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Après son
voyage au Japon, Chul Woo changea de comportement ; il passait
souvent des heures sans dire un mot, plongé dans ses
pensées. Les nouvelles qu'il avait eues de Ga Young par
l'entremise de son cousin l'avait plongé dans un état
de confusion extrême. La vie tranquille qu'il menait au
Sud était fondée sur l'oubli de ceux qui étaient
restés au Nord. Elle lui sembla soudain illusoire. Mais
tant que le Nord resterait fermé à tout échange
et à toute communication, Chul Woo ne pourrait rien faire,
il devrait se contenter d'aider Gahie, Jinsic et Chulhun.
Les années soixante-dix furent pour la Corée du
Sud, malgré la constitution démocratique de 1948,
une sombre période de dictature, sous la férule
du général Park Chung-Hee. Ce fut par bonheur
également l'époque où la Chine commença
à soulever son rideau de bambou. En 1972, Nixon, le président
des Etats-Unis, fit une visite historique à Pékin.
Le monde entier découvrit, comme le signal d'une détente
à venir, la photo où Mao et Nixon se serraient
la main en souriant. Un jour, Chul Woo reçut une visite
de Chilbok qui travaillait toujours au service du renseignement.
- Il faut que je te parle
Où est Hiyae ?
- Elle est à son travail.
Depuis quelques années, Hiyae dirigeait un institut de
danse, et donnait de temps à autre des spectacles avec
ses élèves.
- Comment va Musan ?
- Il se prépare à entrer à l'université.
- Nous pourrions parler dans ton bureau ?
- Entre, on dirait que c'est grave? dit Chul Woo.
- J'ai reçu des nouvelles en provenance du Nord
- Raconte !
- Selon nos sources, certains membres - qui se nomment eux-mêmes
les partisans intransigeants - du Comité de liaison aux
affaires sud-coréennes sont en train d'ourdir une conspiration
pour se débarrasser de Park Dal Sou. Ils veulent le faire
passer pour un traître.
- Comment sais-tu cela ?
- On a arrêté un espion qui est passé aux
aveux. Selon lui, Park Dal Sou a été chassé
de son poste et les attaques se poursuivent contre lui. Il se
serait opposé à une opération commando
visant le président sud coréen et son entourage.
Les partisans intransigeants avaient monté, dans le plus
grand secret, une attaque du palais présidentiel. Les
commandos devaient s'infiltrer par la montagne, en deux groupes,
pour détruire le palais et tous ses occupants ! L'homme
qu'on a arrêté avait été envoyé
en reconnaissance.
- Si je comprends bien, mon beau-père, Park Dal Sou s'est
opposé à cette opération, c'est ça
?
- Tu as tout compris. Le plan prévoyait que chaque combattant
du commando, armé mais vêtu en civil, s'approcherait
individuellement du palais avant que tous se regroupent pour
lancer l'attaque. Le plan, sous le nom de code de Paektu, était
en cours de réalisation lorsque l'homme fut arrêté
par nos services. Les commandos furent désarmés
et tout échoua. Les partisans intransigeants décidèrent
alors de faire retomber la responsabilité de l'échec
sur Park Dal Sou.
- Je vois
Est-ce que Choi Hyun est toujours au pouvoir
?
- Oui, mais il est moins proche de Kim Il Sung. C'est O Jinwoo
qui est à la tête de l'Armée populaire et
O Gekryul, le bras droit de Kim Jung-Il, qui a en main les services
secrets et le renseignement concernant le Sud. C'est donc lui
qui essaie de se débarrasser de Park Dal Sou. Le renseignement
dépend directement du Parti des Travailleurs. Il rassemble
quatre services : la Recherche, les Opérations, le Front
libéral, et enfin la Société et la Culture.
Le plus actif est le service des opérations dont la mission
consiste à envoyer des partisans au Sud. Les hommes de
O Gekryul forment le groupe des partisans intransigeants. Le
service de la Société et de la Culture s'occupe
des espions installés en permanence au Sud, le service
du Front libéral s'occupe d'organiser le dialogue entre
le Sud et le Nord et d'infiltrer les groupes de Coréens
résidant à l'étranger, et pour finir, le
service de la Recherche dirige les opérations politiques
et le réseau d'espionnage à l'étranger.
