Nord ? lui demanda Chul Woo en renonçant à toute prudence.
- Bien sûr, ce n'est pas difficile pour moi ! Le gouvernement de la République populaire est attentif aux demandes des Coréens du Japon. Donnez-moi leur nom et la dernière adresse. Ça demandera un peu de temps, bien sûr…
- J'attendrai.
- Vous n'avez aucune raison de me soupçonner, docteur. Je ne suis pas un agent secret comme vous le pensez tous. J'ai la nationalité japonaise, puisque je suis marié avec une Japonaise. La police coréenne n'a pas le droit de m'arrêter. Je vous le redis une fois pour toutes, je ne suis pas un espion du Nord.
- Bon, soit ! Mais vous collaborez avec eux sans quoi vous n'auriez pas autant de renseignements sur le passé des gens. Pourquoi voulez-vous emmener Gahie et Jinsic au Japon ?
- C'est tout simple. Ces deux jeunes gens s'aiment sincèrement mais n'arrivent pas à se marier à cause d'une tradition désuète. J'ai de la sympathie et de la compassion pour eux. Qu'importe l'origine sociale des parents si les enfants s'aiment ? Je leur propose de s'en aller au lieu de se lamenter sur leur sort, d'aller au Japon épanouir leur jeunesse, s'aimer tant qu'ils veulent et continuer leur études s'ils en ont envie ! Voyez-vous, c'est aussi simple que ça ! Je me suis déjà renseigné dans les universités de Tokyo, Osaka, et Kyoto pour Gahie et j'ai une réponse favorable. Si vous ne me croyez pas, je peux vous montrer les lettres d'admission. J'ai aussi prévu une somme d'argent pour leur procurer un logement.
- Et pourquoi faites-vous tout cela ?
- J'ai envie de les aider parce que je pense qu'ils ont beaucoup d'avenir. Voilà tout !
Chul Woo n'était pas crédule au point de croire ce que disait l'homme. S'il n'était pas un agent secret nord-coréen, en tous cas il agissait à la demande d'une personne ou d'un service de renseignement dont le but était d'emmener Gahie et Jinsic au Japon. Mais qui pouvait bien se trouver derrière Whang ? Park Dal Sou, sans aucun doute !
- Réfléchissez un peu. Si j'agissais à la demande du camarade Park, pourquoi aurais-je proposé à Jinsic de venir au Japon ? J'imagine que pour le moins vous savez que le camarade Park est le père de Gahie ? dit Whang Manchung d'un air innocent.
- Comment cela ! Je n'ai jamais entendu dire une chose pareille !
- On dit que votre première femme est Ga Young, la fille de Park, c'est vrai ?
- Pourquoi me le demandez-vous, si vous le savez déjà ?
- Si votre première femme est Park Ga Young, Gahie est votre belle-sœur. Pourquoi ne pas la laisser partir au Japon avec Jinsic ? Pensez à son avenir ! Vous savez bien que le Nord n'est pas l'enfer qu'on prétend dans les manuels d'écoliers ? On y vit mieux qu'au Sud, chacun y a droit à son bol de riz !
- Vous savez également qu'aucune initiative personnelle n'y est autorisée ? En tout cas, renoncez à l'idée de les emmener au Japon et de menacer Jinsic sous le prétexte qu'il a accepté votre prêt pour s'acheter un camion. Il faut que vous sachiez que vous courez un danger, vous aussi. C'est mon dernier mot, laissez tranquilles Gahie et Jinsic.
Chul Woo savait qu'il ne pourrait dénoncer Whang Manchung à la police tant qu'il n'aurait pas de preuve de son double jeu. De plus, l'autre connaissait beaucoup de secrets sur ses proches et il était de nationalité japonaise par son mariage… La situation était délicate, Chul Woo en parla avec les parents de Gahie pour les convaincre qu'il était grand temps de la marier avec Jinsic. Il réussit à fléchir la mère mais Guydol était inébranlable.
