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Le temps fit son
ouvrage et le souvenir de la guerre s'éloigna peu à
peu. La Corée était dorénavant séparée
entre le Nord et le Sud. Le Sud s'ébrouait dans le monde
vertigineux de l'abondance matérielle tandis que le Nord
cultivait la haine propre aux régimes totalitaires. Les
deux ennemis avaient cessé tout échange et toute
communication. Un rideau de fer empêchait désormais
tout passage. Qui a dit que la politique est l'art de rendre
meilleure la vie d'un peuple ? La guerre de Corée se
fit de part et d'autre au nom du peuple et se termina sans victoire
mais au prix du malheur et du déchirement des familles.
C'est à l'issue d'une journée de travail que Hiyae
apprit la nouvelle de sa grossesse. Emue jusqu'aux larmes, elle
se jeta dans les bras de Chul Woo.
- Merci pour tout ce que tu as fait pour moi. Le ciel soit loué
! mais je pense à ceux qui sont restés au Nord
- Tout ce que nous pouvons faire, c'est espérer leur
bonheur
Ils vivent avec leurs problèmes comme partout
ailleurs, non ? Peut-être est-ce plus dur pour eux que
pour nous
- Et Ga Young
dit-elle enfin avec l'accent du nord, retrouvé
soudainement.
- Nous devons oublier tout cela
dit Chul Woo.
Il lui revint alors à la mémoire le visage désespéré
de Ga Young lorsqu'elle avait perdu son bébé et
il sentit un déchirement dans son cur. Cette nuit-là,
Chul Woo pensa longtemps à sa famille et ne parvint pas
à s'endormir.
Hiyae accoucha un garçon. La joie de Tuck Seu fut inexprimable
et il offrit à tous ses clients un repas gratuit. Chul
Woo, quant à lui, était heureux, pourtant il ne
put s'empêcher d'éclater en sanglots à la
pensée de sa famille et de Ga Young. Une fois finies
ses longues études, il ouvrit une clinique grâce
à l'aide financière de Tuck Seu. A cette occasion,
le jeune couple s'installa dans sa propre maison avec son fils,
Musan, qui venait d'avoir trois ans.
Chul Woo chérissait Gahie qui, au fur à mesure
qu'elle grandissait, ressemblait de plus en plus à sa
sur. Gahie suivait des cours de chant à l'université.
Elle était amoureuse de Jinsic, le fils de Samsic, son
ancien camarade d'école. Samsic était resté
à Pusan où il travaillait toujours dans les abattoirs
alors que Jinsic était venu à Séoul faire
ses études. Jinsic, désireux de se mettre à
son compte, finit par interrompre ses études et acheter
un camion, grâce au prêt que lui fit un homme qui
s'appelait Whang Manchun et prétendait posséder
une immense demeure dans l'un des plus riches quartiers de Séoul.
Lorsque Gahie eut fini ses études, Jinsic la demanda
en mariage mais son père refusa son accord tant que le
jeune homme n'aurait pas de situation solide. Guydol, comme
tous les pères, souhaitait pour sa fille une vie agréable.
Gahie venait souvent rendre visite à Chul Woo pour lui
demander conseil.
- Que dois-je faire ? Père refuse catégoriquement
mon mariage avec Jinsic
- Essaie de le comprendre. Si votre amour est sincère,
vous finirez par le convaincre ! Aimes-tu vraiment Jinsic ?
- Bien sûr ! Il n'a pas fini ses études mais il
a toutes les qualités pour me plaire.
- Dis-lui de venir me voir qu'on discute un peu
Chul Woo connaissait bien Jinsic depuis qu'enfant il venait
chercher Gahie pour l'accompagner à l'école. Jinsic,
contrairement à son père, était un jeune
homme de grande taille doté d'un visage aristocratique
aux yeux doux. Les deux jeunes gens ne voulaient pas se soumettre
au refus de Guydol dont ils contestaient le bien-fondé.
Jinsic se fit attendre. Chul Woo aurait bien aimé connaître
la raison de ce silence mais Gahie non plus ne se manifestait
pas. Ce fut Samsic qui, quelque temps après fit une apparition
soudaine dans son cabinet. Il avait l'air angoissé et
toute son allure transpirait la pauvreté.
- Chul Woo ! Docteur ! aide-moi
aide-nous, s'il te plaît.
On me traite comme un chien, parce que je gagne ma vie comme
boucher et pourtant, je suis un homme, moi aussi, non ?
- Calme-toi et dis-moi ce qui t'arrive.