Park Dal Sou était quant à lui sous-chef du service
de la Société et de la Culture. Depuis longtemps,
il faisait autorité en matière de renseignements
concernant le Sud. Mais il s'est fait chasser par les partisans
intransigeants qui, pour attirer l'attention de Kim Il Sung,
ont favorisé la montée au pouvoir de son fils
Kim Jong-Il ! O Jinwoo par exemple a juré fidélité
à Kim Jong-Il en se prosternant devant lui, alors qu'il
a l'âge d'être son père !
- Il n'y a aucun moyen de sauver Park Dal Sou ?
- Que veux-tu faire ? Il n'est plus question d'envoyer nos hommes
au Nord, la société est très organisée
et imperméable à tout ce qui vient du Sud. Le
Parti a bien lavé les cerveaux ! Avant la guerre, on
pouvait organiser des missions, maintenant, on n'y songe même
pas ! O Gekryul a réussi à écarter Park
Dal Sou et comme il a besoin d'un bouc émissaire pour
la défaite de l'opération, il veut maintenant
le faire supprimer ! O Gekryul annoncera à Kim Il Sung
et à son fils, Kim Jong-Il que Park Dal Sou s'est donné
la mort pour assumer sa responsabilité de la défaite
de l'opération Paektu !
- Et sa famille ?
- S'il ne fait pas supprimer tout le monde en même temps,
il enverra la famille dans un endroit perdu. Quant à
Ga Young, je ne t'en avais pas parlé parce que je ne
voulais pas te blesser, elle s'est remariée avec Um Seungdo,
puis elle a divorcé et vit maintenant à Musan
avec le fils qu'elle a eu de lui. Elle est infirmière
à la clinique de la mine. Elle est donc encore sous la
protection de son ancien mari qui était directeur du
Comité. Elle et son fils ne sont pas exposés directement
au danger, même si Park Dal Sou est éliminé.
Chul Woo était troublé par ces nouvelles qui pour
Chilbok n'étaient que des anecdotes.
- Nous n'avons pas d'autre renseignement sur Um Seungdo qui
ne fait plus partie des personnalités du régime
depuis qu'il a quitté son poste de directeur du Comité
de la mine. On peut penser qu'il a été exclu du
Parti, vu que son fils vit avec sa mère et non avec lui.
Chul Woo, silencieux, essayait d'assimiler tout ce qu'il venait
d'entendre. Il avait toujours considéré Ga Young
comme sa femme, et pourtant, tout comme lui, elle s'était
remariée
- Et pourquoi a-t-elle divorcé ? finit-il par demander.
- Je ne sais pas. Nous avions un fichier sur son mari lorsqu'il
occupait un poste de responsabilité, mais on n'a pas
de renseignements sur sa famille. Cela dépasse notre
travail
- Et mes parents, avez-vous des nouvelles ?
- Aucune.
Après cette conversation, Chul Woo se fit de plus en
plus taciturne. Souvent, il ne rentrait pas chez lui et dormait
dans son bureau sous le prétexte d'un travail urgent.
Si les Coréens sont volontiers discrets avant de donner
leur affection à quelqu'un, en revanche ils n'oublient
pas facilement ceux à qui ils se sont attachés.
En 1979 l'assassinat du général Park mit fin à
une longue dictature. Son gouvernement avait organisé
des rencontres entre le Sud et le Nord et entrepris des démarches
visant à favoriser des échanges et des visites
entre familles séparées. Les contacts s'étaient
succédés entre responsables du Nord et du Sud
mais sans produire autre chose que quelques photographies de
circonstance. Les deux dictateurs, au sommet de leur pouvoir,
n'avaient en réalité guère envie de céder
quoi que ce soit.
Le nouveau coup d'état anéantit cependant le peu
d'espoir qui restait au Sud de voir les pays se rapprocher.
En 1987, de grands rassemblements populaires et la pression
internationale, à l'occasion des jeux olympiques à
venir, favorisèrent une révision constitutionnelle
de l'élection présidentielle. Les jeux de 1988
furent une grande fête, la Corée montra sa nouvelle
puissance et sa richesse au monde entier. En 1992, quarante
ans après la guerre, la Chine et la Corée rétablirent
enfin leurs relations diplomatiques.
Pendant ce temps-là, la vie continuait. Hila retrouva
son premier mari Palsik, vingt ans après la mort de Geonchun.
