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Chapitre premier

Deux mois déjà s'étaient écoulés depuis la libération du pays de l'occupant japonais. On vivait sans aucun doute un moment d'espoir et de renaissance, mais c'était aussi un temps d'obscurité et de confusion. A Chong Jin, port favorisé par la nature et préfecture de la province du Nord Hamgyong, il semblait que même le soleil se levait et se couchait dans l'excitation et la confusion... À quelques lieues de la grande ville se situaient les villages de Su Sung et de Suck Mack où seul le chemin de fer apportait un peu d'animation. Il vivait à Suck Mack un notable, petit fonctionnaire de la défunte dynastie Yi, du nom de Han. C'était un propriétaire terrien respecté quoique d'une fortune modeste. Il avait pour domestiques deux serviteurs, Dal Sou et Tuck Seu. Ce dernier faisait fonction de contremaître de la petite équipe. Les biens de son maître n'étaient, somme toute, pas considérables. En cette époque agitée, rumeurs et commentaires allaient bon train :

— Maintenant que notre pays est libéré, il va se redresser bientôt !
— Sans doute, mais pourquoi est-ce si long ? Qu'attend-on encore ?
— On dit que Yeo va former un nouveau gouvernement. C'est un homme compétent, mais que va devenir Zhou ?
— Zhou ne participera pas au gouvernement de Yeo !
— Comment donc ! Entre nous, il n'y a que lui qui ait l'envergure d'une telle fonction.
— Et que va devenir Kim Gu, lui qui a su tenir la dragée haute aux Japonais avec son gouvernement provisoire et… opportun ?
— C'est bien vrai ! Et Lee Seng Man, va-t-il rentrer d'exil ?
— Les seuls vrais candidats sont Mu Jung, Choi Hyun et Kim Il Sung...
— Qui pourrait s'opposer à Kim Gu ou à Lee Seng Man ? On parle beaucoup d'eux, mais que valent-ils dans le fond ?
— Mu Jung a commandé les forces de résistance cantonnées en Chine et Choi Hyun a anéanti des bataillons de Japonais au pied du mont Paektu. Quant au général Kim Il Sung, il a fait voler bien des têtes nipponnes lors de sa traversée des fleuves Yalu et Tuman...
— Choi Hyun serait un homme de Kim ?
— Non, rien ne le prouve...
— On dit qu'il est capable d'abattre trois oiseaux d'un seul coup de fusil !
Les habitants des deux petits villages s'efforçaient chacun de placer son mot dans le murmure ambiant. Ils voulaient ainsi exprimer leur opinion sur le sort de leur pays tout en cherchant à en savoir plus. Ils avaient soif d'échanges et d'informations à un moment où la seule réalité incontournable était l'installation du communisme au nord du pays.

*

Le contremaître Dal Sou soupçonnait Tuck Seu — qu'il avait au demeurant pris l'habitude de traiter comme son propre valet — de cacher un secret. Il avait en effet remarqué que sa femme, Punyeo, portait de temps à autre une robe bleue défraîchie, qui évoquait étrangement l'habit des moines bouddhistes. Il en avait conclu que le couple s'était formé dans quelque monastère où les deux jeunes gens, novices, étaient tombés amoureux l'un de l'autre.
Pour qui se prend-elle cette femme de domestique ? disaient les villageois qui reconnaissaient à Punyeo une allure inhabituelle pour une paysanne. La fille aînée du couple, Hiyae, avait, elle aussi, un joli teint, clair et distingué, digne d'une fille de moine ! Chose étrange, la femme de Tuck Seu disparaissait une ou deux fois par an du village en prétendant rendre visite à son beau-père Kim Sam Dol. Ce dernier avait été autrefois, lui aussi, domestique au village avant de se retirer, l'âge venu, dans son pays natal. On le supposait originaire de Hoeryong mais personne ne savait à vrai dire d'où il venait exactement.
