Copyright 2004: Chung So-Sung, Jean-Paul Desgoutte, Kim Jin-Young (tous droits réservés)

Chapitre 30

Après son voyage au Japon, Chul Woo changea de comportement ; il passait souvent des heures sans dire un mot, plongé dans ses pensées. Les nouvelles qu'il avait eues de Ga Young par l'entremise de son cousin l'avait plongé dans un état de confusion extrême. La vie tranquille qu'il menait au Sud était fondée sur l'oubli de ceux qui étaient restés au Nord. Elle lui sembla soudain illusoire. Mais tant que le Nord resterait fermé à tout échange et à toute communication, Chul Woo ne pourrait rien faire, il devrait se contenter d'aider Gahie, Jinsic et Chulhun.
Les années soixante-dix furent pour la Corée du Sud, malgré la constitution démocratique de 1948, une sombre période de dictature, sous la férule du général Park Chung-Hee. Ce fut par bonheur également l'époque où la Chine commença à soulever son rideau de bambou. En 1972, Nixon, le président des Etats-Unis, fit une visite historique à Pékin. Le monde entier découvrit, comme le signal d'une détente à venir, la photo où Mao et Nixon se serraient la main en souriant. Un jour, Chul Woo reçut une visite de Chilbok qui travaillait toujours au service du renseignement.
- Il faut que je te parle… Où est Hiyae ?
- Elle est à son travail.
Depuis quelques années, Hiyae dirigeait un institut de danse, et donnait de temps à autre des spectacles avec ses élèves.
- Comment va Musan ?
- Il se prépare à entrer à l'université.
- Nous pourrions parler dans ton bureau ?
- Entre, on dirait que c'est grave? dit Chul Woo.
- J'ai reçu des nouvelles en provenance du Nord…
- Raconte !
- Selon nos sources, certains membres - qui se nomment eux-mêmes les partisans intransigeants - du Comité de liaison aux affaires sud-coréennes sont en train d'ourdir une conspiration pour se débarrasser de Park Dal Sou. Ils veulent le faire passer pour un traître.
- Comment sais-tu cela ?
- On a arrêté un espion qui est passé aux aveux. Selon lui, Park Dal Sou a été chassé de son poste et les attaques se poursuivent contre lui. Il se serait opposé à une opération commando visant le président sud coréen et son entourage. Les partisans intransigeants avaient monté, dans le plus grand secret, une attaque du palais présidentiel. Les commandos devaient s'infiltrer par la montagne, en deux groupes, pour détruire le palais et tous ses occupants ! L'homme qu'on a arrêté avait été envoyé en reconnaissance.
- Si je comprends bien, mon beau-père, Park Dal Sou s'est opposé à cette opération, c'est ça ?
- Tu as tout compris. Le plan prévoyait que chaque combattant du commando, armé mais vêtu en civil, s'approcherait individuellement du palais avant que tous se regroupent pour lancer l'attaque. Le plan, sous le nom de code de Paektu, était en cours de réalisation lorsque l'homme fut arrêté par nos services. Les commandos furent désarmés et tout échoua. Les partisans intransigeants décidèrent alors de faire retomber la responsabilité de l'échec sur Park Dal Sou.
- Je vois… Est-ce que Choi Hyun est toujours au pouvoir ?
- Oui, mais il est moins proche de Kim Il Sung. C'est O Jinwoo qui est à la tête de l'Armée populaire et O Gekryul, le bras droit de Kim Jung-Il, qui a en main les services secrets et le renseignement concernant le Sud. C'est donc lui qui essaie de se débarrasser de Park Dal Sou. Le renseignement dépend directement du Parti des Travailleurs. Il rassemble quatre services : la Recherche, les Opérations, le Front libéral, et enfin la Société et la Culture. Le plus actif est le service des opérations dont la mission consiste à envoyer des partisans au Sud. Les hommes de O Gekryul forment le groupe des partisans intransigeants. Le service de la Société et de la Culture s'occupe des espions installés en permanence au Sud, le service du Front libéral s'occupe d'organiser le dialogue entre le Sud et le Nord et d'infiltrer les groupes de Coréens résidant à l'étranger, et pour finir, le service de la Recherche dirige les opérations politiques et le réseau d'espionnage à l'étranger. Park Dal Sou était quant à lui sous-chef du service de la Société et de la Culture. Depuis longtemps, il faisait autorité en matière de renseignements concernant le Sud. Mais il s'est fait chasser par les partisans intransigeants qui, pour attirer l'attention de Kim Il Sung, ont favorisé la montée au pouvoir de son fils Kim Jong-Il ! O Jinwoo par exemple a juré fidélité à Kim Jong-Il en se prosternant devant lui, alors qu'il a l'âge d'être son père !