- C'est à cause de Jinsic, il est tombé dans un
piège. Écoute-moi, un homme est venu chercher
Gahie, il veut l'emmener ! Il tente de l'enlever à Jinsic
en lui disant qu'il va financer ses études au Japon
- Qui est cet homme ?
- Il s'appelle Whang Manchung, c'est lui qui a prêté
de l'argent à Jinsic. Il lui dit de disparaître
de la vie de Gahie parce qu'il ne la mérite pas et je
ne sais quoi encore ! Il le menace d'exiger le remboursement
immédiat de l'argent qu'il lui a prêté !
- Alors ?
- Il est allé voir Guydol également ! Il a demandé
à Guydol de réfléchir à la situation
de Gahie. ll l'a convaincu qu'après des études
au Japon elle pourrait facilement se marier, malgré son
origine modeste, avec un jeune homme d'une famille puissante
! Cet imbécile de Guydol défend maintenant Whang
Manchung ! Il manifeste son opposition au mariage de Gahie et
Jinsic ! Pauvre Guydol ! Il a complètement oublié
d'où il vient et qu'il n'a pu s'enrichir que grâce
à un ami du pays. La grenouille a oublié le temps
où elle était têtard ! s'écria Samsic,
d'un ton rageur.
- Pourquoi au Japon, quel jeu joue-t-il ? demanda Chul Woo.
Cela faisait plus de dix ans que Samsic vivait au Sud mais il
n'avait toujours pas perdu l'accent du pays, tandis que Chul
Woo tout comme Hiyae et Gahie parlaient sans plus d'accent que
les gens nés à Séoul.
- Ce n'est pas tout ! Jinsic l'a conduit au bord de la rivière
et a menacé de le tuer. Mais l'autre n'a pas eu peur.
Tu sais ce qu'il lui a dit ?
- J'écoute.
- Il lui a dit : si je meurs, ce sera la fin pour toi aussi,
tu es pris au piége !
- Que voulait-il dire ?
- Attends un peu ! Il lui a dit : c'est au grand dirigeant Kim
Il Sung que tu dois d'avoir pu acheter ton camion !
- C'est donc un espion ?
- Il lui a dit que seule la République populaire était
capable de traiter correctement les " fils de bouchers
" comme lui. Il lui a proposé de partir au Japon
lui aussi et il a ajouté : il est facile là-bas
de trouver un bateau rejoindre le Nord. Tout est déjà
prêt. De toute façon, tu n'as pas le choix ! Sais-tu
combien il y en a au Sud des agents secrets comme moi, plus
de cent mille ! Il y en aura toujours un pour régler
le compte d'un misérable traître !
- C'est dangereux ! Ils ont monté une machination. Il
faut être prudent !
- C'est ce que j'ai pensé. Je vais me débarrasser
de lui, il n'y a rien d'autre à faire !
- Non, calme-toi ! Surveille-le. Il faut être prudent.
J'en parlerai avec Guydol, il ne faut pas que Gahie sorte seule.
Fais attention à toi, également ! dit Chul Woo
à Samsic qui le quitta rassuré d'avoir parlé.
Chul Woo envisagea de faire une déclaration auprès
de la police, mais remit sa décision à plus tard.
Il se demandait pourquoi Whang Manchung avait choisi Gahie pour
cible.
Chul Woo avait deux épouses, l'une au Nord, l'autre Sud,
il s'était marié officiellement avec Ga Young
puis avec Hiyae. Il avait également deux beaux-pères,
Tuck Seu au Sud et Park Dal Sou au Nord qui pendant la guerre
avait occupé la place de vice-directeur des Affaires
du Sud. Son rôle était de former des espions et
de les envoyer au Sud. Etait-ce lui qui avait envoyé
Whang Manchung ? Occupait-il toujours la même fonction
? Selon Chilbok, Choi Hyun, le protecteur de Park Dal Sou, était
toujours proche du pouvoir, mais que pouvait-on savoir au juste
de cette société secrète, dirigée
par un homme au caractère imprévisible ? Depuis
1959, beaucoup de Coréens résidant au Japon avaient
rejoint le Nord. En deux ans on avait compté soixante
dix mille volontaires qui avaient répondu à l'opération
de rapatriement engagée par la Corée du nord soucieuse
de pallier le déficit de travailleurs qualifiés
consécutif à la fuite des deux millions et demie
de réfugiés. Si Park Dal Sou occupait toujours
la même place, n'était-il pas lui-même responsable
de cette opération de rapatriement ? En ce cas, la démarche
de Whang Manchung n'était-elle pas pilotée par
Park Dal Sou ? Chul Woo décida d'interroger Chilbok pour
essayer de trouver une solution.