Elle s'était longtemps montrée hostile à
toutes les propositions de remariage. Cependant, à la
grande stupéfaction de sa famille, elle avait eu deux
enfants de père inconnu. Tuck Seu, dans sa colère,
avait décidé à chaque fois de cesser de
la voir, mais Punyeo l'avait poussé à revenir
sur sa décision au point qu'il avait choisi lui-même
le prénom de chaque enfant. Tuck Seu reçut un
jour un appel téléphonique.
- Bonjour chef !
- Chef ? Je suis le patron, Kim Tuck Seu
- Vous êtes devenu patron, mes félicitations !
Mais, pour moi, vous êtes toujours le chef ! Je vous dois
la vie.
- Mais qui êtes-vous, enfin ? Donnez-moi votre nom !
- Tenez-vous bien ! je suis Palsik. Vous vous souvenez de moi,
j'espère ?
- Palsik ? Palsik ! Bien sûr que je connais Palsik !
- Eh bien, c'est moi qui vous parle, c'est Palsik.
- Palsik est mort pendant la guerre, tu ne peux pas être
Palsik ou tu es son fantôme !
- J'ai failli mourir ! Mais je suis toujours vivant. Et vous,
comment ça va ? Je suis toujours votre gendre
c'est
vous qui nous avez mariés Hila et moi.
- Que racontes-tu là ? Hila, s'est remariée depuis
longtemps, elle a même deux enfants !
- Ils seront mes enfants puisqu'elle est ma femme...
- C'est bien toi !
- Calmez-vous, il y a vingt ans que j'attends ce moment. Plus
rien maintenant ne m'oblige à rester caché
Le lendemain, Palsik se présenta au restaurant de Tuck
Seu. C'était un homme robuste et, malgré son visage
déformé et ses habits bon marché, il gardait
une allure imposante. Il ne se montra pas agressif tant il était
sûr de lui. Il avait attendu la prescription du crime
commis quinze ans auparavant. Il savait que Hila n'oserait pas
se remarier par peur de le voir commettre un nouveau crime.
Hila se mit à pleurer en découvrant Palsik en
compagnie de son père. Elle s'approcha de lui et tous
deux quittèrent en silence le grand restaurant. Palsik
emmena Hila et ses enfants, ils s'installèrent au bord
de la mer où ils ouvrirent un restaurant de poissons.
Chulhun finit par réussir son rêve de devenir homme
d'affaires et, comme son père, il se maria avec une Japonaise.
En 1982, lorsque Deng Xiaoping engagea la politique de la porte
ouverte, le commerce chinois changea de direction et les échanges
avec les pays occidentaux se développèrent rapidement.
Chulhun dirigeait alors une maison d'import-export japonaise
et se rendait souvent en Chine pour affaires. Il en profitait
pour visiter la région autonome coréenne de la
province de Jilin, dans l'espoir d'obtenir des nouvelles de
sa famille. Il y fit connaissance, non sans émotion,
de Nord-Coréens installés depuis l'occupation
qui continuaient d'entretenir des échanges avec les habitants
du pays, par-delà le fleuve Tuman. A son retour, Chulhun
prit l'habitude de s'arrêter à Séoul, avant
de rentrer au Japon, pour raconter à Chul Woo ce qu'il
avait entendu dire sur la vie au Nord.
- Grand-frère Chul Woo, cette fois, j'ai rencontré
des Coréens du Nord à Yanbian
- Comment est-ce possible ?
- Il leur suffit de traverser un pont pour se rendre dans un
petit village qui s'appelle Tomun, au bord du fleuve. Les gens
passent sur simple présentation d'une pièce d'identité.
Cela m'a donné une idée, je pense qu'il doit être
possible de payer quelqu'un pour qu'il obtienne des nouvelles
de ta famille et de Ga Young
Je me suis déjà
renseigné et j'ai appris qu'il est facile de faire parvenir
des lettres à qui on veut et même de recevoir des
réponses ! dit Chulhun en observant prudemment la réaction
de Chul Woo.
- Pourrais-je me rendre à Yanbian, crois-tu que ce soit
possible ? lui demanda Chul Woo d'une façon inattendue.
- On trouvera sûrement un moyen !
Chul Woo avait parlé sans même se rendre compte
de ce qu'il disait, comme dans un rêve. Il entendait de
loin Ga Young l'appeler. Elle avait divorcé pour continuer
de l'attendre
Un beau jour enfin, Chul Woo prit l'avion pour Hongkong en compagnie
de Chulhun. Le voyage fut long, via Shanghai, Pékin et
Changchun où les deux compagnons prirent le train pour
Tomun qu'ils atteignirent après quatre jours de voyage.