- Il n'y a aucun moyen de sauver Park Dal Sou ?
- Que veux-tu faire ? Il n'est plus question d'envoyer nos hommes au Nord, la société est très organisée et imperméable à tout ce qui vient du Sud. Le Parti a bien lavé les cerveaux ! Avant la guerre, on pouvait organiser des missions, maintenant, on n'y songe même pas ! O Gekryul a réussi à écarter Park Dal Sou et comme il a besoin d'un bouc émissaire pour la défaite de l'opération, il veut maintenant le faire supprimer ! O Gekryul annoncera à Kim Il Sung et à son fils, Kim Jong-Il que Park Dal Sou s'est donné la mort pour assumer sa responsabilité de la défaite de l'opération Paektu !
- Et sa famille ?
- S'il ne fait pas supprimer tout le monde en même temps, il enverra la famille dans un endroit perdu. Quant à Ga Young, je ne t'en avais pas parlé parce que je ne voulais pas te blesser, elle s'est remariée avec Um Seungdo, puis elle a divorcé et vit maintenant à Musan avec le fils qu'elle a eu de lui. Elle est infirmière à la clinique de la mine. Elle est donc encore sous la protection de son ancien mari qui était directeur du Comité. Elle et son fils ne sont pas exposés directement au danger, même si Park Dal Sou est éliminé.
Chul Woo était troublé par ces nouvelles qui pour Chilbok n'étaient que des anecdotes.
- Nous n'avons pas d'autre renseignement sur Um Seungdo qui ne fait plus partie des personnalités du régime depuis qu'il a quitté son poste de directeur du Comité de la mine. On peut penser qu'il a été exclu du Parti, vu que son fils vit avec sa mère et non avec lui.
Chul Woo, silencieux, essayait d'assimiler tout ce qu'il venait d'entendre. Il avait toujours considéré Ga Young comme sa femme, et pourtant, tout comme lui, elle s'était remariée…
- Et pourquoi a-t-elle divorcé ? finit-il par demander.
- Je ne sais pas. Nous avions un fichier sur son mari lorsqu'il occupait un poste de responsabilité, mais on n'a pas de renseignements sur sa famille. Cela dépasse notre travail…
- Et mes parents, avez-vous des nouvelles ?
- Aucune.
Après cette conversation, Chul Woo se fit de plus en plus taciturne. Souvent, il ne rentrait pas chez lui et dormait dans son bureau sous le prétexte d'un travail urgent. Si les Coréens sont volontiers discrets avant de donner leur affection à quelqu'un, en revanche ils n'oublient pas facilement ceux à qui ils se sont attachés.
En 1979 l'assassinat du général Park mit fin à une longue dictature. Son gouvernement avait organisé des rencontres entre le Sud et le Nord et entrepris des démarches visant à favoriser des échanges et des visites entre familles séparées. Les contacts s'étaient succédés entre responsables du Nord et du Sud mais sans produire autre chose que quelques photographies de circonstance. Les deux dictateurs, au sommet de leur pouvoir, n'avaient en réalité guère envie de céder quoi que ce soit.
Le nouveau coup d'état anéantit cependant le peu d'espoir qui restait au Sud de voir les pays se rapprocher. En 1987, de grands rassemblements populaires et la pression internationale, à l'occasion des jeux olympiques à venir, favorisèrent une révision constitutionnelle de l'élection présidentielle. Les jeux de 1988 furent une grande fête, la Corée montra sa nouvelle puissance et sa richesse au monde entier. En 1992, quarante ans après la guerre, la Chine et la Corée rétablirent enfin leurs relations diplomatiques.