Le vieux Kim avait, en son temps, beaucoup fait parler de lui au village, en raison notamment de la forme curieuse de son visage qui attirait le regard des gens. Il n'avait pas une tête ordinaire. Son crâne énorme lui faisait un visage triangulaire, tout à fait insolite. On ne lui connaissait pas de rival dans la vallée au combat de têtes. Et quand il prenait son élan pour frapper l'adversaire, chacun claquait de la langue d'admiration mais personne ne pouvait lui résister. Mais son temps était passé. Dans les deux petits villages les conversations le concernant se faisaient plus rares et on s'intéressait dorénavant à son fils. Le contremaître Dal Sou, en particulier, aurait bien aimé en savoir plus sur les secrets qu'il soupçonnait, mais Tuck Seu restait silencieux sur son passé.
— Ah, mon voyou, qu'est-ce que tu avales comme viande ! se moquait parfois le contremaître.
— Ne me traite pas de voyou ! Un jour viendra où tu pourrais bien le regretter !
— Te fâche pas ! Entre nous, voyou, c'est un terme de sympathie ! N'y vois surtout pas le reproche d'un maître à son domestique...
— Personne n'a le droit de m'insulter... Il y a longtemps que je ne suis plus un enfant... Tu crois peut-être me manifester ton amitié, en me parlant ainsi, mais si ma femme t'entend elle pensera que tu me traites comme ton serviteur.
— Allons donc ! Tout me dit que tu es un moine défroqué... Où as-tu appris à manger de la viande et boire de l'alcool ?

Dal Sou ne comprenait rien à Tuck Seu dont la vraie nature lui échappait sans cesse. Ce n'était apparemment qu'un domestique de ferme, rien de plus, mais il avait des attitudes curieuses qui intriguaient. Ce fripon avait bien du culot pour un domestique ignorant ! On l'avait même entendu dire que, le jour venu, quand le monde aurait changé, il ferait de la servante du maître sa propre maîtresse ! Dal Sou était quant à lui originaire de Sessoula en aval du fleuve Tuman. Il avait quitté son village très jeune pour gagner sa vie et mené depuis lors une vie de vagabond. Dénué de toute ambition personnelle, contrairement à Tuck Seu, il attendait cependant, tout aussi impatiemment que lui, la transformation annoncée de la société. En effet, il avait été conduit à tuer un Japonais d'un coup de couteau, lors d'une querelle, dans la ville de Wonsan et, quoiqu'il ait réussi à échapper aux poursuites, il craignait toujours d'être reconnu.
Il avait réussi à transformer son état civil en Park Dal Sou mais son vrai nom était Park Hyung Ku. Son ancien nom n'était plus désormais que celui d'un fuyard disparu quelque part en Mandchourie pour toujours... Il était né dans pauvre village de pêcheurs où il avait passé toute son enfance avant de partir, à l'âge de quinze ans, s'installer à la ville de Wonsan où vivait une importante colonie de Japonais. Il y avait trouvé un emploi dans un hôtel où il avait rencontré également Talie qui était devenue sa femme.
La nécessité de fuir les avait ensuite contraints à traverser le fleuve Yalu pour se rendre en Mandchourie. La Mandchourie à l'époque grouillait de brigands et d'agents secrets japonais, et la situation était telle qu'il était difficile d'y survivre. Mais Dal Sou savait nager et manier le couteau, ce qui lui avait permis de faire face à beaucoup de problèmes. Après avoir longtemps vagabondé il était revenu au pays où, craignant toujours de se voir découvert, il s'était réfugié dans un village près du mont Paektu. Il y avait vécu quinze ans environ en cachant sa véritable identité. Il maraudait et servait également, à l'occasion, d'informateur à la troupe des résistants de Choi Hyun, qui s'était implantée aux abords des fleuves Yalu et Tuman. Cette troupe de partisans ne se différenciait pas beaucoup d'une troupe de brigands ordinaires, à ce détail près : ils tuaient surtout des Japonais !