À chaque contrôle, Chulhun montrait son visa de
voyage d'affaires. Les avions qu'ils empruntaient étaient
dans un tel état que Chul Woo eut peur tout le long du
voyage de s'écraser au sol : tapis troués, siéges
cassés, tout était délabré
La Chine, le grand pays, semblait avoir perdu sa dignité
et se montrait ridicule, comme un personnage ventripotent, incapable
de se déplacer.
À Tomun, Chul Woo rencontra un certain Song, habitant
du village qui gagnait sa vie comme guide touristique pour les
Coréens du Japon et des États-Unis en visite à
Yanbian.
- C'est la première fois que j'ai affaire à un
Sud-Coréen. Il y a encore beaucoup de soldats américains
au Sud, non ? dit Song en guise de bonjour.
- Oui.
- Pourquoi ne se retirent-ils pas ? Il y reste donc quelque
chose à exploiter ? Vous savez, les Russes, eux, sont
tous partis depuis longtemps ; ils se sont rendus compte qu'ils
n'avaient plus rien à gagner
- Il y a beaucoup de Coréens du Japon et des États-Unis
qui viennent ici ?
- Oui, la plupart sont des touristes qui veulent voir la montagne
de Paektu. Les autres ont de la famille au Nord et tentent d'obtenir
des nouvelles.
- Et ils réussissent ?
- Mais oui ! Tout dépend de l'argent que vous êtes
prêt à payer ! Si vous payez bien, vous aurez non
seulement des nouvelles mais on pourra même aller chercher
vos vieux parents et les ramener à dos d'homme ! dit
Song sur le ton le plus naturel du monde.
- Quel est le prix ?
- Pour transmettre du courrier, c'est cinq cents dollars et
pour faire venir quelqu'un, mille dollars par personne.
Chul Woo était étonné de la modicité
de sommes demandée pour des démarches si dangereuses.
- Si vous voulez emmener la personne avec vous, il faut ajouter
mille dollars. C'est le prix du silence. Il faut faire taire
beaucoup de gens. Heureusement l'argent est très efficace
Chul Woo paya la somme demandée. Si mille dollars représentaient
au Sud le mois de salaire d'un ouvrier, au Nord c'était
dix ans de salaire d'un ingénieur !
- La pluie ne vous pose pas de problème ? demanda Chul
Woo. On était au mois de juin et il pleuvait à
verse.
- Cela m'arrange au contraire. C'est plus facile, les gardes
somnolent à l'intérieur du poste. Je me fais passer
pour un commerçant qui fait la navette entre Tomun et
Onsong. Ne vous inquiétez pas, je les ai bien arrosés
et ils fermeront les yeux le temps qu'il faudra.
- Vous êtes sûr ?
- Puisque je vous le dis ! Personne n'imaginera la présence
ici d'un Sud-Coréen, jamais ! Vous savez, ici à
Yanbian, on a appris que le président sud-coréen,
Park Chung-Hee a été assassiné d'un coup
de revolver par son plus proche collaborateur, mais de l'autre
côté du fleuve, même à Onsong, personne
n'est au courant de cet événement ; la plupart
croient que c'est encore Lee Seng Man qui gouverne le Sud.
- Soyez prudent. C'est une femme que je cherche à joindre,
essayez de ne pas l'effrayer, expliquez lui doucement, s'il
vous plaît.
- Vous n'avez aucun souci à vous faire ! Les Coréens
de Yanbian et les Nord-Coréens ont des relations amicales
de bon voisinage. Si la nouvelle de la présence ici de
Sud-Coréens devait se propager, cela pourrait conduire
les autorités à renforcer le contrôle, mais
nous n'avons eu jusqu'à maintenant aucun problème.
Il n'y a pas un seul garde frontière de la région
dont je n'ai acheté le silence. Tous les postes le long
du fleuve ont été arrosés : Musan, Hoeryong,
Onsong pour la Corée du Nord, Huolong, Yenki, Tomun,
Wangting, pour la Chine ! J'ai même des amis jusqu'à
Chong Jin et Najin
j'y vais souvent acheter du poisson.
Mais, vous, faites attention quand-même ! Soyez discret
!
Song prit place dans son vieux camion et s'engagea sur le pont.
Le fleuve Tuman était en crue. Chul Woo regarda le véhicule
disparaître et rejoindre l'autre rive, son pays natal.
