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Jean-Paul
Desgoutte
2.
Le discours et le récit
Le
langage s’enracine simultanément dans le réel, l’imaginaire
et le symbolique. Outil de communication, il participe de l’action
de l’homme sur le monde, support de représentation, il ouvre
l’accès à une autre scène, métaphorique, et à un univers logique,
symbolique, dont la nécessité échappe aux contraintes spatio-temporelles
qui régissent le réel.
L’opposition entre histoire et discours (ou encore récit et
discours) a été introduite par Emile Benveniste, sur
la base d’une analyse des systèmes du temps du verbe en français.
«Les temps d’un verbe français ne s’emploient
pas comme les membres d’un système unique, ils se distribuent
en deux systèmes distincts et complémentaires. Chacun d’eux
ne comprend qu’une partie des temps du verbe; tous les deux
sont en usage concurrent et demeurent disponibles pour chaque
locuteur. Ces deux systèmes manifestent deux plans d’énonciation
différents, que nous distinguons comme celui de l’histoire et
celui du discours [1].»
Nous trouvons donc ici une correspondance linguistique formelle
à la partition psychologique précédemment considérée entre l’univers
du discours et l’univers du récit.
«L’énonciation historique, aujourd’hui réservée à la
langue écrite, caractérise le récit des événements passés. Ces
trois termes, “récit’, “événement”, “passé”, sont également
à souligner. Il s’agit de la présentation de faits survenus
à un certain moment du temps, sans aucune intervention du locuteur
dans le récit. Pour qu’ils puissent être enregistrés comme s’étant
produits, ces faits doivent appartenir au passé. Sans doute
vaudrait-il mieux dire : dès lors qu’ils sont enregistrés et
énoncés dans une expression temporelle historique, ils se trouvent
caractérisés comme passés [2].»
Mais l’opposition entre récit et discours ne se fonde pas uniquement
sur une opposition temporelle, elle procède également de l’opposition
des “personnes”. L’énonciation “discursive” est le lieu de la
confrontation des personnes je / tu alors que
l’énonciation “historique” est le lieu de la troisième personne
il, (ou encore non-personne selon l’expression d’Émile
Benveniste [3]).
Le discours se caractérise par la coprésence
de deux ou plusieurs interlocuteurs qui l’élaborent conjointement,
dans un rapport intersubjectif présent et réel, alors que l’histoire
se caractérise par la réduction des subjectivités à travers
la personne du narrateur. L’histoire est un discours clos, elle
révèle une scène radicalement étrangère à l’instance de l’énonciation.
[Le récit historique se définit également]
comme le mode d’énonciation qui exclut toute
forme linguistique “autobiographique”. L’historien ne dira jamais
je ni tu, ici, ni maintenant, parce
qu’il n’emprunte jamais l’appareil formel du discours, qui consiste
d’abord dans la relation de personne je : tu.[4]
L’instance
du discours confronte les subjectivités dans une énonciation
hétérogène, alors que l’instance du récit historique réduit
les diverses subjectivités à l’uvre dans le discours,
en une énonciation homogène qui masque, plus ou moins, le narrateur.
«A
vrai dire, il n’y a même plus alors de narrateur. Les événements
sont posés comme ils se sont produits à mesure qu’ils apparaissent
à l’horizon de l’histoire. Personne ne parle ici : les événements
semblent se raconter d'eux-mêmes [5].»
Bien
entendu, les événements ne se racontent pas
tout seuls et l’absence formelle relative du narrateur ne peut
masquer la solution radicale de continuité entre l’instance
du discours et l’instance du récit. La véracité ou l’objectivité
d’un récit (pas plus que son caractère fictif) ne se révèlent
exclusivement dans la forme que prend la narration. Par-delà
l’opposition ainsi caractérisée entre récit historique et discours,
il est possible, nous semble-t-il, de généraliser une distinction
entre une énonciation “discursive”, progressive, où les acteurs
actualisent le langage dans un processus interactif et une énonciation
“narrative” (englobant toutes formes de récit) où le narrateur
actualise le langage dans la représentation d’un événement réel
ou fictif dont il est exclu en tant que tel [6].
Cette fonction narrative du langage est inhérente à toute expression
du sujet linguistique. Il s’agit de la fonction, “spectateur”
ou tiers exclu. Ce que le récit offre au sujet, c’est la possibilité
de rassembler en une seule voix les paroles hétérogènes du discours,
en créant une nouvelle instance d’énonciation, une instance
dérivée où l’événement devient spectacle. Par-delà les caractéristiques
formelles de l’énoncé, ce qui fonde la distinction entre récit
et discours est la nature du jeu intersubjectif auquel sont
soumis les énonciateurs. L’énonciateur du discours est soumis
au contexte du discours, l’énonciateur du récit n’est soumis
qu’au contexte de l’énonciation narrative. Son absence formelle
ne manifeste que l’objectivité du tiers.