Comme elle attendait un enfant, la femme de Dal Sou s'était mise à se plaindre à son compagnon de leur situation :
— Si on retournait chez nous ?
— Pourquoi, ça ne te plaît pas de vivre ici ?
— Non, il n'y a que des brigands et des partisans.
— Les brigands sont des malfaiteurs mais les résistants essaient de libérer notre pays !
— Mais ils volent la nourriture et les Japonais qui les poursuivent nous envahissent et nous maltraitent. J'ai toujours peur, je ne peux pas vivre ainsi.
— Pourquoi ne me fais-tu pas confiance ? Tu penses que je ne suis pas capable de te protéger !

Mais ce qui inquiétait le plus Talie c'était le risque que son mari se joigne à la troupe des partisans. Originaire d'une famille de pêcheurs, Dal Sou ne connaissait rien au travail de la ferme. Il était par contre très bon nageur et maniait le poignard avec habileté, ce qui le conduisait parfois à user de ses talents pour piller les bateaux ou même voler dans les villages alentour du fleuve. On l'appelait la Murène et sa mauvaise réputation était bien établie auprès des riverains qui ne manquaient jamais non plus de l'associer à la troupe des partisans de Choi Hyun, ce qui n'était pas dénué de fondement.
— Si tu te joignais à notre glorieuse armée de résistance ? lui avait déjà proposé le chef des patriotes.
— Je ne sais rien faire, je ne suis pas robuste et j'ai une femme.
— Mais tu t'y connais à couper la tête des Japonais comme celle de vulgaires poissons ! avait insisté Choi Hyun qui ne brillait pas par la délicatesse de son esprit.
— À mon avis, il est préférable que je reste ici près du fleuve. J'observerai les mouvements des Japonais, ce sera la meilleure façon de vous aider...
— Pas bête, en plus le bonhomme ! avait conclu le chef de la troupe.
On ne pouvait à l'époque recruter des hommes par contrainte, compte tenu de l'absence de pouvoir établi et de la dispersion de la population dans la vaste plaine.

Un soir d'été, donc, à cette même époque, Dal Sou plongea dans l'eau sombre à l'abordage d'une barge qui descendait la rivière. Il nagea silencieusement jusqu'à l'arrière de l'embarcation sur laquelle il se hissa. Depuis le temps qu'il sévissait aux abords de la rivière, Dal Sou était connu des mariniers qui lui accordaient une certaine tolérance en contrepartie de la mansuétude qu'il leur manifestait lui-même.
— Ne bougez pas. Posez ce que vous avez en main, pas de geste brusque... dit-il aux passagers et aux hommes d'équipage.
— Vous travaillez bien tard dans la nuit, commandant la Murène ! dit un marinier, non sans ironie.
— Tais-toi ! Fais attention a ce que tu dis, si tu veux rester en vie. Faites tous ce que je vous demande.
— N'ayez crainte, la murène, on vous obéit, on sait que vous respectez la vie des gens.
— Silence ! Toi, là-bas, ramasse tout ce que les gens possèdent et apporte-le moi. Dépêche-toi si tu ne veux pas goûter de la lame de mon poignard.
Puis la Murène fit un mouvement du poignet dans l'obscurité et aussitôt le matelot qui plaisantait tomba au sol, en hurlant de douleur. L'habileté de Dal Sou à manier le couteau lui venait de son métier de pêcheur où il s'était souvent trouvé confronté en mer aux requins qu'il devait tuer sans trembler. Mais jusqu'alors personne n'avait vu le visage de la Murène. Il le cachait derrière un foulard noir même en plein nuit. Et rien ne servait de se jeter sur lui, car il mettait en fuite ses agresseurs en lançant vers eux une gerbe de petits couteaux qu'il tenait serrés contre sa poitrine.