Pendant ce temps-là, la vie continuait. Hila retrouva son premier mari Palsik, vingt ans après la mort de Geonchun. Elle s'était longtemps montrée hostile à toutes les propositions de remariage. Cependant, à la grande stupéfaction de sa famille, elle avait eu deux enfants de père inconnu. Tuck Seu, dans sa colère, avait décidé à chaque fois de cesser de la voir, mais Punyeo l'avait poussé à revenir sur sa décision au point qu'il avait choisi lui-même le prénom de chaque enfant. Tuck Seu reçut un jour un appel téléphonique.
- Bonjour chef !
- Chef ? Je suis le patron, Kim Tuck Seu…
- Vous êtes devenu patron, mes félicitations ! Mais, pour moi, vous êtes toujours le chef ! Je vous dois la vie.
- Mais qui êtes-vous, enfin ? Donnez-moi votre nom !
- Tenez-vous bien ! je suis Palsik. Vous vous souvenez de moi, j'espère ?
- Palsik ? Palsik ! Bien sûr que je connais Palsik !
- Eh bien, c'est moi qui vous parle, c'est Palsik.
- Palsik est mort pendant la guerre, tu ne peux pas être Palsik ou tu es son fantôme !
- J'ai failli mourir ! Mais je suis toujours vivant. Et vous, comment ça va ? Je suis toujours votre gendre… c'est vous qui nous avez mariés Hila et moi.
- Que racontes-tu là ? Hila, s'est remariée depuis longtemps, elle a même deux enfants !
- Ils seront mes enfants puisqu'elle est ma femme...
- C'est bien toi !
- Calmez-vous, il y a vingt ans que j'attends ce moment. Plus rien maintenant ne m'oblige à rester caché…
Le lendemain, Palsik se présenta au restaurant de Tuck Seu. C'était un homme robuste et, malgré son visage déformé et ses habits bon marché, il gardait une allure imposante. Il ne se montra pas agressif tant il était sûr de lui. Il avait attendu la prescription du crime commis quinze ans auparavant. Il savait que Hila n'oserait pas se remarier par peur de le voir commettre un nouveau crime. Hila se mit à pleurer en découvrant Palsik en compagnie de son père. Elle s'approcha de lui et tous deux quittèrent en silence le grand restaurant. Palsik emmena Hila et ses enfants, ils s'installèrent au bord de la mer où ils ouvrirent un restaurant de poissons.
Chulhun finit par réussir son rêve de devenir homme d'affaires et, comme son père, il se maria avec une Japonaise. En 1982, lorsque Deng Xiaoping engagea la politique de la porte ouverte, le commerce chinois changea de direction et les échanges avec les pays occidentaux se développèrent rapidement. Chulhun dirigeait alors une maison d'import-export japonaise et se rendait souvent en Chine pour affaires. Il en profitait pour visiter la région autonome coréenne de la province de Jilin, dans l'espoir d'obtenir des nouvelles de sa famille. Il y fit connaissance, non sans émotion, de Nord-Coréens installés depuis l'occupation qui continuaient d'entretenir des échanges avec les habitants du pays, par-delà le fleuve Tuman. A son retour, Chulhun prit l'habitude de s'arrêter à Séoul, avant de rentrer au Japon, pour raconter à Chul Woo ce qu'il avait entendu dire sur la vie au Nord.
- Grand-frère Chul Woo, cette fois, j'ai rencontré des Coréens du Nord à Yanbian…
- Comment est-ce possible ?
- Il leur suffit de traverser un pont pour se rendre dans un petit village qui s'appelle Tomun, au bord du fleuve. Les gens passent sur simple présentation d'une pièce d'identité. Cela m'a donné une idée, je pense qu'il doit être possible de payer quelqu'un pour qu'il obtienne des nouvelles de ta famille et de Ga Young… Je me suis déjà renseigné et j'ai appris qu'il est facile de faire parvenir des lettres à qui on veut et même de recevoir des réponses ! dit Chulhun en observant prudemment la réaction de Chul Woo.
- Pourrais-je me rendre à Yanbian, crois-tu que ce soit possible ? lui demanda Chul Woo d'une façon inattendue.
- On trouvera sûrement un moyen !