Il était ému de le revoir après trente
ans d'absence. Il avait du mal à réaliser qu'il
était en train d'attendre Ga Young, dans ce petit village
de Chine. La distance entre Musan et Onsong n'était que
de cent kilomètres. Chul Woo et Chulhun logeaient dans
la maison de Song et ne sortaient pas. La maison était
en piteux état mais elle comprenait plusieurs pièces
et une grande cour plantée de beaux arbres. Elle était
isolée des regards extérieurs, intentionnellement
sans doute.
La pluie continuait à tomber, abondamment, signe d'une
saison des pluies précoce. La brume au matin enveloppait
les bois de pins qui longeaient la rivière et l'on voyait
de temps à autre apparaître, fantomatiques au milieu
du pont, de rares passagers. L'attente commençait à
se faire longue lorsqu'un matin Chul Woo aperçut par
la fenêtre la lumière des phares d'un véhicule
qui trouaient la brume. Il eut le pressentiment de la présence
proche de Ga Young. Le camion s'arrêta dans la cour tandis
que s'élevait la voix de Song.
- Cela n'a pas été facile ! Entrez dans cette
pièce, je vais prévenir ce monsieur Han et son
frère ou son cousin, je ne sais exactement.
Chul Woo entendant la porte s'ouvrir se précipita sans
attendre. Mais Song le repoussa vers l'intérieur.
- Attendez un peu. Les voisins ont entendu le bruit du camion,
il faut être prudent ! Si vous faites du bruit dehors,
la rumeur se répandra comme une traînée
de poudre ! Je vais conduire la dame dans une autre pièce
et je revins tout de suite
Chul Woo ne put qu'acquiescer et attendre le retour de son hôte.
- Je ne voulais pas être désagréable avec
vous mais écoutez-moi
et j'espère que vous
prendrez la bonne décision. Madame Park Ga Young est
bien là, rassurez-vous, mais j'ai dû graisser la
patte d'une douzaine de personnes pour pouvoir la ramener !
Cela aurait été plus facile si elle était
une femme quelconque, une veuve délaissée ou quelque
colporteuse, mais elle est chef infirmière de la clinique
de l'une des plus grandes mines du pays ! Je ne savais pas qu'elle
occupait une place aussi importante ! Heureusement j'ai pu inventer
une histoire, je leur ai dit que je voulais lui présenter
des médicaments en provenance de Changchun et de Harbin.
J'ai payé cent dollars les trois principaux responsables
et cinquante dollars neuf de leurs adjoints pour obtenir le
silence et il ne me reste rien du tout ! C'est la première
fois que je fais un travail aussi difficile, vous n'imaginez
pas combien j'ai eu peur pendant toute la semaine ! Que diriez-vous
de me donner cinq cents dollars de plus ? dit Song, tout en
observant le visage de Chul Woo.
Chul Woo prit de son portefeuille cinq billets de cent dollars
et les tendit à Song sans dire un mot.
- Ce n'était pas notre contrat, objecta Chulhun, en bon
commerçant qu'il était.
- Oui, mais il y a eu trop de frais ! Je ne peux pas vivre en
me frottant les deux mains vides, non ? rétorqua Song
en enfouissant précipitamment les billets dans sa poche.
Song conduisit Chul Woo le long d'un couloir étroit et
sombre et s'arrêta devant une chambre dont il ouvrit la
porte.
- Entrez, elle vous attend.
Chul Woo sentit son cur battre plus fort. La chambre était
dans une telle obscurité qu'il ne pouvait rien distinguer.
- Tu es là, Ga Young ?
Pas un bruit. La chambre sentait la pauvreté. C'était
un triste lieu pour se retrouver après trente années
de séparation.
- Ga Young, c'est moi, Chul Woo.