En ce temps là, les transports étaient si peu développés que la navigation sur le fleuve Tuman était le moyen non seulement le plus rapide mais aussi le plus sûr de voyager. On ne mettait que trois ou quatre jours pour accomplir en bateau un trajet qui prenait un bon mois à pied. Chaque passager portait ses affaires dans un ballot qu'il serrait contre lui. À l'injonction du brigand, tous avaient posé sans hésiter leur sac.
— Allons, toi, ramasse-moi tous ces ballots !
— Oui, oui... à vos ordres, tout de suite...
— Hé, le vieux, pourquoi tu hésites comme ça ?
— Il a quelque chose à vous dire, lui confia un matelot.
— Quoi donc ?
— Il est allé au marché de Hye San acheter des tissus pour le mariage de sa fille. S'il vous les donne, il dit qu'il ne pourra pas la marier ! Et tous ces gens sont de la famille…
— Hé ! le vieux, c'est vrai ?
— Bien sûr que c'est vrai... Épargnez-moi...
— Et ?
— Prenez ce sac de riz, mais laissez-moi les étoffes que j'ai achetées pour le mariage de ma fille.
— Si tu mens, tu connaîtras la marque de mon couteau, compris ?
— Je ne plaisante pas ! Si vous doutez de ma parole, accompagnez-nous au village où je vous donnerai encore du riz.
Si impitoyable voleur qu'il fût, Dal Sou n'osa pas s'emparer des cadeaux du mariage. C'est en raison de ce genre de mansuétude qu'on disait de lui tout au long du fleuve : la Murène est un voleur à visage humain ! Il poussa un long soupir :
— Où habitez-vous ? Ne croyez pas que vous allez me tromper !
On entrevit alors, à la lueur bleuâtre de la lune, la puissante silhouette du bandit qui cachait son visage d'où sortait une voix rude.
— On habite à Hoeryong, dit le vieil homme. Pitié pour cette fois ! Si vous nous accompagnez chez nous, je jure devant les esprits du ciel et de la terre de vous servir loyalement.
— Hoeryong est à trente lieues d'ici !
— On peut y arriver facilement en trois jours. Seigneur la Murène, nous sommes du même peuple, soyons solidaires ! On pourra même y arriver en deux jours si on voyage de nuit...
— S'il n'y a pas de mariage, vous êtes tous morts !
— N'ayez crainte !
— Allons-y !
C'est ainsi que Dal Sou prit le chemin d'Hoeryong, laissant Talie, sa femme, seule à Mou San. Ce qui emporta sa décision fut l'espoir de rapporter du riz. À en croire les villageois, il suffisait de cinq ou six jours pour accomplir l'aller-retour. Chose étrange, personne ne semblait avoir peur de lui. Peut-être sont-ils de mèche avec quelque bande de pillards ? pensa-t-il. Mais les bandits à cheval qui sévissaient en Mandchourie évitaient, à l'époque, soigneusement de franchir le fleuve Tuman où régnait la puissante autorité japonaise.
— Merci commandant ! Vous êtes l'envoyé de la providence ! dit l'homme en se prosternant aux pieds de Dal sou. Grâce à vous ma fille pourra épouser un parti digne d'elle.
Et de fait, sa présence sur le bateau, évitait aux passagers un pillage probable par la troupe des partisans. Quelques jours après, ils arrivèrent enfin à Hoeryong, tard dans la nuit. L'équipage débarqua les passagers avant de continuer son chemin vers On Sung, accomplissant ainsi le grand tour du fleuve Tuman, trois cents kilomètres, au bas mot, à la rame. Je pourrais rejoindre mon village natal au bas du fleuve, si je restais à bord ! pensa la Murène avec nostalgie, en quittant le bateau. Quand reverrai-je mon cher pays ? Il fut reçu cette nuit-là avec beaucoup de respect et les soupçons qu'il avait nourris à l'égard des passagers se dissipèrent complètement.