Chul Woo avait parlé sans même se rendre compte de ce qu'il disait, comme dans un rêve. Il entendait de loin Ga Young l'appeler. Elle avait divorcé pour continuer de l'attendre…
Un beau jour enfin, Chul Woo prit l'avion pour Hongkong en compagnie de Chulhun. Le voyage fut long, via Shanghai, Pékin et Changchun où les deux compagnons prirent le train pour Tomun qu'ils atteignirent après quatre jours de voyage. À chaque contrôle, Chulhun montrait son visa de voyage d'affaires. Les avions qu'ils empruntaient étaient dans un tel état que Chul Woo eut peur tout le long du voyage de s'écraser au sol : tapis troués, siéges cassés, tout était délabré… La Chine, le grand pays, semblait avoir perdu sa dignité et se montrait ridicule, comme un personnage ventripotent, incapable de se déplacer.
À Tomun, Chul Woo rencontra un certain Song, habitant du village qui gagnait sa vie comme guide touristique pour les Coréens du Japon et des États-Unis en visite à Yanbian.
- C'est la première fois que j'ai affaire à un Sud-Coréen. Il y a encore beaucoup de soldats américains au Sud, non ? dit Song en guise de bonjour.
- Oui.
- Pourquoi ne se retirent-ils pas ? Il y reste donc quelque chose à exploiter ? Vous savez, les Russes, eux, sont tous partis depuis longtemps ; ils se sont rendus compte qu'ils n'avaient plus rien à gagner…
- Il y a beaucoup de Coréens du Japon et des États-Unis qui viennent ici ?
- Oui, la plupart sont des touristes qui veulent voir la montagne de Paektu. Les autres ont de la famille au Nord et tentent d'obtenir des nouvelles.
- Et ils réussissent ?
- Mais oui ! Tout dépend de l'argent que vous êtes prêt à payer ! Si vous payez bien, vous aurez non seulement des nouvelles mais on pourra même aller chercher vos vieux parents et les ramener à dos d'homme ! dit Song sur le ton le plus naturel du monde.
- Quel est le prix ?
- Pour transmettre du courrier, c'est cinq cents dollars et pour faire venir quelqu'un, mille dollars par personne.
Chul Woo était étonné de la modicité de sommes demandée pour des démarches si dangereuses.
- Si vous voulez emmener la personne avec vous, il faut ajouter mille dollars. C'est le prix du silence. Il faut faire taire beaucoup de gens. Heureusement l'argent est très efficace…
Chul Woo paya la somme demandée. Si mille dollars représentaient au Sud le mois de salaire d'un ouvrier, au Nord c'était dix ans de salaire d'un ingénieur !
- La pluie ne vous pose pas de problème ? demanda Chul Woo. On était au mois de juin et il pleuvait à verse.
- Cela m'arrange au contraire. C'est plus facile, les gardes somnolent à l'intérieur du poste. Je me fais passer pour un commerçant qui fait la navette entre Tomun et Onsong. Ne vous inquiétez pas, je les ai bien arrosés et ils fermeront les yeux le temps qu'il faudra.
- Vous êtes sûr ?
- Puisque je vous le dis ! Personne n'imaginera la présence ici d'un Sud-Coréen, jamais ! Vous savez, ici à Yanbian, on a appris que le président sud-coréen, Park Chung-Hee a été assassiné d'un coup de revolver par son plus proche collaborateur, mais de l'autre côté du fleuve, même à Onsong, personne n'est au courant de cet événement ; la plupart croient que c'est encore Lee Seng Man qui gouverne le Sud.
- Soyez prudent. C'est une femme que je cherche à joindre, essayez de ne pas l'effrayer, expliquez lui doucement, s'il vous plaît.
- Vous n'avez aucun souci à vous faire ! Les Coréens de Yanbian et les Nord-Coréens ont des relations amicales de bon voisinage. Si la nouvelle de la présence ici de Sud-Coréens devait se propager, cela pourrait conduire les autorités à renforcer le contrôle, mais nous n'avons eu jusqu'à maintenant aucun problème. Il n'y a pas un seul garde frontière de la région dont je n'ai acheté le silence. Tous les postes le long du fleuve ont été arrosés : Musan, Hoeryong, Onsong pour la Corée du Nord, Huolong, Yenki, Tomun, Wangting, pour la Chine ! J'ai même des amis jusqu'à Chong Jin et Najin… j'y vais souvent acheter du poisson. Mais, vous, faites attention quand-même ! Soyez discret !