Un malheur ne vient jamais seul. Quelques jours plus tard, Chul
Woo fut terrifié de voir Tuck Seu faire irruption dans
sa clinique en portant sur le dos sa fille Hila ensanglantée.
- Que se passe-t-il ? s'écria-t-il stupéfait.
- Tu vois, mais ce n'est rien encore
Et Chul Woo vit alors entrer deux hommes qui portaient sur une
planche Geonchun agonisant, un poignard planté en plein
cur. Chul Woo lui donna quelques soins mais en vain, il
avait perdu trop de sang. Il s'occupa ensuite de Hila qui avait
été blessée à coups de couteau en
plusieurs endroits du corps, elle saignait beaucoup mais ses
blessures étaient superficielles. On n'avait pas voulu
la tuer mais l'effrayer. Pourquoi le malfaiteur avait-il choisi
de tuer Geonchun ? Taedong, le fils de Hila, se trouvait là
aussi, mais il n'avait rien. Chul Woo le voyait sangloter assis
à côté de Tuck Seu, agitant ses jambes dans
le vide. Il semblait avoir perdu l'usage de la parole.
- As-tu appelé la police ? demanda enfin Chul Woo à
Tuck Seu
- Non, je n'ai pas su quoi faire sur le coup, je suis venu ici
- Sais-tu qui est l'agresseur ?
- Peut-être
- Il vaut mieux appeler la police tout de suite
Tuck Seu appela la police. On interrogea Taedong et Hila. La
police sembla privilégier l'hypothèse d'un crime
passionnel. Mais Hila déclara formellement que le malfaiteur
lui était inconnu.
- Vous avez tort d'essayer de nous cacher la vérité
Nous sommes habitués à ce genre d'affaire ! Vous
le connaissez, n'est-ce pas, sinon pourquoi aurait-il tué
votre mari mais pas vous ? Dites-nous la vérité
!
- Qu'insinuez-vous par là ? Vous voulez que je vous dise
que je trompais mon mari avec cette brute ? Je ne l'ai jamais
vu avant, voilà, la vérité ! répondit
Hila qui, avec la vie qu'elle menait dans son restaurant, ne
ressemblait plus à la jeune fille innocente qu'elle était
jadis.
Les policiers durent se contenter d'établir un portrait
robot d'après les dépositions d'Hila et de Taedong.
Selon leurs descriptions, le criminel avait une énorme
tête bosselée mais sans oreille, une grosse bosse
sur le front droit et un il déformé.
Tuck Seu avait le pressentiment qu'il s'agissait de Palsik à
qui, pendant son long exode vers le Sud, il avait donné
sa fille Hila en mariage. Geonchun avait prétendu l'avoir
jeté au fond d'une vallée profonde mais il était
peut-être toujours en vie
Tuck Seu, décida,
par mesure de précaution, de fermer le restaurant de
sa fille et de rapatrier Hila et Taedong chez lui. C'est alors
que Whang Manchung appela Guydol à son restaurant.
- Guydol, ne prends pas de grands airs parce que tu as gagné
un peu d'argent. Crois-tu que cela te permettra de cacher ton
origine ? Chacun sait que tu n'es qu'un misérable boucher.
Je sais aussi comment tu t'y es pris pour enlever la deuxième
femme du chef Lim. Et je t'invite encore à transmettre
à Tuck Seu les bonnes nouvelles que voici : dis-lui qu'on
sait quels meurtres il a commis avant de quitter son pays !
Et qu'on pourrait le révéler aux familles des
victimes qui vivent actuellement au Sud, non loin de lui, compris
? Tu es libre de me dénoncer à la police. Mais
je ne serai pas le seul à présenter ma tête
au bourreau. N'oublie pas que j'ai des preuves indéniables
de ce que je viens de dire. C'est à toi de décider
! ajouta-t-il avant de accrocher sans attendre la réaction
de Guydol.
Après ce coup de fil, Tuck Seu, Guydol, Chul Woo et Chilbok
se réunirent pour prendre des mesures.
- Si ce Whang Manchung, un vulgaire agent secret, ose nous menacer
aussi ouvertement, c'est parce qu'il sait très bien que
nous n'irons pas le dénoncer. Il connaît notre
passé et nos points faibles
Le fait est que c'est
avec son argent que Jinsic a acheté son camion. Mais
comment diable cet homme peut-il en savoir autant sur toi, Guydol,
et sur moi aussi ? Comment sait-il ce qui s'est passé
à la mine d'Aosie ?
- Il s'est informé afin de nous piéger, c'est
sûr
dit Guydol.
- Il est membre de l'association des Coréens pro-communistes
du Japon. C'est donc là qu'il a obtenu ses renseignements
intervint Chul Woo.