— Commandant ! Vous avez fait un long chemin pour venir ici, restez avec nous jusqu'au jour du mariage ?
— Ce n'est pas possible, le Général Choi a besoin de moi... Il me faut continuer ma route.
— Peu de gens viennent jusqu'ici. Puisque vous êtes là, restez quelques jours...
— Je dois m'en aller...
— Comment cela ! Pas question ! Nous serions ingrats de vous laisser partir. C'est grâce à vous que nous sommes revenus sains et saufs et que le mariage pourra avoir lieu. Restez au moins une nuit, s'il vous plaît !
— Une nuit, alors...
Dal sou pouvait difficilement repousser l'invitation. Quelque chose l'intriguait dans le comportement des villageois. Il ne doutait pas de leur bonne foi mais il ne réussissait pas à saisir leur véritable identité. Le village lui-même n'était pas comme les autres. C'était un hameau étrange, fort éloigné du quai de débarquement de Hoeryong. Ils avaient dû faire un long chemin, à travers des bois, des montagnes et des rivières pour y accéder. À l'arrivée des passagers, les habitants, aux yeux profondément bridés, s'étaient rassemblés dans une maison. Soulagés de leur retour sans autre incident, tous s'étaient mis à boire puis à danser, dans un transport de joie. Dal Sou ne refusait pas les verres qu'on lui servait mais il s'interrogeait sur la situation exacte de cet étrange hameau.
— Honorable chef, où sommes-nous ? demanda-t-il à l'homme qui l'avait invité à rester la nuit sur place.
— Où nous sommes ? À Hoeryong, bien sûr !
— Oui, mais comment s'appelle le village lui-même ?
— À quoi cela peut-il vous servir ? C'est en tout cas un beau pays !
— Peut-être, dit Dal Sou, mais il fait trop noir pour l'admirer. Il est vrai que la montagne m'a semblé majestueuse, la rivière puissante et la forêt profonde.
Il s'endormit, à même le sol, dès la fin des libations, recru de fatigue. Il fut réveillé en pleine nuit. Quelqu'un le secouait doucement.
— Maître... dormez-vous ?
— Qui est-là ?
— Je suis désolée de vous réveiller ainsi... vous dormez tellement bien... Je suis la deuxième femme du maître de cette maison.
— La femme du chef du village ?
— Oui... Il m'a demandé de vous rejoindre afin que je vous manifeste sa gratitude...
— Le chef vous a demandé cela ?
— Ne me refusez pas, j'aurais trop honte ! Prenez-moi maintenant...
Dal Sou embarrassé contemplait à la lumière de la lampe à huile une jeune et jolie femme assise docilement à ses côtés. Elle n'était vêtue que d'une mince étoffe. Il ne s'agissait certes pas de la vieille femme qu'on lui avait présentée la veille comme l'épouse du chef. Il se souvenait bien avoir entendu dire que certains villageois du haut du fleuve pratiquaient de telles coutumes... Et de fait, Hoeryong, était le village le plus haut dans la montagne dans une région disposée aux influences étrangères, en raison de la proximité du fleuve frontalier.
— Allons, prenez-moi ...
La femme, dont le visage ne manquait pas de finesse et dont l'expression semblait cultivée, se glissa un peu plus vers lui, en esquissant un geste sans ambiguïté. L'homme comprit alors l'insistance du chef à le voir passer la nuit au village et, touché d'une telle prévenance, se résolut à rendre hommage à sa troublante visiteuse. Quand un peu plus tard il la repoussa doucement, le corps et l'esprit apaisés, il lui demanda :
— Belle compagne, pourquoi as-tu accepté de partager cette nuit avec moi ?
— En témoignage de gratitude, pour acquitter une dette de reconnaissance.
— Mais pourquoi toi et non la première épouse du chef ?