Song prit place dans son vieux camion et s'engagea sur le pont. Le fleuve Tuman était en crue. Chul Woo regarda le véhicule disparaître et rejoindre l'autre rive, son pays natal. Il était ému de le revoir après trente ans d'absence. Il avait du mal à réaliser qu'il était en train d'attendre Ga Young, dans ce petit village de Chine. La distance entre Musan et Onsong n'était que de cent kilomètres. Chul Woo et Chulhun logeaient dans la maison de Song et ne sortaient pas. La maison était en piteux état mais elle comprenait plusieurs pièces et une grande cour plantée de beaux arbres. Elle était isolée des regards extérieurs, intentionnellement sans doute.
La pluie continuait à tomber, abondamment, signe d'une saison des pluies précoce. La brume au matin enveloppait les bois de pins qui longeaient la rivière et l'on voyait de temps à autre apparaître, fantomatiques au milieu du pont, de rares passagers. L'attente commençait à se faire longue lorsqu'un matin Chul Woo aperçut par la fenêtre la lumière des phares d'un véhicule qui trouaient la brume. Il eut le pressentiment de la présence proche de Ga Young. Le camion s'arrêta dans la cour tandis que s'élevait la voix de Song.
- Cela n'a pas été facile ! Entrez dans cette pièce, je vais prévenir ce monsieur Han et son frère ou son cousin, je ne sais exactement.
Chul Woo entendant la porte s'ouvrir se précipita sans attendre. Mais Song le repoussa vers l'intérieur.
- Attendez un peu. Les voisins ont entendu le bruit du camion, il faut être prudent ! Si vous faites du bruit dehors, la rumeur se répandra comme une traînée de poudre ! Je vais conduire la dame dans une autre pièce et je revins tout de suite…
Chul Woo ne put qu'acquiescer et attendre le retour de son hôte.
- Je ne voulais pas être désagréable avec vous mais écoutez-moi… et j'espère que vous prendrez la bonne décision. Madame Park Ga Young est bien là, rassurez-vous, mais j'ai dû graisser la patte d'une douzaine de personnes pour pouvoir la ramener ! Cela aurait été plus facile si elle était une femme quelconque, une veuve délaissée ou quelque colporteuse, mais elle est chef infirmière de la clinique de l'une des plus grandes mines du pays ! Je ne savais pas qu'elle occupait une place aussi importante ! Heureusement j'ai pu inventer une histoire, je leur ai dit que je voulais lui présenter des médicaments en provenance de Changchun et de Harbin. J'ai payé cent dollars les trois principaux responsables et cinquante dollars neuf de leurs adjoints pour obtenir le silence et il ne me reste rien du tout ! C'est la première fois que je fais un travail aussi difficile, vous n'imaginez pas combien j'ai eu peur pendant toute la semaine ! Que diriez-vous de me donner cinq cents dollars de plus ? dit Song, tout en observant le visage de Chul Woo.
Chul Woo prit de son portefeuille cinq billets de cent dollars et les tendit à Song sans dire un mot.
- Ce n'était pas notre contrat, objecta Chulhun, en bon commerçant qu'il était.
- Oui, mais il y a eu trop de frais ! Je ne peux pas vivre en me frottant les deux mains vides, non ? rétorqua Song en enfouissant précipitamment les billets dans sa poche.
Song conduisit Chul Woo le long d'un couloir étroit et sombre et s'arrêta devant une chambre dont il ouvrit la porte.
- Entrez, elle vous attend.
Chul Woo sentit son cœur battre plus fort. La chambre était dans une telle obscurité qu'il ne pouvait rien distinguer.
- Tu es là, Ga Young ?
Pas un bruit. La chambre sentait la pauvreté. C'était un triste lieu pour se retrouver après trente années de séparation.
- Ga Young, c'est moi, Chul Woo.