- Mais quand-même, c'est bizarre. Qu'est donc devenu Dal
Sou ? dit Tuck Seu en regardant Chilbok.
- Il a quitté le poste qu'il occupait au Comité
de liaison des affaires du Sud, pour une autre mission. Tant
que Choi Hyun restera proche du pouvoir, Park Dal Sou ne risque
rien, dit Chilbok.
- Je me demande si ce n'est pas Dal Sou en personne qui a confié
cette mission à Whang Manchung, dit Tuck Seu.
- J'aimerais connaître la raison d'une telle affirmation,
dit Chul Woo, dont le visage avait soudain pâli.
- Réfléchissons un peu : comment se fait-il que
mon comportement à Aosie puisse être connu de Whang
Manchung qui n'a jamais vécu au Nord ? Il l'aurait appris
par hasard ? C'est sûrement quelqu'un qui l'a informé
et pas n'importe qui : une personne qui est bien placée
pour avoir des renseignements ! Les Nord-Coréens, comme
je les connais, sont trop fiers pour laisser fuir ce genre de
renseignement, surtout vers leur ennemi du sud. Ils n'avoueront
jamais qu'un agent du Parti a pu choisir de rejoindre le Sud,
ils sont trop orgueilleux pour cela. Comprenez-vous maintenant
pourquoi j'ai pensé à Dal Sou ?
- Oui, en effet.
- Dal Sou n'aurait-il pas appris l'existence de Gahie et n'aurait-il
pas envie de la voir ? dit Tuck Seu.
- Si j'essayais d'organiser une rencontre entre Dal Sou et les
hommes du service de renseignement ? proposa Chilbok.
- Non, je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Les
gens du Nord ne réagissent pas comme nous. Pourquoi Dal
Sou, qui peut mobiliser autant d'espions qu'il le souhaite,
ne nous a-t-il pas encore contactés ? Chul Woo est son
beau-fils et moi, il me considère comme son frère
de sang ? Il est soumis à une surveillance sans relâche
Même s'il brûle d'obtenir de nos nouvelles, il doit
s'abstenir, lui qui est censé montrer l'exemple à
ses hommes. Je parie même qu'il est obligé de nous
traiter publiquement d'ennemis jurés de la République
populaire ! Sais-tu combien d'espions nord-coréens il
y a actuellement au Sud ? demanda Tuck Seu à Chilbok.
- On ne sait pas exactement, mais environ soixante-dix ou quatre-vingt
mille...
- Et combien d'espions du Sud officient actuellement au Nord
?
- C'est difficile à dire
- Ce n'est pas la peine de nous le révéler mais
ce que tu pourrais peut-être faire, c'est essayer d'obtenir
des nouvelles des parents de Chul Woo et de Ga Young
- S'il le faut vraiment, on y arrivera, mais ce n'est pas simple
parce que, contrairement aux espions nord-coréens qui
sont dispersés au Sud, nos hommes ne couvrent que Pyongyang
- Dis-moi Guydol, qu'est-ce que tu as fait pour épouser
la femme de Hoeryong ? dit alors Tuck Seu en changeant d'interlocuteur.
Guydol resta muet devant cette question soudaine.
- Entre nous, il n'y a rien à cacher ! Qui n'a tué
personne dans une époque pareille ? De quoi as-tu peur
? Nous sommes tous tes compagnons ! Le couteau est toujours
notre ultime recours, nous l'utilisons en cas de nécessité
et nous le gardons près de nous jusqu'au dernier souffle,
pas vrai ? Donner un coup de poignard à un homme qui
vous prend votre femme, ce n'est pas un crime ! Le vrai crime
pour un homme, c'est de se laisser faire sans résister,
ce genre d'homme ne mérite aucune femme !
On entendit alors un profond soupir échapper à
Chul Woo qui écoutait, la tête enfouie entre les
mains.
- Il y avait un homme qui importunait la veuve de Hoeryong,
non ? Tu peux tout nous raconter. Nous ne te trahirons pas !
Tu le sais bien
- Oui, finit par avouer Guydol.
- Bon. J'ai compris
Tu vois Guydol, je crois savoir qui
est le meurtrier de mon gendre Geonchun. Ce ne peut être
que Palsik à qui j'avais promis Hila, lors de notre fuite.
Un jour, Geonchun et Palsik sont partis faire une reconnaissance
dans les environs et au retour, il n'y avait plus que Geonchun.
J'ai compris alors ce que Geonchun avait fait à Palsik.