- Pas question ! Je ne l'ai pas éduquée pour donner sa main à n'importe qui ! Un camionneur serait-il capable d'accompagner la carrière musicale de sa femme ? dit Guydol.
Le dénouement arriva d'une manière inattendue. Deux mois plus tard, Chul Woo apprit que Gahie et Jinsic étaient partis pour le Japon à l'insu de leur famille.
- Elle ne vous a rien dit ? demanda Chul Woo à Guydol.
- Rien, absolument rien! fit Guydol, qui était d'autant plus choqué qu'il n'aurait jamais imaginé un comportement aussi radical de la part de Gahie.
- Ils ne manquent pas d'audace ! ajouta-t-il en s'excusant auprès de Tuck Seu, de lui avoir causé des ennuis.
- Ce n'est pas à moi que tu dois demander pardon. Avoue que tu étais trop dur…
- Je suis désolé, mais je ne pouvais faire autrement… Crois-tu qu'on ait une chance de les faire revenir ?
- Je ne pense pas qu'on puisse les obliger. Nous n'avons aucune preuve que ce soit un enlèvement, en plus ils sont majeurs. J'espère seulement qu'ils n'iront pas jusqu'au Nord !
- Au Nord ? fit Guydol.
- Je ne les crois pas assez naïfs pour s'y rendre ! dit Tuck Seu.
Chul Woo lui n'était sûr de rien. Il se sentit perdu, mais il ne pouvait que respecter le choix de ces deux jeunes gens qui voulaient trouver leur chemin loin de leurs parents. Dès lors, ils ne donnèrent plus de nouvelle à personne.
Une année plus tard, Chul Woo, ému par l'impatience inquiète de la mère de Gahie, décida de partir à leur recherche. Il confia à Chilbok la mission de retrouver leur trace, puis, accompagné de la mère de Gahie, il se rendit à Osaka où les jeunes gens s'étaient établis. Le Japon était en pleine effervescence économique sous les auspices du capitalisme importé des États-Unis. Chul Woo fut impressionné par les innombrables ponts qui traversent Osaka. À l'est de la ville se trouvait le quartier coréen où vivaient dix-sept mille compatriotes parmi les six cent mille installés dans l'archipel. On avait compté pendant l'occupation plus de deux millions de Coréens au Japon, dont un million quatre cent mille étaient rentrés au Sud et trois cent cinquante mille au Nord.
Gahie et Jinsic vivaient dans une maison en bois dont ils louaient l'étage. Ils accueillirent avec étonnement Chul Woo et la femme de Hoeryong qu'ils saluèrent selon la tradition en se prosternant devant eux.
- J'espère que la surprise n'est pas trop mauvaise… dit Chul Woo pour rassurer les deux jeunes qui ne savaient où se mettre.
Gahie était étudiante à la faculté d'Osaka tandis que Jinsic travaillait comme chauffeur dans une société dirigé par un membre de l'association des Coréens pro-communistes.
- Qu'est devenu Whang Manchung ?
- Cela fait un bout de temps qu'il ne nous donne plus de nouvelles.
- Il ne vous a pas proposé d'aller au Nord ?
- Mais si ! Au début, il nous l'a demandé avec beaucoup d'insistance. Et comme nous refusions, il a cessé peu à peu de nous verser de l'argent. Nous avons su quelques temps après que ce n'était pas uniquement la conséquence de nos refus…
Chul Woo comprit qu'il ne s'était pas trompé.
- Alors, dit-il, n'avez-vous pas reçu des nouvelles de Pyongyang, par hasard ?
- J'ai reçu un coup de téléphone, par deux fois.
- Deux fois ? Comment se porte ton père ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
- La première fois, il m'a demandé de venir à Pyongyang. Au deuxième appel, il était à Chong Jin, il m'a dit qu'il ne pourrait plus m'envoyer d'argent. Il toussait beaucoup…
- Quoi encore ?