On n'entendait que la pluie tomber sur le toit. Chul Woo avança dans la pièce, il sentit l'odeur de Ga Young, une odeur familière qui lui venait du passé. Il s'approcha de la forme qu'il devinait dans l'ombre et serra tendrement Ga Young dans ses bras. Elle lui avait procuré tant d'amour à une époque où il était désespéré et bien près de la mort. En l'épousant, elle l'avait délivré de la prison. Elle lui avait donné sans condition sa passion inépuisable. Et comment oublier la tragédie vécue ensemble, la perte de leur enfant, le fruit de leur amour ? Leur mariage n'avait duré que peu de temps et la guerre les avait arrachés l'un à l'autre. Chul Woo voulait se faire pardonner mais comment faire pour soigner toutes les blessures qu'il lui avait faites ? La guerre avait dressé le Nord et le Sud l'un contre l'autre et interrompu tout échange durant trente ans. Pendant ce temps-là, Chul Woo avait retrouvé Hiyae et l'avait épousée. Cela ne devait-il pas ajouter une blessure encore aux plaies de Ga Young ? Mais comment expliquer ce qui était tout simplement le chemin de la vie ? Ga Young, âgée de vingt ans à peine lorsqu'il l'avait quittée, avait désormais des cheveux blancs. Elle pleurait à chaudes larmes dans les bras de Chul Woo.
- Parle-moi ! dit Chul Woo en serrant son visage trempé de larmes.
Chul Woo demanda à Song de lui trouver un hôtel. Mais l'autre refusa.
- Il vaut mieux rester ici. Il n'y a pas d'hôtel à Tomun, il y a une espèce d'auberge, mais si vous y logez, tout le monde sera au courant. Tomun est un tout petit village. Par chance, personne n'a vu la dame entrer chez moi, vous vous souvenez, ce jour-là, comme il pleuvait ! Il n'y avait personne dans la rue ! Ici, on se surveille, les uns les autres. Les gardes de la Sûreté nord-coréenne viennent de temps en temps en patrouille, et ce n'est pas les mouchards qui nous manquent ! s'écria-t-il.
Chul Woo et Ga Young restèrent donc une semaine chez Song, tandis que Chulhun, qui souhaitait visiter Changchun et Harbin, se retira. Chul Woo, avait l'impression d'être rentré chez lui après un long voyage et de retrouver, avec sa maison, l'apaisement. Couché près de Ga Young, il jouissait de cette sensation bienheureuse et envisageait avec sérénité ce qu'il lui restait à vivre.
- Je suis devenue malgré moi la femme d'Um Seungdo… j'ai un fils qui s'appelle Hangil.
- Je le savais… c'est la vie… quel âge ton fils ?
- Il a vingt ans. Il fait son service militaire. Et toi, tu t'es remarié ?
- Oui, tu te rappelles l'oncle Tuck Seu et sa fille Hiyae ? Je me suis remarié avec elle. J'ai rencontré Tuck Seu par hasard, quand j'étais à Pusan…
Ga Young, choquée, ne dit rien, elle essaya de dissimuler son trouble mais son visage la trahissait.
- Moi aussi, continua Chul Woo, j'ai un fils, il s'appelle Musan. Je ne pouvais oublier la ville où je t'ai laissée, alors, je lui ai donné ce prénom. Pourquoi as-tu divorcé d'avec Um Seungdo ?
- Je supportais de plus en plus mal l'idée d'être enterrée dans le même tombeau que lui… J'espérais encore entendre de tes nouvelles… apprendre quelque chose… que tu étais toujours en vie… Je ne pouvais plus rester avec lui… Je voulais me préparer pour la suite…
- Comment cela ?
- A te rencontrer dans un autre monde après la mort…
- Nous ne sommes pas divorcés, tu es donc toujours ma femme ! dit Chul Woo en poussant un long soupir.
Chul Woo pensa à son mariage avec Hiyae, il avait eu tant de mal à prendre la décision. À cette époque-là, revoir Ga Young était une chose inimaginable. Il avait accompli cet acte, poussé par un désir ardent, comme une folie. Ga Young évita de demander des nouvelles de Tuck Seu et de Hiyae. Elle donna à Chul Woo des nouvelles de sa famille : son père était mort, sa mère vivait seule à Susung dans une petite maison, son petit frère, Chulsik, était mineur de fond tandis que sa petite sœur s'était mariée.
- Pourquoi ton père a-t-il été exclu de son poste ?
- Je ne sais pas exactement, il ne parle pas beaucoup. C'est la conséquence du changement de génération. Le camarade Kim Jong-Il va lui aussi succéder à son père Kim Il Sung. Les vieux se retirent plus ou moins spontanément. Le général. Choi Hyun est encore en vie mais il n'a plus de pouvoir réel. J'ai appris aussi que les parents de ton cousin, Chulhun, qui habitaient au Japon, sont revenus au Nord. Mon père a été accusé pour avoir voulu protéger le père de Chulhun qui avait commis je ne sais quelle erreur.