— C'est une vieille femme... répondit-elle, puis elle ouvrit son cœur à l'homme jeune qui venait de la prendre. Nos coutumes ici sont différentes de celles de la vallée. Notre façon de nous habiller, de nous nourrir...
— Mais d'où cela vient-il ? La femme hésita à répondre. Réponds-moi…
— Nous sommes disciples de Bouddha.
— Disciples de Bouddha ?
— Oui, nous vénérons Bouddha.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
— Nous sommes des religieux, moines et moniales.
Cette réponse le tira brutalement de ses rêves. Le bruit courait effectivement qu'il existait dans la montagne une communauté de religieux bouddhistes. C'était eux donc ! Il contempla le visage de la femme dont la coupe de cheveux courte était inhabituelle à l'époque. Il se retourna alors et se rendormit. À l'aube, quand il se réveilla, il n'y avait plus personne près de lui. Mais le chef bientôt lui rendit visite pour lui présenter ses salutations.
— Avez-vous bien dormi, commandant ?
— Très bien... J'étais tellement fatigué que j'ai dormi d'une seule traite.
— J'espère que le lit était convenable...
— Oui, très confortable... répondit Dal Sou.
Le chef se tenait debout devant la porte ouverte. Il était vêtu d'une robe de moine et portait lui aussi les cheveux courts.
— J'aurais peut-être dû vous laisser dormir encore...
— Je vous en prie...j'étais déjà réveillé.
— Je voulais vous annoncer que tous les villageois se sont rassemblés pour prier, à l'occasion de votre visite dans notre village.
— Où sont-ils ?
— Devant le pavillon principal du temple. C'est tout près d'ici.
Il ajouta :
— On vous a préparé de l'eau pour votre toilette.
Il trouva en effet dans un coin un récipient rempli d'eau. Il se lava le visage, les mains et même les pieds avant de suivre le chef. C'était la première fois de sa vie qu'il se trouvait dans une situation aussi étrange. Pourtant, depuis quinze ans, il avait vécu toutes sortes d'aventures. Il avait été obligé de cacher son identité et de fuir, après avoir poignardé mortellement le patron de l'hôtel où il travaillait, un Japonais qui s'intéressait un peu trop à sa femme.
Les habitants du village étaient réunis sur la place centrale devant un pavillon qui ressemblait assez peu à un bâtiment de culte. Certains étaient vêtus de la robe de moine. Tous s'inclinèrent devant les deux hommes pour leur présenter leurs respects. À travers les portes grandes ouvertes du temple on pouvait voir une grande statue dorée de Bouddha, et, spectacle inimaginable pour le visiteur, une offrande composée d'une tête de cochon et de pichets d'alcool. Les participants, au visage innocent et simple, étaient tous moines, malgré la diversité de leurs habits. Quelques-uns portaient la robe de bure et beaucoup d'autres des habits ordinaires. Quant à leur chevelure, la plupart avaient des cheveux courts et quelques uns le crâne rasé. Dal Sou s'installa parmi les villageois sur une grosse natte de paille et partagea le repas qui fut servi. Il mangea copieusement et ne refusa pas de boire.
— Tout cela est très bon, dit-il pour remercier ses hôtes.
— Les offrandes au Bouddha sont préparées avec un soin spécial... lui répondit-on. Il nous accorde protection et miséricorde.
— De quoi avez-vous besoin d'être protégés ?
— Je vous ai raconté tout cela hier sur le radeau. Les Japonais et les déserteurs des bandes de partisans nous pourchassent. Mais le pire, ce sont les bandits à cheval. Nous sommes sans défense. Il ne nous reste que la prière. Oh, tiens ! quand on parle du loup ! ajouta-t-il en tendant la main vers l'entrée du village. Regardez là-bas... !
Tous se tournèrent dans la direction qu'indiquait le chef. Un policier japonais, portant une longue épée, faisait son entrée dans le village. Il se dirigeait vers eux en traînant sa bicyclette étincelante au soleil du matin. Le chef se leva pour accueillir le nouveau venu. Dal Sou sentit son cœur battre plus fort, mais gardant son sang froid, il continua de mordre à belles dents dans la viande de porc.