On n'entendait que la pluie tomber sur le toit. Chul Woo avança
dans la pièce, il sentit l'odeur de Ga Young, une odeur
familière qui lui venait du passé. Il s'approcha
de la forme qu'il devinait dans l'ombre et serra tendrement
Ga Young dans ses bras. Elle lui avait procuré tant d'amour
à une époque où il était désespéré
et bien près de la mort. En l'épousant, elle l'avait
délivré de la prison. Elle lui avait donné
sans condition sa passion inépuisable. Et comment oublier
la tragédie vécue ensemble, la perte de leur enfant,
le fruit de leur amour ? Leur mariage n'avait duré que
peu de temps et la guerre les avait arrachés l'un à
l'autre. Chul Woo voulait se faire pardonner mais comment faire
pour soigner toutes les blessures qu'il lui avait faites ? La
guerre avait dressé le Nord et le Sud l'un contre l'autre
et interrompu tout échange durant trente ans. Pendant
ce temps-là, Chul Woo avait retrouvé Hiyae et
l'avait épousée. Cela ne devait-il pas ajouter
une blessure encore aux plaies de Ga Young ? Mais comment expliquer
ce qui était tout simplement le chemin de la vie ? Ga
Young, âgée de vingt ans à peine lorsqu'il
l'avait quittée, avait désormais des cheveux blancs.
Elle pleurait à chaudes larmes dans les bras de Chul
Woo.
- Parle-moi ! dit Chul Woo en serrant son visage trempé
de larmes.
Chul Woo demanda à Song de lui trouver un hôtel.
Mais l'autre refusa.
- Il vaut mieux rester ici. Il n'y a pas d'hôtel à
Tomun, il y a une espèce d'auberge, mais si vous y logez,
tout le monde sera au courant. Tomun est un tout petit village.
Par chance, personne n'a vu la dame entrer chez moi, vous vous
souvenez, ce jour-là, comme il pleuvait ! Il n'y avait
personne dans la rue ! Ici, on se surveille, les uns les autres.
Les gardes de la Sûreté nord-coréenne viennent
de temps en temps en patrouille, et ce n'est pas les mouchards
qui nous manquent ! s'écria-t-il.
Chul Woo et Ga Young restèrent donc une semaine chez
Song, tandis que Chulhun, qui souhaitait visiter Changchun et
Harbin, se retira. Chul Woo, avait l'impression d'être
rentré chez lui après un long voyage et de retrouver,
avec sa maison, l'apaisement. Couché près de Ga
Young, il jouissait de cette sensation bienheureuse et envisageait
avec sérénité ce qu'il lui restait à
vivre.
- Je suis devenue malgré moi la femme d'Um Seungdo
j'ai un fils qui s'appelle Hangil.
- Je le savais
c'est la vie
quel âge ton fils
?
- Il a vingt ans. Il fait son service militaire. Et toi, tu
t'es remarié ?
- Oui, tu te rappelles l'oncle Tuck Seu et sa fille Hiyae ?
Je me suis remarié avec elle. J'ai rencontré Tuck
Seu par hasard, quand j'étais à Pusan
Ga Young, choquée, ne dit rien, elle essaya de dissimuler
son trouble mais son visage la trahissait.
- Moi aussi, continua Chul Woo, j'ai un fils, il s'appelle Musan.
Je ne pouvais oublier la ville où je t'ai laissée,
alors, je lui ai donné ce prénom. Pourquoi as-tu
divorcé d'avec Um Seungdo ?
- Je supportais de plus en plus mal l'idée d'être
enterrée dans le même tombeau que lui
J'espérais
encore entendre de tes nouvelles
apprendre quelque chose
que tu étais toujours en vie
Je ne pouvais plus
rester avec lui
Je voulais me préparer pour la
suite
- Comment cela ?
- A te rencontrer dans un autre monde après la mort
- Nous ne sommes pas divorcés, tu es donc toujours ma
femme ! dit Chul Woo en poussant un long soupir.
Chul Woo pensa à son mariage avec Hiyae, il avait eu
tant de mal à prendre la décision. À cette
époque-là, revoir Ga Young était une chose
inimaginable. Il avait accompli cet acte, poussé par
un désir ardent, comme une folie. Ga Young évita
de demander des nouvelles de Tuck Seu et de Hiyae. Elle donna
à Chul Woo des nouvelles de sa famille : son père
était mort, sa mère vivait seule à Susung
dans une petite maison, son petit frère, Chulsik, était
mineur de fond tandis que sa petite sur s'était
mariée.
- Pourquoi ton père a-t-il été exclu de
son poste ?
- Je ne sais pas exactement, il ne parle pas beaucoup. C'est
la conséquence du changement de génération.
Le camarade Kim Jong-Il va lui aussi succéder à
son père Kim Il Sung. Les vieux se retirent plus ou moins
spontanément. Le général. Choi Hyun est
encore en vie mais il n'a plus de pouvoir réel. J'ai
appris aussi que les parents de ton cousin, Chulhun, qui habitaient
au Japon, sont revenus au Nord. Mon père a été
accusé pour avoir voulu protéger le père
de Chulhun qui avait commis je ne sais quelle erreur.