- Tu as donc des nouvelles des parents de Chulhun !
- Oui, ils sont maintenant dans un centre de rééducation, c'est ce que m'a appris mon père.
- Au Japon, les familles de ceux qui sont rentrés au Nord s'inquiètent parce qu'ils n'ont aucune nouvelle d'eux. Mais à propos où est donc passé Chulhun, pourquoi n'est-il pas encore rentré ?
- Il ne te l'a pas dit avant de partir ? Selon Monsieur Song, il est allé quelque part dans la province de Heilongjiang, au nord de la Manchourie à la recherche de ton frère Chuljun. Il aurait entendu dire que Chuljun vivait là-bas.
- Comment ça ! Mon grand frère Chuljun ?
Chul Woo ne cacha pas son étonnement. Chuljun, tel un aventurier, continuait donc sa vie quelque part en Chine…
Une semaine plus tard, Chulhun était de retour. Il était muni d'un lot de médicaments pour lesquels Ga Young était censée avoir fait ce voyage. Il ne dit pas un mot de Chuljun si bien que Chul Woo imagina qu'il n'avait pas réussi à retrouver sa trace.
Ga Young devait retourner à Musan.
- Pourquoi faire ? Nous pouvons très bien trouver un moyen de t'emmener au Sud, dit Chul Woo, attristé.
- C'est hors de question, pense à ma famille et à mon fils !
- Il est assez grand, non ?
- Dès qu'on saura mon départ pour le Sud, on enverra également ta mère dans un centre de détention. On chassera mon fils de l'armée… Tu sais comment ça se passe au Nord. Ça n'a pas changé ! Au contraire, la situation s'aggrave de plus en plus. Aux yeux des étrangers, le Nord peut paraître plus calme qu'autrefois, peut-être, mais c'est parce qu'aucune opposition n'est permise, parce que tous les protestataires sont emprisonnés. Le peuple obéit parce qu'il tient à la vie ! dit Ga Young en fondant en larmes.
Elle ne pouvait infliger à sa famille un tel sort. Elle n'était plus une jeune fille guidée par la passion, elle était une femme mûre qui ne peut plus se nourrir des illusions de sa jeunesse.
- Je te remercie d'être venu jusqu'ici pour me voir. Je suis très émue de ton geste et je pourrai fermer les yeux en paix au dernier moment de ma vie.
- Ne dis pas cela, est-ce que je mérite vraiment tes remerciements ? Tu es ma femme, tu es une vraie femme de Corée, je sais maintenant pourquoi j'ai eu tant de mal à t'oublier. Il est vrai que nous ne pouvons retourner dans notre jeunesse, mais je ne peux partir encore une fois en te laissant ainsi. Je ne sais pas comment t'expliquer, mais réfléchis un peu. Je sais combien il est difficile d'abandonner sa famille, mais tu pourras t'installer à Séoul, on ne vit qu'une fois ! Essayons de trouver un moyen d'emmener ton fils aussi… pourquoi pas ! Quant à Hiyae, ne te fais pas de soucis, elle comprendra et acceptera de vivre comme des amis, comme autrefois. Si tu te considères toujours comme ma femme, moi je suis toujours ton mari, s'écria Chul Woo.
- Non, tu sais bien que c'est impossible. Pense à Hiyae, tu ne peux pas continuer à vivre ainsi entre deux femmes, il faut que tu arrives à trouver la paix. Il faut que je parte maintenant, on ne peut pas tout avoir. Je suis très heureuse d'avoir passé une semaine avec toi… dit Ga Young d'un ton ferme.
Elle finit par fondre en larmes en se levant. La guerre lui avait arraché son mari. Elle devait renoncer à jamais de revoir Chul Woo. Les femmes ont un sens de la réalité plus fort que les hommes. Ga Young se montra ferme devant Chul Woo qui chancelait, saisi par l'émotion.
Chul Woo acheta des cadeaux pour sa mère et pour Talie, la mère de Ga Young et les chargea dans le camion. C'est la dernière fois que je vois Ga Young ! pensa-t-il. Ga Young prit place à côté de Song et le camion disparut dans la pluie et dans la brume qui inondaient le pont de Tomun.


 


Chapitre 31