L’histoire
n’existe pas en elle-même. C’est par un détour du langage et
a posteriori qu’on lui accorde une objectivité — sans
parler même du rôle du langage dans le déroulement de l’histoire.
Si l’histoire n’existe pas hors du langage, c’est qu’il n’existe
pas de point de vue réel d’où on puisse contempler l’histoire.
Rapportée
à une mémoire perceptive, l’histoire est une question de point
de vue. L’objet n’existe pas sans un regard. Et si quelque chose
a existé, c’est que, par un effet de dédoublement ou de miroir,
un sujet se constitue qui se pose comme extérieur à toute temporalité
et à tout espace.
L’histoire
présuppose l’existence d’un sujet dont la
réalité même n’est pas saisissable [7].
La reconnaissance de l’objet suppose une permanence du sujet
qui n’est pas donnée par le monde objectif mais bien par le
langage. C’est parce que je ne procède de rien d’autre
que du langage [8] que le monde s’ordonne
peu à peu autour du sujet en un jeu de miroir et de “fausses”
permanences.
Les
déictiques puis les anaphoriques, puis peu à peu l’ensemble
du langage, mettent le monde en ordre autour du sujet [9].
La narration elle-même étend à l’infini le champ de l’histoire
et de l’espace.
En
fait, les caractéristiques formelles de la narration restent
fondamentalement identiques quelle que soit la part de subjectivité
qu’y introduit le narrateur. Il convient donc de distinguer
l’intersubjectivité du discours de la subjectivité dans le récit.
Rien n’empêche même l’historien de s’inscrire dans son récit
sous la forme du je. Mais il est important de spécifier
la valeur du je ainsi utilisé en prenant garde qu’il
confond deux instances en un même terme :
-
l'instance de l’événement rapporté auquel la narrateur a participé
comme acteur. Il fait là fonction de nom propre, ce qui se laisse
découvrir par le fait qu’il peut être sans inconvénient
remplacé par un il,
-
l’instance du récit où il fait référence au
narrateur confronté à son histoire, et à son public[10].
Le
je de l’événement renvoie à un rapport intersubjectif
passé. Le je de la narration, implicite ou explicite,
est inhérent à toute forme de récit. Ce je fait couple
avec un tu qui n’est autre que l’image spéculaire de
l’auteur. L’acte d’écriture, comme tout acte créatif, n’est
concevable que dans un jeu de miroir où, à chaque instant, l’auteur
se dédouble et intervient en véritable interlocuteur sur sa
propre création. Il y a une dialectique interne de l’écriture
qui est un drame à une seule personne dédoublée.
De
même que dans le dialogue ou dans le discours,
l’écrivain s'adresse à lui-même un message qu’il reçoit ou refuse
et modifie sans cesse. L’acte d’écriture n’est pas un processus
expressif continu mais un arrangement ou un compromis entre
deux instances qui procèdent d’un même sujet. Le je (implicite
ou explicite) de la narration est présupposé par la cohérence
et la clôture du récit, même s’il ne renvoie à aucun référent
identifiable [11]. Il procède de l’identification,
par le destinataire, du récit comme message. Ce je est
donc le double du tu lecteur. Il inscrit le récit dans
le présent de la lecture [12]. Auteur et
narrateur se distinguent plus ou moins selon la transparence
du récit. Mais cette transparence ne préjuge en rien du caractère
réel ou fictif des événements rapportés [13]
pas plus que la couleur des verres de lunettes n’influe sur
la couleur réelle de l’objet regardé.
Plutôt
donc que d’opposer les énoncés objectifs aux énoncés subjectifs,
il nous semble profitable de distinguer, selon l’argumentation
même d’Émile Benveniste, les énoncés pragmatiques des énoncés
narratifs.
« L’énoncé contenant
je appartient à ce niveau ou type de
langage que Charles Moriss appelle pragmatique, qui inclut,
avec les signes, ceux qui en font usage [14].»
Le clivage entre récit
(mode narratif) et discours (mode pragmatique) serait alors
à chercher dans les conditions de la transmission du message,
en notant, dès à présent, que le récit est une forme d’énonciation
qui privilégie le message au détriment du contexte alors que
le discours n’est interprétable qu’à l’intérieur de son contexte
d’émergence [15].
Notes
[1] Emile Benveniste,
op. cit. p. 238. R
[2] Emile Benveniste,
op. cit. p. 239. R
[3] «[Les deux
premières et la troisième personne du verbe] s’opposent comme
les membres d’une corrélation, qui est la corrélation de personnalité
: "je-tu” possède la marque de personne ; “il” en est privé.