- Tu as donc des nouvelles des parents de Chulhun !
- Oui, ils sont maintenant dans un centre de rééducation,
c'est ce que m'a appris mon père.
- Au Japon, les familles de ceux qui sont rentrés au
Nord s'inquiètent parce qu'ils n'ont aucune nouvelle
d'eux. Mais à propos où est donc passé
Chulhun, pourquoi n'est-il pas encore rentré ?
- Il ne te l'a pas dit avant de partir ? Selon Monsieur Song,
il est allé quelque part dans la province de Heilongjiang,
au nord de la Manchourie à la recherche de ton frère
Chuljun. Il aurait entendu dire que Chuljun vivait là-bas.
- Comment ça ! Mon grand frère Chuljun ?
Chul Woo ne cacha pas son étonnement. Chuljun, tel un
aventurier, continuait donc sa vie quelque part en Chine
Une semaine plus tard, Chulhun était de retour. Il était
muni d'un lot de médicaments pour lesquels Ga Young était
censée avoir fait ce voyage. Il ne dit pas un mot de
Chuljun si bien que Chul Woo imagina qu'il n'avait pas réussi
à retrouver sa trace.
Ga Young devait retourner à Musan.
- Pourquoi faire ? Nous pouvons très bien trouver un
moyen de t'emmener au Sud, dit Chul Woo, attristé.
- C'est hors de question, pense à ma famille et à
mon fils !
- Il est assez grand, non ?
- Dès qu'on saura mon départ pour le Sud, on enverra
également ta mère dans un centre de détention.
On chassera mon fils de l'armée
Tu sais comment
ça se passe au Nord. Ça n'a pas changé
! Au contraire, la situation s'aggrave de plus en plus. Aux
yeux des étrangers, le Nord peut paraître plus
calme qu'autrefois, peut-être, mais c'est parce qu'aucune
opposition n'est permise, parce que tous les protestataires
sont emprisonnés. Le peuple obéit parce qu'il
tient à la vie ! dit Ga Young en fondant en larmes.
Elle ne pouvait infliger à sa famille un tel sort. Elle
n'était plus une jeune fille guidée par la passion,
elle était une femme mûre qui ne peut plus se nourrir
des illusions de sa jeunesse.
- Je te remercie d'être venu jusqu'ici pour me voir. Je
suis très émue de ton geste et je pourrai fermer
les yeux en paix au dernier moment de ma vie.
- Ne dis pas cela, est-ce que je mérite vraiment tes
remerciements ? Tu es ma femme, tu es une vraie femme de Corée,
je sais maintenant pourquoi j'ai eu tant de mal à t'oublier.
Il est vrai que nous ne pouvons retourner dans notre jeunesse,
mais je ne peux partir encore une fois en te laissant ainsi.
Je ne sais pas comment t'expliquer, mais réfléchis
un peu. Je sais combien il est difficile d'abandonner sa famille,
mais tu pourras t'installer à Séoul, on ne vit
qu'une fois ! Essayons de trouver un moyen d'emmener ton fils
aussi
pourquoi pas ! Quant à Hiyae, ne te fais
pas de soucis, elle comprendra et acceptera de vivre comme des
amis, comme autrefois. Si tu te considères toujours comme
ma femme, moi je suis toujours ton mari, s'écria Chul
Woo.
- Non, tu sais bien que c'est impossible. Pense à Hiyae,
tu ne peux pas continuer à vivre ainsi entre deux femmes,
il faut que tu arrives à trouver la paix. Il faut que
je parte maintenant, on ne peut pas tout avoir. Je suis très
heureuse d'avoir passé une semaine avec toi
dit
Ga Young d'un ton ferme.
Elle finit par fondre en larmes en se levant. La guerre lui
avait arraché son mari. Elle devait renoncer à
jamais de revoir Chul Woo. Les femmes ont un sens de la réalité
plus fort que les hommes. Ga Young se montra ferme devant Chul
Woo qui chancelait, saisi par l'émotion.
Chul Woo acheta des cadeaux pour sa mère et pour Talie,
la mère de Ga Young et les chargea dans le camion. C'est
la dernière fois que je vois Ga Young ! pensa-t-il. Ga
Young prit place à côté de Song et le camion
disparut dans la pluie et dans la brume qui inondaient le pont
de Tomun.
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