- J'ai également reçu un coup de téléphone de ma grande sœur Ga Young…
- Ga Young !
- Oui… elle habite Musan. Elle m'a dit que père lui avait parlé de moi. Elle est infirmière à la clinique de la mine de Musan.
- Ah… infirmière… elle vit seule… ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
- Je ne pouvais pas lui poser de questions trop personnelles… L'appel était relayé par la Chine. Je n'entendais pas très bien. En plus, il était probable la conversation était écoutée.
Chul Woo fut rassuré de voir que Gahie et Jinsic vivaient tant bien que mal. Mieux, il avait obtenu des nouvelles de Dal Sou et Ga Young. Si Dal Sou avait pu téléphoner à Gahie, c'est qu'il n'était pas encore exclu du pouvoir. Chul Woo aurait aimé avoir également des nouvelles de ses parents, mais c'était impossible. Il prit alors le chemin du retour en compagnie de la mère de Gahie .
Quelques années plus tard, Chul Woo fit un nouveau voyage au Japon avec l'intention d'y séjourner un peu plus longtemps que la première fois. Il était accompagné de la mère de Gahie qui était désireuse de revoir sa fille. Gahie enseignait la musique dans une école appartenant à l'association des Coréens pro-communistes, Jinsic était chauffeur de taxi.
Après avoir passé quelques jours avec eux, Chul Woo entreprit de partir à la recherche de son oncle. Il acheta alors, pour un prix exorbitant, les services d'un homme de l'association des Coréens pro-communistes et lui demanda de chercher la trace de son oncle. Dix jours plus tard l'homme l'informa que son oncle Han avait rejoint la Corée du nord en compagnie de sa femme japonaise, un an auparavant. Quant à leur fils, Chulhun, qui avait refusé de les suivre, il vivait à Tokyo où Chul Woo le rejoignit bientôt. Il travaillait sur des chantiers pour gagner sa vie
- Mon père m'a parlé de toi... Je t'imaginais docteur ou fonctionnaire au Nord.
- Je suis médecin, j'ai une clinique, mais au Sud… lui dit Chul Woo.
- Tu es venu au Sud avec ta famille ?
- Non. Pendant la guerre, je me suis trouvé en mission à Séoul, au moment où la ville a changé de camp.
- Et ta femme ?
- Je me suis remarié. J'ai rencontré un ancien fermier qui travaillait chez nous et qui est parvenu à emmener sa famille au Sud. J'ai épousé sa fille aînée. Au Nord, j'étais marié également avec la fille d'un de nos anciens fermiers.
- Tu as donc une femme au Nord et une autre au Sud.
- Oui, puisque je ne suis pas divorcé de ma première femme qui est restée au Nord.
- Tu les aimes toutes les deux ?
- Sans doute… Au Nord ma première femme vit dans un monde socialiste et au Sud la seconde vit dans une société capitaliste. Qui faut-il envier ? Je ne sais pas.
- Qu'est-ce que tu veux dire, je ne comprends pas bien ?
- Mon beau-père du Nord a réussi dans la société communiste tandis que celui du Sud a su s'enrichir dans la société capitaliste…
- Quel régime préfères-tu ?
- Je n'ai pas de préférence. Chacun prétend surpasser l'autre pour le bien du peuple mais lequel est le meilleur ? Je n'ai pas de réponse. Peut-on choisir entre la liberté et la justice sociale ? Ce serait absurde. Si le régime du Sud garantit plus de libertés politiques, celui du Nord se bat contre l'exploitation économique…
Chulhun, qui avait fait un autre choix que ses parents, écoutait attentivement. Il ne regrettait pas sa décision malgré la difficulté qu'il rencontrait pour gagner sa vie. Il ne s'imaginait pas vivre sous un régime totalitaire.
- As-tu des nouvelles de tes parents ?