La “3e personne” a pour caractéristique et pour fonction constantes
de représenter, sous le rapport de la forme même, un invariant
non personnel, et rien que cela. » ibidem, p. 231.R
[4] Emile Benveniste,
ibidem, p. 239.R
[5] Emile Benveniste,
ibidem, p. 241. R
[6] Même si, comme
nous le verrons plus loin, il peut s’y représenter comme acteur,
dans un jeu de dédoublement, ou encore simuler une confusion
entre l’instance où se noue l’événement et celle où se produit
l’énonciation narrative.R
[7] « Quelle est
donc la “réalité” à laquelle se réfère je ou tu
? Uniquement une “réalité de discours”, qui est chose très singulière.
Je ne peut être défini qu’en termes de “locution”, non
en termes d’objets, comme l’est un signe nominal. Je signifie
“la personne qui énonce la présente instance de discours contenant
je.” Émile Benveniste, ibidem, p. 252.R
[8] « C’est dans
et par le langage que l’homme se constitue comme sujet ; parce
que le langage seul fonde en réalité, dans sa réalité
qui est celle de l’être, le concept d’ «ego ». La "subjectivité"
dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser
comme “sujet”. Elle se définit, non par le sentiment que chacun
éprouve d’être lui-même (ce sentiment, dans la mesure où on
peut en faire état, n’est qu’un reflet), mais comme l’unité
psychique qui transcende la totalité des expériences vécues
qu’elle assemble, et qui assure la permanence de la conscience.
Or nous tenons que cette “subjectivité”, qu’on la pose en phénoménologie
ou en psychologie, comme on voudra, n’est que l’émergence dans
l’être d’une propriété fondamentale du langage. Est “ego” qui
dit “ego”. Nous trouvons là le fondement de la “subjectivité”,
qui se détermine par le statut linguistique de la “personne”.
Émile Benveniste, op. cit.,/pp. 259-60.R
[9] "C'est
[...] un fait à la fois original et fondamental que ces formes
“pronominales” ne renvoient pas à la “réalité” ni à des positions
“objectives” dans l’espace ou dans le temps, mais à l’énonciation,
chaque fois unique, qui les contient, et réfléchissent ainsi
leur propre emploi.[...] Leur rôle est de fournir l’instrument
d’une conversion, qu’on peut appeler la conversion du langage
en discours. » Ibidem, p. 254.R
[10] Il faudrait,
là encore, distinguer le ou les narrateurs de l’auteur, qui
n’est que l’image ultime du jeu de miroir où s’inscrit tout
récit. Le narrateur est la part émergée dans le récit, de l’auteur,
l’image que renvoie la vitre tout en laissant passer le regard.R
[11] Les formes
narratives les plus objectives manifestent la présence d’un
narrateur : voir, à ce propos, la critique exposée par Gérard
Genette des exemples présentés par E. Benveniste, in Communications
n° 8, p.161.R
[12] « L’image
du narrateur n’est pas une image solitaire : dès qu’elle apparaît,
dès la première page, elle est accompagnée de ce qu’on peut
appeler “l’image du lecteur”, Évidemment, cette image a aussi
peu de rapports avec un lecteur concret que l’image du narrateur
avec l’auteur véritable. Les deux se trouvent en dépendance
étroite l’une de l’autre, et dès que l’image du narrateur commence
à ressortir plus nettement, le lecteur imaginaire se trouve
lui aussi dessiné avec plus de précision.» Tzvetan Todorov,
Communications n° 8, Paris, Seuil, 1966,
p. 147.R
[13] « Le dire
se montre en temps qu’il véhicule ce qui est dit, et de là résulte
la distinction entre ce qui est impliqué (logiquement) par ce
qui est dit, et ce qui est impliqué (pragmatiquement) par le
fait de le dire. » R
[14] Emile Benveniste,
ibidem, p. 252.R
[15] «[...], la
diction propre du récit est en quelque sorte la transitivité
absolue du texte, l’absence parfaite [...] non seulement du
narrateur, mais bien de la narration elle-même, par l’effacement
rigoureux de toute référence à l’instance du discours qui le
constitue. Le texte est là, sous nos yeux, sans être proféré
par personne, et aucune ou presque, des informations qu’il contient
n’exige, pour être comprise ou appréciée, d’être rapportée à
sa source, évaluée par sa distance ou sa relation au locuteur
et à l’acte de locution. [...] On mesure à quel point l’autonomie
du récit s’oppose à la dépendance du discours, dont les déterminations
essentielles (qui est je, qui est vous quel lieu
désigne ici ?) ne peuvent être déchiffrées que par rapport
à la situation dans laquelle il a été produit. Dans le discours,
quelqu’un parle, et sa situation dans l’acte même de parler
est le foyer des significations les plus importantes ; dans
le récit, comme Benveniste le dit avec force, personne ne parle
en ce sens qu’à aucun moment nous n'avons à nous demander qui
parle (où et quand, etc.) pour recevoir intégralement la signification
du texte.» Gérard Genette, Communications n° 8,
Paris, Seuil, 1966, pp. 160-61.R
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