Les femmes sont destinées aux gagnants ! C'est ainsi
depuis le commencement du monde. Tu sais pourquoi on fait la
guerre ? Au début, c'est pour posséder la femme
qu'on désire, ensuite on veut avoir de la terre et finalement
on se bat pour tuer, comme aujourd'hui ! Enfin, qu'allons-nous
faire pour Whang Manchung, docteur ? demanda Tuck Seu qui aimait
bien appeler Chul Woo de cette façon.
- C'est à vous de décider. Mais si jamais Whang
Manchung est envoyé par l'oncle Dal Sou, pourquoi ne
pas lui demander ce qu'il veut ?
- Ah non ! C'est déjà un crime grave de ne pas
faire de déposition à la police, mais si jamais
la police apprend que nous avons pris contact avec un espion
!
- Il suffit d'être discret
murmura Guydol.
- C'est peut-être l'ultime solution
finit par concéder
Chul Woo. Je n'ai pas l'intention d'imposer mon point de vue,
mais, avant de choisir cette dernière solution, nous
pouvons toujours essayer de le convaincre de se rendre à
la police. S'il refuse, il sera temps de le dénoncer.
- Tu as raison mais tu sais comment sont les espions. On ne
peut les convaincre si facilement ! En tous cas, je ne le laisserai
pas nous causer des ennuis ! s'écria Guydol.
- Bon, on te laisse t'occuper de ce problème, docteur.
Je te fais confiance parce que tu es un homme instruit, mais
pas d'erreur, sinon, ce sera la fin pour nous tous ! dit Tuck
Seu en guise de conclusion.
Après quelques jours de réflexion, Chul Woo décida
de rencontrer Whang Manchung qui venait de menacer de nouveau
Jinsic.
- Je viens du Nord, moi aussi. Je suis originaire de Chong Jin
.
- Vous ne m'apprenez rien.
- C'est pour cela que je ne vous dénonce pas à
la police.
- Vous avez une autre raison de ne pas le faire...
- J'ai encore ma famille au Nord. Je ne veux en aucun cas leur
causer des problèmes. Vous avez des nouvelles de ma famille
?
- Non, je suis venu ici en mission.
- C'est Park Dal Sou qui vous a envoyé ?
- Non, je ne suis qu'un simple agent de base, je n'ai pas affaire
aux responsables comme Park. Je ne viens pas directement de
la République populaire, je vis au Japon où je
fais partie de l'association des Coréens pro-communistes.
Ma seule intention est d'aider la camarade Gahie qui est talentueuse
à continuer ses études au Japon
dit Whang
Manchung.
- Pourriez-vous obtenir des nouvelles de ma famille au Nord
? lui demanda Chul Woo en renonçant à toute prudence.
- Bien sûr, ce n'est pas difficile pour moi ! Le gouvernement
de la République populaire est attentif aux demandes
des Coréens du Japon. Donnez-moi leur nom et la dernière
adresse. Ça demandera un peu de temps, bien sûr
- J'attendrai.
- Vous n'avez aucune raison de me soupçonner, docteur.
Je ne suis pas un agent secret comme vous le pensez tous. J'ai
la nationalité japonaise, puisque je suis marié
avec une Japonaise. La police coréenne n'a pas le droit
de m'arrêter. Je vous le redis une fois pour toutes, je
ne suis pas un espion du Nord.
- Bon, soit ! Mais vous collaborez avec eux sans quoi vous n'auriez
pas autant de renseignements sur le passé des gens. Pourquoi
voulez-vous emmener Gahie et Jinsic au Japon ?
- C'est tout simple. Ces deux jeunes gens s'aiment sincèrement
mais n'arrivent pas à se marier à cause d'une
tradition désuète. J'ai de la sympathie et de
la compassion pour eux. Qu'importe l'origine sociale des parents
si les enfants s'aiment ? Je leur propose de s'en aller au lieu
de se lamenter sur leur sort, d'aller au Japon épanouir
leur jeunesse, s'aimer tant qu'ils veulent et continuer leur
études s'ils en ont envie ! Voyez-vous, c'est aussi simple
que ça ! Je me suis déjà renseigné
dans les universités de Tokyo, Osaka, et Kyoto pour Gahie
et j'ai une réponse favorable. Si vous ne me croyez pas,
je peux vous montrer les lettres d'admission. J'ai aussi prévu
une somme d'argent pour leur procurer un logement.
- Et pourquoi faites-vous tout cela ?
- J'ai envie de les aider parce que je pense qu'ils ont beaucoup
d'avenir. Voilà tout !
Chul Woo n'était pas crédule au point de croire
ce que disait l'homme. S'il n'était pas un agent secret
nord-coréen, en tous cas il agissait à la demande
d'une personne ou d'un service de renseignement dont le but
était d'emmener Gahie et Jinsic au Japon. Mais qui pouvait
bien se trouver derrière Whang ? Park Dal Sou, sans aucun
doute !