— Bonjour, chef, quelle est la raison d'une réunion si matinale ?
— Rien que d'ordinaire, monsieur l'officier. Nous présentons une offrande devant Bouddha.
— Avez-vous oublié la règle ? Toute réunion doit être déclarée.
— Je suis désolé...
— Pourquoi vous mettez-vous en faute ? N'y a-t-il pas un résistant qui a rejoint votre village cette nuit ?
— Mais non, c'est impossible.
— Qui est cet homme qui a l'air si farouche ?
— C'est un porteur qu'on a embauché au marché de Hye San pour nous aider à rapporter les préparatifs du mariage.
— A Hye San ? Ne savez-vous pas que c'est le pays natal de Choi Hyun ? Le bonhomme ne m'a pas l'air ordinaire, je vais l'emmener au poste de police !
Il tira sa longue épée du fourreau et la lame étincela au soleil.
— Ne bouge pas et dis-moi ce que tu fais ici ! ajouta-t-il en s'adressant à Dal Sou, puis il se précipita vers lui en hurlant :
— On vous a prévenus de déclarer sans faute toute présence d'inconnus...
De fait, les autorités japonaises surveillaient de près les communautés villageoises de la région de Hoeryong qu'elles considéraient plus ou moins comme alliées de la révolte. Et même si Dal Sou n'était venu au village que pour y prendre du riz, son séjour au poste de police ne pouvait que mal se terminer, compte tenu de son passé chargé et des relations qu'il entretenait avec Choi Hyun.
— Monsieur l'officier, nous n'avons fait aucun mal ! dit le chef du village en s'interposant.
— Tais-toi, ignoble individu ! Ôte-toi de là ! répondit l'officier japonais et il le frappa du plat de son arme sur le haut du crâne. Le chef tomba en arrière en poussant un cri aigu.
— Allez-vous-en commandant ! Fuyez !
Mais à ce moment précis on entendit un hurlement qui fit trembler le ciel et la terre. C'était comme le cri sauvage d'un animal à l'agonie. Les villageois dirigèrent tous ensemble leurs regards vers Dal Sou, mais ce dernier se tenait debout, immobile, sauf. On notait à peine la fin d'un mouvement de son avant-bras, tandis que le Japonais s'effondrait à ses pieds et se roulait convulsivement sur le sol poussiéreux, serrant de ses mains son visage ensanglanté. Il y eut encore un cri et le corps sans vie du soldat dévala la pente, un second poignard fiché dans son cou. C'était la technique de la chasse aux requins : aveugler la bête avant de l'achever... Dal Sou regarda le corps de sa victime s'immobiliser, puis il remplit un grand bol d'alcool de riz et le but d'un seul trait.
— Vénérable chef, je m'en vais maintenant. Vous irez au poste dans une heure dire aux Japonais que les hommes de Choi Hyun vous ont attaqués soudainement.
— Ne vous inquiétez pas pour nous, commandant. Un grand sac de riz vous attend sur un radeau à quai. Allez ! Dépêchez-vous de rejoindre Hoeryong.
Puis Dal Sou s'en alla comme un aigle prend son envol. Il courut sans se retourner. Le chef du village dut subir les tortures de la police japonaise mais il garda le silence, tandis que Dal Sou quittait les rives du fleuve pour se cacher dans la montagne aux abords de Chong Jin. Il marcha longtemps à la recherche d'un abri sûr, mendiant un peu de riz pendant la nuit. C'est ainsi qu'il arriva au village de Suck Mack qui lui parut plus riche que la moyenne, et, quoiqu'il ne connût rien au travail de la ferme, s'embaucha comme domestique dans la plus grande maison du village, celle du notable Han.

 


Chapitre 2