- Aucune. Le Nord est coupé de tout, je ne pensais pas qu'on puisse à ce point empêcher toute communication !
- C'est un régime totalitaire !
Les sujets de conversation ne manquaient pas entre les deux cousins qui se voyaient pour la première fois. Chulhun dit qu'il n'oublierait pas d'inviter Chul Woo à son mariage. Il avait l'ambition de devenir homme d'affaires et de contribuer au développement de son pays, la Corée.
- Ton pays ? Tu veux dire le Sud ou le Nord ? demanda Chul Woo.
- Le Nord peut-être, puisque mon père y est né et que mes parents y vivent…
- Même si tu ne peux pas y retourner ?
- Dans ce cas, le Sud sera mon pays. C'est là que tu vis, toi qui es mon unique parent…
- Qui prétend pouvoir vivre seul ? Personne, aucun peuple, aucun pays ne peut vivre seul, ça n'a aucun sens, et ça ne mène nulle part. Si un jour on arrive à accepter la diversité des peuples et des cultures, le monde ne deviendra-t-il pas un paradis ?
- J'ai le mauvais pressentiment que je ne reverrai plus mes parents. Comme on n'a aucun signe de vie de la part de ceux qui sont déjà partis au Nord, les gens commencent à se montrer hostiles à l'opération de rapatriement. Qui a envie de partir sans retour possible ?
- Mais qui pourrait empêcher de partir ceux qui le désirent ? C'est la nature humaine qui veut ça !
- N'oublie pas de me donner de tes nouvelles. Je n'ai plus d'autre famille que toi.
- D'accord ! Ne nous perdons pas de vue l'un l'autre ! Je ne sais si ton père t'en a parlé, j'ai un grand frère qui est venu au Japon poursuivre ses études, il y a plus de vingt ans. Il s'appelle Chuljun. Dans sa dernière lettre, il a dit qu'il partait en Chine rejoindre la résistance, c'était avant la libération. Depuis nous n'avons aucune nouvelle de lui, nous ne savons même pas s'il est en vie ou non. La Chine est toujours communiste mais elle n'est pas aussi fermée que la Corée du Nord. J'espère y retrouver un jour mon frère, s'il vit encore…
- Oui, je me souviens que père m'a parlé de lui. Mais si vous n'avez pas de nouvelles, il est difficile de l'imaginer vivant, non ?
- Tu as raison... S'il était encore en vie, il serait sans doute rentré au pays. A moins qu'il ne soit installé en Chine ou même en Russie.
- Si je ne me trompe pas, tu as encore un frère et une sœur au Nord…
- Oui, mon petit frère Chulsik et ma petite sœur Chulhee… qui sont plus âgés que toi. Ils ont plus de trente ans.
- J'espère bien les rencontrer un jour !
- Le temps passe… La génération de nos parents s'achève…
- C'est à nous de changer cette situation absurde pour que les gens puissent se revoir avant que tout sombre dans l'oubli.
Chul Woo pensa à la génération suivante, à Hichan qui était professeur et à Musan, son fils déjà lycéen.
- Si notre génération ne réussit pas, ce sera la génération de Musan…
- Qui est Musan ?
- C'est mon fils, dit Chul Woo.
Chulhun le regarda d'un air surpris. Chul Woo sourit silencieusement puis il invita son cousin à visiter Séoul, il lui dit qu'il serait toujours le bienvenu chez lui. C'est ainsi que les deux cousins se quittèrent à l'aéroport de Tokyo.
Dès son retour à Séoul, Chul Woo s'engagea à renforcer le soutien financier et moral qu'il apportait au couple de Gahie et Chulhun. Non seulement parce que ces jeunes gens en difficulté financière étaient de sa famille, mais aussi parce qu'il éprouvait le besoin de combler le vide que laissait dans son cœur sa famille délaissée au Nord du pays.

 


Chapitre 30