- Réfléchissez un peu. Si j'agissais à
la demande du camarade Park, pourquoi aurais-je proposé
à Jinsic de venir au Japon ? J'imagine que pour le moins
vous savez que le camarade Park est le père de Gahie
? dit Whang Manchung d'un air innocent.
- Comment cela ! Je n'ai jamais entendu dire une chose pareille
!
- On dit que votre première femme est Ga Young, la fille
de Park, c'est vrai ?
- Pourquoi me le demandez-vous, si vous le savez déjà
?
- Si votre première femme est Park Ga Young, Gahie est
votre belle-sur. Pourquoi ne pas la laisser partir au
Japon avec Jinsic ? Pensez à son avenir ! Vous savez
bien que le Nord n'est pas l'enfer qu'on prétend dans
les manuels d'écoliers ? On y vit mieux qu'au Sud, chacun
y a droit à son bol de riz !
- Vous savez également qu'aucune initiative personnelle
n'y est autorisée ? En tout cas, renoncez à l'idée
de les emmener au Japon et de menacer Jinsic sous le prétexte
qu'il a accepté votre prêt pour s'acheter un camion.
Il faut que vous sachiez que vous courez un danger, vous aussi.
C'est mon dernier mot, laissez tranquilles Gahie et Jinsic.
Chul Woo savait qu'il ne pourrait dénoncer Whang Manchung
à la police tant qu'il n'aurait pas de preuve de son
double jeu. De plus, l'autre connaissait beaucoup de secrets
sur ses proches et il était de nationalité japonaise
par son mariage
La situation était délicate,
Chul Woo en parla avec les parents de Gahie pour les convaincre
qu'il était grand temps de la marier avec Jinsic. Il
réussit à fléchir la mère mais Guydol
était inébranlable.
- Pas question ! Je ne l'ai pas éduquée pour donner
sa main à n'importe qui ! Un camionneur serait-il capable
d'accompagner la carrière musicale de sa femme ? dit
Guydol.
Le dénouement arriva d'une manière inattendue.
Deux mois plus tard, Chul Woo apprit que Gahie et Jinsic étaient
partis pour le Japon à l'insu de leur famille.
- Elle ne vous a rien dit ? demanda Chul Woo à Guydol.
- Rien, absolument rien! fit Guydol, qui était d'autant
plus choqué qu'il n'aurait jamais imaginé un comportement
aussi radical de la part de Gahie.
- Ils ne manquent pas d'audace ! ajouta-t-il en s'excusant auprès
de Tuck Seu, de lui avoir causé des ennuis.
- Ce n'est pas à moi que tu dois demander pardon. Avoue
que tu étais trop dur
- Je suis désolé, mais je ne pouvais faire autrement
Crois-tu qu'on ait une chance de les faire revenir ?
- Je ne pense pas qu'on puisse les obliger. Nous n'avons aucune
preuve que ce soit un enlèvement, en plus ils sont majeurs.
J'espère seulement qu'ils n'iront pas jusqu'au Nord !
- Au Nord ? fit Guydol.
- Je ne les crois pas assez naïfs pour s'y rendre ! dit
Tuck Seu.
Chul Woo lui n'était sûr de rien. Il se sentit
perdu, mais il ne pouvait que respecter le choix de ces deux
jeunes gens qui voulaient trouver leur chemin loin de leurs
parents. Dès lors, ils ne donnèrent plus de nouvelle
à personne.
Une année plus tard, Chul Woo, ému par l'impatience
inquiète de la mère de Gahie, décida de
partir à leur recherche. Il confia à Chilbok la
mission de retrouver leur trace, puis, accompagné de
la mère de Gahie, il se rendit à Osaka où
les jeunes gens s'étaient établis. Le Japon était
en pleine effervescence économique sous les auspices
du capitalisme importé des États-Unis. Chul Woo
fut impressionné par les innombrables ponts qui traversent
Osaka. À l'est de la ville se trouvait le quartier coréen
où vivaient dix-sept mille compatriotes parmi les six
cent mille installés dans l'archipel. On avait compté
pendant l'occupation plus de deux millions de Coréens
au Japon, dont un million quatre cent mille étaient rentrés
au Sud et trois cent cinquante mille au Nord.
Gahie et Jinsic vivaient dans une maison en bois dont ils louaient
l'étage. Ils accueillirent avec étonnement Chul
Woo et la femme de Hoeryong qu'ils saluèrent selon la
tradition en se prosternant devant eux.
- J'espère que la surprise n'est pas trop mauvaise
dit Chul Woo pour rassurer les deux jeunes qui ne savaient où
se mettre.
Gahie était étudiante à la faculté
d'Osaka tandis que Jinsic travaillait comme chauffeur dans une
société dirigé par un membre de l'association
des Coréens pro-communistes.
- Qu'est devenu Whang Manchung ?
- Cela fait un bout de temps qu'il ne nous donne plus de nouvelles.
- Il ne vous a pas proposé d'aller au Nord ?
- Mais si ! Au début, il nous l'a demandé avec
beaucoup d'insistance. Et comme nous refusions, il a cessé
peu à peu de nous verser de l'argent. Nous avons su quelques
temps après que ce n'était pas uniquement la conséquence
de nos refus
Chul Woo comprit qu'il ne s'était pas trompé.
- Alors, dit-il, n'avez-vous pas reçu des nouvelles de
Pyongyang, par hasard ?
- J'ai reçu un coup de téléphone, par deux
fois.
- Deux fois ? Comment se porte ton père ? Qu'est-ce qu'il
t'a dit ?
- La première fois, il m'a demandé de venir à
Pyongyang. Au deuxième appel, il était à
Chong Jin, il m'a dit qu'il ne pourrait plus m'envoyer d'argent.
Il toussait beaucoup
- Quoi encore ?
- J'ai également reçu un coup de téléphone
de ma grande sur Ga Young
- Ga Young !
- Oui
elle habite Musan. Elle m'a dit que père
lui avait parlé de moi. Elle est infirmière à
la clinique de la mine de Musan.
- Ah
infirmière
elle vit seule
? Qu'est-ce
qu'elle t'a dit ?
- Je ne pouvais pas lui poser de questions trop personnelles
L'appel était relayé par la Chine. Je n'entendais
pas très bien. En plus, il était probable la conversation
était écoutée.
Chul Woo fut rassuré de voir que Gahie et Jinsic vivaient
tant bien que mal. Mieux, il avait obtenu des nouvelles de Dal
Sou et Ga Young. Si Dal Sou avait pu téléphoner
à Gahie, c'est qu'il n'était pas encore exclu
du pouvoir. Chul Woo aurait aimé avoir également
des nouvelles de ses parents, mais c'était impossible.
Il prit alors le chemin du retour en compagnie de la mère
de Gahie .
Quelques années plus tard, Chul Woo fit un nouveau voyage
au Japon avec l'intention d'y séjourner un peu plus longtemps
que la première fois. Il était accompagné
de la mère de Gahie qui était désireuse
de revoir sa fille. Gahie enseignait la musique dans une école
appartenant à l'association des Coréens pro-communistes,
Jinsic était chauffeur de taxi.
Après avoir passé quelques jours avec eux, Chul
Woo entreprit de partir à la recherche de son oncle.
Il acheta alors, pour un prix exorbitant, les services d'un
homme de l'association des Coréens pro-communistes et
lui demanda de chercher la trace de son oncle. Dix jours plus
tard l'homme l'informa que son oncle Han avait rejoint la Corée
du nord en compagnie de sa femme japonaise, un an auparavant.
Quant à leur fils, Chulhun, qui avait refusé de
les suivre, il vivait à Tokyo où Chul Woo le rejoignit
bientôt. Il travaillait sur des chantiers pour gagner
sa vie
- Mon père m'a parlé de toi... Je t'imaginais
docteur ou fonctionnaire au Nord.
- Je suis médecin, j'ai une clinique, mais au Sud
lui dit Chul Woo.
- Tu es venu au Sud avec ta famille ?
- Non. Pendant la guerre, je me suis trouvé en mission
à Séoul, au moment où la ville a changé
de camp.
- Et ta femme ?
- Je me suis remarié. J'ai rencontré un ancien
fermier qui travaillait chez nous et qui est parvenu à
emmener sa famille au Sud. J'ai épousé sa fille
aînée. Au Nord, j'étais marié également
avec la fille d'un de nos anciens fermiers.
- Tu as donc une femme au Nord et une autre au Sud.
- Oui, puisque je ne suis pas divorcé de ma première
femme qui est restée au Nord.
- Tu les aimes toutes les deux ?
- Sans doute
Au Nord ma première femme vit dans
un monde socialiste et au Sud la seconde vit dans une société
capitaliste. Qui faut-il envier ? Je ne sais pas.
- Qu'est-ce que tu veux dire, je ne comprends pas bien ?
- Mon beau-père du Nord a réussi dans la société
communiste tandis que celui du Sud a su s'enrichir dans la société
capitaliste
- Quel régime préfères-tu ?
- Je n'ai pas de préférence. Chacun prétend
surpasser l'autre pour le bien du peuple mais lequel est le
meilleur ? Je n'ai pas de réponse. Peut-on choisir entre
la liberté et la justice sociale ? Ce serait absurde.
Si le régime du Sud garantit plus de libertés
politiques, celui du Nord se bat contre l'exploitation économique
Chulhun, qui avait fait un autre choix que ses parents, écoutait
attentivement. Il ne regrettait pas sa décision malgré
la difficulté qu'il rencontrait pour gagner sa vie. Il
ne s'imaginait pas vivre sous un régime totalitaire.
- As-tu des nouvelles de tes parents ?
- Aucune. Le Nord est coupé de tout, je ne pensais pas
qu'on puisse à ce point empêcher toute communication
!
- C'est un régime totalitaire !
Les sujets de conversation ne manquaient pas entre les deux
cousins qui se voyaient pour la première fois. Chulhun
dit qu'il n'oublierait pas d'inviter Chul Woo à son mariage.
Il avait l'ambition de devenir homme d'affaires et de contribuer
au développement de son pays, la Corée.
- Ton pays ? Tu veux dire le Sud ou le Nord ? demanda Chul Woo.
- Le Nord peut-être, puisque mon père y est né
et que mes parents y vivent
- Même si tu ne peux pas y retourner ?
- Dans ce cas, le Sud sera mon pays. C'est là que tu
vis, toi qui es mon unique parent
- Qui prétend pouvoir vivre seul ? Personne, aucun peuple,
aucun pays ne peut vivre seul, ça n'a aucun sens, et
ça ne mène nulle part. Si un jour on arrive à
accepter la diversité des peuples et des cultures, le
monde ne deviendra-t-il pas un paradis ?
- J'ai le mauvais pressentiment que je ne reverrai plus mes
parents. Comme on n'a aucun signe de vie de la part de ceux
qui sont déjà partis au Nord, les gens commencent
à se montrer hostiles à l'opération de
rapatriement. Qui a envie de partir sans retour possible ?
- Mais qui pourrait empêcher de partir ceux qui le désirent
? C'est la nature humaine qui veut ça !
- N'oublie pas de me donner de tes nouvelles. Je n'ai plus d'autre
famille que toi.
- D'accord ! Ne nous perdons pas de vue l'un l'autre ! Je ne
sais si ton père t'en a parlé, j'ai un grand frère
qui est venu au Japon poursuivre ses études, il y a plus
de vingt ans. Il s'appelle Chuljun. Dans sa dernière
lettre, il a dit qu'il partait en Chine rejoindre la résistance,
c'était avant la libération. Depuis nous n'avons
aucune nouvelle de lui, nous ne savons même pas s'il est
en vie ou non. La Chine est toujours communiste mais elle n'est
pas aussi fermée que la Corée du Nord. J'espère
y retrouver un jour mon frère, s'il vit encore
- Oui, je me souviens que père m'a parlé de lui.
Mais si vous n'avez pas de nouvelles, il est difficile de l'imaginer
vivant, non ?
- Tu as raison... S'il était encore en vie, il serait
sans doute rentré au pays. A moins qu'il ne soit installé
en Chine ou même en Russie.
- Si je ne me trompe pas, tu as encore un frère et une
sur au Nord
- Oui, mon petit frère Chulsik et ma petite sur
Chulhee
qui sont plus âgés que toi. Ils ont
plus de trente ans.
- J'espère bien les rencontrer un jour !
- Le temps passe
La génération de nos parents
s'achève
- C'est à nous de changer cette situation absurde pour
que les gens puissent se revoir avant que tout sombre dans l'oubli.
Chul Woo pensa à la génération suivante,
à Hichan qui était professeur et à Musan,
son fils déjà lycéen.
- Si notre génération ne réussit pas, ce
sera la génération de Musan
- Qui est Musan ?
- C'est mon fils, dit Chul Woo.
Chulhun le regarda d'un air surpris. Chul Woo sourit silencieusement
puis il invita son cousin à visiter Séoul, il
lui dit qu'il serait toujours le bienvenu chez lui. C'est ainsi
que les deux cousins se quittèrent à l'aéroport
de Tokyo.
Dès son retour à Séoul, Chul Woo s'engagea
à renforcer le soutien financier et moral qu'il apportait
au couple de Gahie et Chulhun. Non seulement parce que ces jeunes
gens en difficulté financière étaient de
sa famille, mais aussi parce qu'il éprouvait le besoin
de combler le vide que laissait dans son cur sa famille
délaissée au Nord du pays.
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